YOKA LYE
23 Octobre 2009
Kinshasa — Effervescence et brouhaha devant le cabinet de mon patron, le Ministre des Affaires stratégiques (à prononcer avec respect ) : sont rassemblés là derrière les grilles, des milliers d'hommes et de femmes, portant banderoles et chantant des chansons de deuil.
Au début de la manifestation, les policiers ont tenté de les disperser, mais mon patron les en a dissuadés, estimant que les temps actuels sont incertains sur le front social, et qu'il ne fallait pas aggraver les risques du gouvernement. Après avoir en effet échappé par on ne sait quel miracle à la motion de censure-défiance du parlement, le gouvernement se tenait dans ses petites pantoufles
Nous avons su plus tard quand les banderoles ont été déployées sur les grilles du ministère, qu'il s'agissait des refoulés congolais des pays voisins, des neufs pays «amis et frères». On pouvait lire par exemple sur les banderoles : « Nous sommes la nouvelle race : refoulés». Ou bien : «Il y a Congolais et Congolais». Ou encore : « Nous sommes des riens» Mon patron de Ministre a fini par recevoir une délégation de neuf personnes refoulées des neuf pays voisins.
Le premier refoulé de cette délégation à être entendu par le Ministre venait de l'Ouganda. Il racontait comment il avait été enlevé par les rebelles d'un seigneur de guerre ougandais singulièrement illuminé et passablement maboul. Qu'après avoir massacré toute sa famille établie depuis de longues années en Ouganda, les rebelles l'ont jeté à la frontière et c'est là que l'armée régulière ougandaise l'a de nouveau ramassé et refoulé. Le deuxième refoulé venait du Rwanda ; il avait été accusé par les autorités de Kigali d'être un hutu intharamwe camouflé puisque sans -papier.
La police rwandaise l'a remis de force à la Croix-Rouge. La troisième refoulée (une femme) est restée 15 ans en Angola et mariée à un Angolais ; il a fallu, ce mauvais jour de juillet, qu'elle se rende au marché sans ses papiers pourtant en règle de femme mariée, pour être appréhendée par la police et conduite au commissariat, puis être embarquée sans autre forme de procès dans le charter-fourrière. Elle n'a gardé sur elle que son pagne délavé et ses sandales.
La quatrième refoulée (encore une femme) a failli traverser le fleuve à la nage tellement les Congolais «d'en face» étaient hargneux contre elle et ses congénères de Kinshasa. En réalité, originaire de Maluku, cité contiguë à l'autre Maluku « d'en face », elle n'a jamais connu sa vraie nationalité, passant presqu'à gué ou en pirogue d'une rive à l'autre sans visa ni autorisation. Elle a été arrêtée en plein milieu du fleuve, molestée, tripotée dans son intimité et jetée sur les berges du Maluku d'ici. La cinquième refoulée (toujours une femme) détenait à Bangui une vieille carte d'identité de la première république ; elle n'avait jamais su que depuis quarante-neuf ans, il y avait eu changement de plusieurs régimes au Congo.
Quand les agents de sécurité centrafricains l'ont arrêtée, ils lui ont demandé qui était son président ; elle a répondu spontanément et innocemment que c'était Kasa-Vubu. Crime ! Ils l'ont chicotée, et jetée dans la première pirogue en partance pour Mobayi-Mbongo. Le sixième refoulé était en fait un réfugié dans un camp pas loin de Bujumbura ; le trop plein de réfugiés dans ce camp a poussé les autorités de là-bas à désengorger et à faire un peu d'air autour : un peu comme en loterie, on a choisi au hasard es victimes et on les a remises à la Croix-Rouge.
Le septième refoulé était un pasteur chrétien de son état, ou du moins depuis qu'il s'était établi à Khartoum ; lui avait tous ses papiers en règle, y compris comme prophète : il n'en fallait plus pour que l'iman musulman de son quartier, sans doute jaloux de la nombreuse clientèle qui émigrait et se convertissait chez le pasteur congolais, le dénonce comme étant un «mécréant» et décrète une « fatwa ». Le pasteur n'a eu sa vie sauve que grâce à la complicité d'une adepte et, peut-être, de ses prières ardentes Le huitième refoulé, homme d'affaires en Zambie, a été chassé parce qu'accusé de trafic de cuivre entre Lusaka et Lubumbashi. Le neuvième refoulé, un artiste-musicien en tournée à Dar-es-Salaam, a été surpris entre deux concerts, en train de partager un « joint » de la petite herbe avec une copine tanzanienne. On l'a accusé de trafic de drogue et de mineure.
Mon patron de Ministre a écouté toutes ses misères avec compassion. Mais au moment de se séparer, le refoulé de l'Angola lui a remis une lettre sous pli fermé : mon patron a failli pleurer en l'ouvrant car il avait reconnu l'écriture d'un cousin cher, en prison là-bas parce qu'accusé d'être de mèche avec les anciens rebelles
ANDREYOKALYE@YAHOO.FR
Read comments. Write your own.
Copyright © 2009 Le Potentiel. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.
Je suis attriste quand je lis ces ecrits. Pour nos voisins, nous sommes de vaut rien. On nous refoule de partout. Aucun de nos voisins ne veulent de nous et pourtant hier, nous etions le refuge des Rwandais, Burundais et Tanzaniens( a qui on n'as meme donne la nationalite). Les officiels Angolais n'ont ils pas etudier chez nous? les Brazzavillois et les peuples de bangui, a combien de reprise n'avons nous pas ete des hotes quand la guerre les a surpris. L'instabilite a l'est, n'est-elle pas le resultat de notre bonne volonte a accueillir les Rwandais fuyant la violence chez eux? Si ce n'etait a cause de Mobutu, le social congolais ne serait en faillite, si ca n'avait ete a cause de kabila, les bandits a mains armees ne massacreraient pas les innoncents si sauvagement. Nos voisins, je suis decus!