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Guinée: « Je crains la déchirure du tissu social »

23 Octobre 2009


interview

Dakar — L'artiste guinéen Elie Kamano s'est fait un nom à travers ses chansons dénonçant la corruption et la répression des régimes militaires successifs en Guinée. Début octobre, il a fui la capitale guinéenne Conakry, et le pays, après avoir reçu des menaces lui faisant craindre pour sa vie. De passage à Dakar, la capitale du Sénégal, il a raconté, au micro d'IRIN, son expérience et ses inquiétudes pour l'avenir de son pays. L'entretien audio commence avec un extrait de l'un de ses titres les plus connus, « Messieurs les militaires ».

Depuis que j'ai commencé à chanter contre les régimes en Guinée, je n'ai jamais été aussi effrayé que cette fois-ci. C'est la première fois que les militaires débarquent chez moi, c'est la première fois que je reçois des menaces directement de militaires me disant de faire attention sinon ils [vont] me faire la peau. [Ce sont] les raisons qui m'ont poussé [à partir], avec aussi les conseils d'amis qui m'ont dit de me mettre à l'abri, parce que mieux vaut vivre que mourir si on veut ... mener une lutte, une révolution. C'est quand tu vis que ta révolution peut vivre avec toi, [si] tu ne vis pas, tu n'es pas porteur de message.

Que craignez-vous le plus pour le peuple guinéen aujourd'hui ?

Pour le peuple guinéen, c'est la déchirure, je crains la déchirure [du] tissu social, je crains que les ethnies ne s'embrasent un jour.... La tension qui est déjà née entre les 'Forestiers' [habitants de la région de la Guinée forestière, dont est issu le chef de la junte Moussa Dadis Camara] et les Peuls [ethnie majoritaire dans le pays], c'est quelque chose qui n'est pas caché aujourd'hui en Guinée.

[On entend] les Peuls dire que les Forestiers ne peuvent pas être au pouvoir en Guinée, et les forestiers [demander] s'ils ne sont pas des être humains, des hommes, pour diriger la Guinée. Je pense aujourd'hui que le fait que [M. Camara] se soit accroché au pouvoir, [c'est] à 50 pour cent [à cause de ces raisons]. Ses parents lui ont fait savoir cela, les Peuls aussi ont pris position.

A la base déjà, c'est en train de se déchirer, même dans les quartiers, même dans les maisons qui sont habitées par des Peuls, [les maisons habitées] par des Forestiers mais qui appartiennent aux Peuls. [Les habitants] sont délogés. Même dans les marchés, les [emplacements] occupés par des Forestiers, les Peuls viennent pour les faire [partir]. C'est comme ça que ça a commencé, petit à petit, au Rwanda, entre les Hutus et les Tutsis...

La seule peur que j'aie aujourd'hui, ce n'est pas le gouvernement, c'est le peuple. C'est quand le peuple n'arrive pas à se comprendre que la magouille ou la manipulation des gouvernements... fait qu'entre nous, on soit divisés à ce point, jusqu'au point de dire que telle ethnie ne peut pas gouverner la Guinée... C'est très dangereux.

En 2006, Vous avez [écrit] le morceau « Adieu mon pays »... Est-ce que l'esprit de cette chanson... les frustrations des jeunes, existe [toujours] ?

Ca a toujours existé... Quand j'ai dit dans le morceau « Adieu mon pays, je vais m'en aller », ce n'était pas dans le vrai sens [du terme], ce n'était pas que moi, Elie Kamano, je voulais partir. Mais cette fois-ci, c'est moi qui veux vraiment partir...

A l'époque, c'est [parce] que j'entendais des gens dire qu'ils ne pouvaient pas supporter tout ce qu'on traversait dans le pays, tout ce qu'on vivait. Vu toute la richesse... vu toutes les opportunités que Dieu a accordées à ce pays, qu'on n'arrive pas à vivre, à autoproduire, qu'il n'y ait pas d'autosuffisance alimentaire, c'est très dangereux.

Je pense qu'aujourd'hui, on est toujours dans cet état d'esprit, ou même encore plus que ce qu'on a vu en 2006. Avec ce qu'il s'est passé le 28 septembre [2009, répression violente d'une manifestation par les forces de sécurité, plus de 150 victimes], franchement, il y a de fortes possibilités, de fortes chances, que ces événements se répètent, si les choses tournent au vinaigre, si on [n'établit] pas les bases d'un dialogue.

Voilà l'état d'esprit dans lequel les jeunes peuvent se retrouver, dans un état... de peur, d'insécurité. Pour moi, ce morceau a encore sa... place dans la société guinéenne, parce que si [vous discutez avec] les 70 ou 80 pour cent [des jeunes guinéens] qui n'ont pas les moyens de quitter le pays, ils diront 'on veut quitter, parce que ça ne va pas dans le pays, ça peut péter à n'importe quel moment' ».

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