Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Renc'Art - Enseignement - Il y a péril en la demeure

Marcelin Vounda Etoa

22 Octobre 2009


Les instances de reconnaissance et de légitimation des oeuvres littéraires sont les mêmes dans tous les pays du monde.

L'inscription dans les programmes scolaires en constitue le point culminant. Bourdieu en parle comme d'une consécration, d'une canonisation. Avant d'atteindre ce sommet et d'être donné comme parangon, les étapes intermédiaires sont celles de la réception des oeuvres par les médias : les auteurs dont les oeuvres se distinguent par leur qualité sont ainsi l'objet de recensions dans la presse écrite, leurs auteurs sont invités sur les plateaux de télévision et on les découvre sur les ondes des radios. Après la critique journalistique, la critique universitaire prend généralement le relais pour approfondir l'analyse de l'esthétique et de la thématique desdites oeuvres.

Une autre forme de reconnaissance de la qualité des oeuvres, ce sont les prix littéraires. La France en compte près de 1500. Les plus prestigieux d'entre eux, le Goncourt par exemple, ne sont assortis que de récompenses pécuniaires symboliques : un chèque de moins de dix mille francs CFA. Mais l'engouement du public à lire les oeuvres ainsi consacrées compense largement le dérisoire montant du chèque du lauréat du Goncourt.

Après que les oeuvres ont ainsi été passées au crible de la critique journalistique et universitaire, après qu'elles ont été auréolées de prix littéraires, après qu'elles ont été soumises à la sanction d'un public cultivé, il leur reste à subir une dernière épreuve, l'épreuve du temps qui use tout, y compris parfois les chefs-d'oeuvre, pour devenir des "classiques", des oeuvres propres à être enseignées à l'école. Le chemin qui conduit donc à l'inscription d'une oeuvre dans les programmes scolaires est donc long et ponctué d'épreuves difficiles à surmonter.

L'oeuvre ainsi éprouvée, lorsqu'elle est canonisée par son inscription dans les programmes scolaires, rapporte certes des dividendes substantiels à son auteur et à son éditeur - encore faudrait-il que les contrefacteurs ne s'en mêlent pas - mais sert surtout à modeler l'esprit de la jeunesse.

Dans un article paru dans la revue Notre Librairie (n°100, janvier-mars 1990) Félix Nicodème Bikoï et Daniel Huguet constatent que, à une exception près, de 1960 à 1988, cette rigueur dans la sélection des oeuvres inscrites au programme de l'enseignement secondaire au Cameroun a été généralement bien observé. Les oeuvres retenues dans les programmes ont été des "valeurs sûres" de notre littérature. " De même, poursuivent-ils, sont privilégiés les auteurs dont l'audience internationale et l'ancienneté de la production offrent des garanties sécurisantes de valeur et de qualité et leur permettent d'accéder au rang 'de classiques' " (p.23)

Mais depuis quelques années, cette tradition de rigueur est battue en brèche, mettant en péril notre système éducatif. Des maisons d'édition se créent dont les seules publications sont des livres inscrits au programme de l'enseignement primaire et secondaire ; les livres tombés dans le domaine public en France sont repris truffés de fautes, certaines de ces oeuvres font l'objet d'amalgames insolites, des auteurs sortis de nulle part s'attribuent la paternité de compilations de textes anciens qu'ils signent de leurs noms, etc.

A cette confusion organisée où le savoir dispensé aux élèves n'est plus sécurisé vient de s'ajouter l'inscription dans les programmes d'oeuvres d'auteurs qui ne seront dorénavant connu que des seuls élèves. Des oeuvres sont en effet inscrites dans le programme scolaire 2009 au Cameroun dont les auteurs n'ont rien publié auparavant. Leurs noms ne sont connus de personne comme écrivains, on ne trouve la recension de leurs oeuvres dans aucun journal, ils ne figurent dans aucune anthologie. Bref personne n'a entendu parler d'eux avant leur entrée fracassante dans les programmes scolaires. Des élèves confrontés à l'obligation d'étudier leurs oeuvres lancent des messages de détresse sur internet, espérant glaner des bribes d'informations biographiques à leur sujet. Conclure dans ce contexte qu'il y a péril en la demeure éducation est un pléonasme.

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