Amady Aly Dieng
24 Octobre 2009
Les oubliés de la croissance par Gaye Daffé, Abdoulaye Diagne et Alii Cres-Karthala-Crepos 2008 376 Pagesen
Cet ouvrage est publié sous la direction de Gaye Daffé, enseignant-chercheur à l'Ucad et Abdoulaye Diagne, enseignant à la Faculté des sciences économiques et de Gestion de l'université de Dakar. Il propose des contributions originales sur les évolutions sociales et économiques du Sénégal dans une perspective de longue durée. Son ambition n'est pas de revisiter la question de la pauvreté à l'aide des résultats des grandes enquêtes menées sur cette question par le pouvoir central sénégalais. Elle consiste à éclairer les orientations et les résultats des politiques publiques grâce à des études de cas bien documentées.
Ce livre suscite des questionnements sur les dynamismes de la pauvreté dans un Sénégal pris dans le tourbillon des crises et des innovations, mais aussi des contraintes de la mondialisation. Il analyse les investissements réalisés dans le cadre des programmes de lutte contre la pauvreté, examine la question de la sécurité alimentaire et celle de l'équité des politiques publiques, plus particulièrement dans l'accès à l'éducation ou à l'eau potable et dans le domaine de la santé. La diversité des situations traitées au plan national, dans la région de Dakar ou dans les départements de Kolda, Vélingara, Kédougou, Tambacounda, Bakel, et la multiplicité des choix théoriques retenus montrent l'originalité et la fécondité de la démarche adoptée par les contributeurs de spécialités et de nationalités différentes.
Cet ouvrage s'interroge aussi sur la pertinence des cadres théoriques et des politiques préconisés par les bailleurs de fonds pour faire face aux défis de la pauvreté. Il suggère des pistes de décision et d'action pour ceux qui, à des degrés divers, participent à la construction de l'avenir du pays. Il constitue donc un outil de référence pour comprendre les principaux défis auxquels le Sénégal fait face aujourd'hui.
S'appuyant sur des données issues d'une enquête effectuée dans les banlieues de la région de Dakar, la contribution d'Abdoulaye Diagne s'inscrit dans la perspective d'une réflexion sur les interactions entre l'accès à l'eau potable et les autres objectifs du millénaire pour le développement (Omd). La taille du ménage, le niveau d'instruction et le revenu du chef de ménage influencent très fortement sur la quantité d'eau consommée quand le domicile dispose d'un branchement particulier.
L'analyse historique des politiques de santé - de prévention et de soin - menées au Sénégal, ainsi que les données épidémiologiques révèlent de grandes inégalités devant la maladie et la mort au cours des deux derniers siècles. Charles Becker montre que ces inégalités sont anciennes et que l'allocation des ressources a été limitée durant la période coloniale.
La contribution d'Abdou Salam Fall et Tidiane Ndoye tente d'expliquer la sous-utilisation des structures de santé dans le centre du Sénégal par la faible prévisibilité des coûts des soins, les écarts dans les rapports interculturels et l'enclavement voire les difficultés de desserte de nombreuses zones rurales. Les malades craignent la cherté des ordonnances en l'absence de mutuelles et de ticket modérateur comme amortisseurs de crise et facteurs de protection sociale.
Mohamadou Sall remarque que des synergies positives entre la santé et le développement ont été mises en évidence par les théoriciens du 'dividende démographique'. La contribution de Mohamadou Sall révèle que la santé est un domaine jugé moins prioritaire que l'alimentation et la possession d'un revenu. Fatou Leyti Mbodj retrace le contexte international et national dans lequel s'est réalisée une initiative pour rendre accessibles les nouvelles thérapies antirétrovirales, encore chères, dans un pays aux ressources limitées.
L'Onusida lance des initiatives dans quatre pays pauvres du Sud. Le Sénégal sera l'un des premiers pays à se doter d'un programme national d'accès aux antirétroviraux. C'est parce que l'absence de traitements met en danger le droit à la vie qu'elle a suscité une large mobilisation nationale et internationale qui contribue à donner un pouvoir à la vie.
