Le Messager (Douala)

Cameroun: Oubliez vos portables !

Alexandre.t.djimeli

19 Octobre 2009


Faut-il féliciter le ministre des Enseignements secondaires, Louis Bapes Bapes, d'avoir interdit l'utilisation du téléphone portable dans les lycées et collèges? La question, de prime abord banale, s'insère dans le contexte du satisfecit quasi-général observé le week-end dernier, comme si le ministre venait de remporter une victoire. Mais son action, parce qu'elle concerne une bonne partie de l'Éducation nationale et parce qu'elle touche à une technologie qui structure désormais l'espace social au regard de sa rapide pénétration, mérite d'être éclairée.

En lisant le document d'injonction par lequel arrive l'interdiction officielle de l'usage du téléphone portable dans l'enseignement du second degré au Cameroun, on découvre des justifications à la fois pertinentes et étonnantes : le ministre veut combattre la fraude, l'indiscipline et la corruption!

Le téléphone portable est ainsi devenu le support de la tricherie : échange de réponses entre élèves lors d'évaluations, communication d'épreuves par des enseignants aux élèves, etc. Cet appareil est aussi devenu le nà "ud de la communication pour la corruption : marchandage de points, négociation du droit de cuissage, transfert d'argent, ... Mais l'effet le plus néfaste reste sans doute la perturbation des enseignements en envoyant ou en recevant des appels ou des SMS (Short Message Service). En dehors de ces justifications que l'on peut percevoir en lisant la lettre-circulaire du ministre Bapes Bapes, il y en a d'autres, certes développées dans d'autres contextes, mais qui s'appliquent déjà au Cameroun.

Le téléphone portable amplifie la violence à l'école. Des élèves s'en servent pour filmer des enseignants, des agressions et même les scènes plus osées - à la limite de la pornographie - qu'ils diffusent en boucle circulaire sur portable ou sur internet. En France, l'Association des opérateurs mobiles et l'Union nationale des associations familiales a publié en 2005 un guide pour les parents. Intitulé Votre enfant et le téléphone mobile, ce document de 48 pages souligne les risques du spam et du harcèlement, rappelant que « les enfants peuvent être victimes d'adultes ou d'autres enfants qui ont à leur encontre de mauvaises intentions : intimidation, racket, manipulation, harcèlement, pédophilie [...] Avec la téléphonie mobile, [ces comportements répréhensibles] peuvent prendre de nouvelles formes et donnent aux personnes mal intentionnées un accès direct à leurs victimes. »

Pour ces raisons et bien d'autres, l'interdiction du téléphone portable dans les établissements scolaires est une décision bien fondée. Il ne s'agit d'ailleurs pas d'une spécificité camerounaise, loin s'en faut. Dans une interview publiée au quotidien Le Parisien le 5 septembre 2006, le ministre français de l'Education nationale d'alors, Gilles de Robien, affirmait que le téléphone portable « doit être totalement prohibé dans les classes, voire dans les bâtiments. En revanche, son usage dans les cours de récréation ne me choque pas spécialement, tant qu'il reste raisonnable. »

Si presque personne n'entretient de polémique sur l'interdiction en soi au regard des raisons avancées, quelques observateurs sont tout de même surpris d'une part par le processus et d'autre part par la dimension « politique » que cela prend désormais. Pour ces derniers, l'interdiction du téléphone portable à l'école ne signifie rien si la décision n'est pas précédée, accompagnée ou suivie d'une éducation à l'utilisation du téléphone. Le portable fait en effet désormais partie des moyens de reliance sociale usuels. Il doit être intégré à l'école tout comme les autres technologies de l'information et de la communication aujourd'hui promues.

C'est cet outil qui assure maintenant l'essentiel des liens entre la maison, le lieu de service des parents, et l'école. Les parents ou les enfants sont par exemple rapidement informés de nombreuses situations et prennent efficacement des décisions pour y faire face. L'école du XXIe siècle doit donc intégrer les outils qui vont avec, et non tenter d'exclure quelques-uns de l'environnement pédagogique.

Si les élèves sont indisciplinés, ou font la fraude et entretiennent la corruption, il n'est pas sûr que le téléphone portable en soit la cause. Il est certes un moyen, mais avant le portable tous ces maux étaient déjà décriés à l'école. Ce n'est pas parce qu'on casse le thermomètre que la fièvre du malade va baisser. Le système éducatif gagnerait à faire une éducation à l'utilisation des portables ; cela suppose aussi et surtout faire accepter aux élèves les normes et les modalités d'utilisation en milieu scolaire. Si l'Education nationale est incapable de le faire, une décision comme celle que vient de prendre le ministre Bapes serait une expression de l'échec ou de la démission dans l'encadrement des jeunes pour une vie responsable dans un monde structuré par des technologies qui transforment le vécu social à travers la construction des usages alternatifs.

Au-delà, il est aisé de constater qu'en frappant du haut, le ministre a damé le pion aux chefs d'établissements. Ces derniers sont-ils devenus incapables de garantir la discipline dans leurs établissements scolaires au point que tout un ministre laisse des dossiers importants pour venir régler la question du téléphone portable à leur place ? En France (pour reprendre cet exemple), le ministre Gilles de Robien avait beau prohiber le téléphone portable à l'école, il laissait toujours la responsabilité aux directeurs et proviseurs de régler pratiquement ce « détail » disciplinaire.

Au lieu de publier une circulaire interdisant le portable en 2006, il en avait plutôt signé une sur la prévention de la violence à l'école, affirmant alors que ce « sera justement l'occasion pour les chefs d'établissement de revoir leur règlement en intégrant, s'ils ne l'ont pas déjà fait, la question du téléphone. »

Aujourd'hui, on parle désormais de la circulaire du ministre en terme de combat gagné ! Mais qu'a-t-il fait du boycott systématique de l'essentiel des activités post et périscolaires par les chefs d'établissements et les élèves ? Qu'a-t-il fait de l'application de la loi d'orientation de l'Education du 14 avril 1998 ? Qu'a-t-il fait de l'application du statut particulier des corps des fonctionnaires de l'Education nationale du 05 décembre 2000? Qu'a-t-il fait de l'équipement des lycées et collèges ?

Qu'a-t-il fait de l'application de la loi sur l'enseignement privé ?... On peut multiplier les questions. Pour dire que le plus important pour un ministre des Enseignements secondaires ce n'est pas d'interdire les téléphones portables à l'école, puisque les chefs d'établissement ont le pouvoir réglementaire de le faire. C'est donc un acte ordinaire, à la limite d'un épiphénomène. Les propagandistes n'ont pas assez de grain à moudre !

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