Absence de réflexion approfondie sur le modèle de croissance à adopter Gaye Daffé et Mamoussé Diagne s'attachent à apprécier la place du secteur de l'éducation dans la stratégie de croissance accélérée ou celle relative à la pauvreté. Ils tentent en particulier de comprendre dans quelle mesure les remises de dette consenties dans la première phase du Dsrp (2003-2005) ont contribué à financer le Programme décennal de l'éducation et de la formation (Pdef) qui est considéré comme le programme-phare de la stratégie de lutte contre la pauvreté dans le secteur de l'éducation. Mais l'éducation est le secteur qui a enregistré le plus faible niveau d'exécution des dépenses prévues dans le Dsrp I. Sur le volume total des investissements prévus pour le secteur de l'éducation dans le Dsrp I, seul un tiers a été exécuté.
El Hadj Seydou Nourou Touré et Aboubacry Demba Lom mettent en perspective les investissements réalisés dans les secteurs sociaux pour lutter contre la pauvreté de 1979 à 2OO6. Les décisions prises par l'Etat en faveur de l'emploi n'ont pas favorisé un accès large des pauvres aux ressources productives. Les dépenses publiques dans les secteurs sociaux se caractérisent par de fortes disparités dans l'espace et entre groupes sociaux. Des résultats satisfaisants sont obtenus pour l'accès à l'eau potable qui atteint un taux de 85 % en 2005, mais les disparités subsistent selon les régions et les usagers.
Paul Ndiaye aborde le débat sur la pauvreté en milieu rural en analysant le rôle de la cueillette dont la pratique pose, au départ, un problème paradoxal : une abondance de ressources naturelles fréquemment associée à une précarité sociale des acteurs. La cueillette représente une activité importante, mais sous-évaluée.
La menace de crise alimentaire majeure qui plane sur la plupart des pays d'Afrique subsaharienne rend le thème de l'insécurité alimentaire d'une brûlante actualité. C'est ce qui fait l'intérêt de la contribution de François Joseph Cabral et celle d'Oussouby Touré et Fatou Planchon.
François Joseph Cabral a tenté d'identifier les déterminants de l'insécurité alimentaire au Sénégal. Il démontre que la taille et la zone de résidence du ménage sont des facteurs clés dans l'explication de l'insécurité alimentaire, notamment dans les zones rurales de la Casamance et du Bassin arachidier.
Oussouby Touré et Fatou Planchon montrent que la sécurité alimentaire et la lutte contre la pauvreté sont des défis majeurs pour le développement économique et social du Sénégal dont l'économie repose sur une agriculture peu diversifiée et tributaire des aléas climatiques. La production ne couvre pas les besoins nationaux, ce qui contribue à l'aggravation de la dépendance alimentaire et accroît des ménages les plus pauvres.
la clôture des ambitions de développement des 'élites' sénégalaises.
Revenant sur les insuffisances notées dans la démarche participative préconisée pour l'élaboration du Dsrp, Tarik Dahou montre en quoi l'implication des organisations sociales dans les processus participatifs ne prédispose pas à des délibérations sur les inégalités dans l'allocation des ressources. Plutôt que de privilégier une approche tournée exclusivement vers le financement des groupes pauvres, il est préférable d'essayer d'influencer les rapports entre les groupes vulnérables et ceux capables de maîtriser l'accumulation économique.
Abdourahmane Ndiaye interroge les concepts de transparence, de bonne gouvernance et de participation qui sont au coeur des nouvelles stratégies, mesure la valeur ajoutée de cette nouvelle approche et met en évidence certaines de ses limites. L'initiative Ppte (Pays pauvre très endetté) renforcée, combinée à l'annulation des dettes multilatérales de 2005, a permis au Sénégal de se désendetter et de ramener son endettement à un niveau viable. Les nouvelles stratégies n'ont cependant pas permis une réduction sensible de la pauvreté et encore moins des progrès dans la transparence ou la bonne gouvernance des politiques publiques. Elles ont néanmoins lancé un processus de planification participative. Mais l'absence de réflexion approfondie sur le modèle de croissance à adopter et sur le schéma de répartition à appliquer est considérée comme l'une des insuffisances les plus notables.
Depuis le milieu des années 1990, des politiques dites de 'lutte contre la pauvreté' sont mises en oeuvre au Sénégal, sous l'impulsion des institutions de Bretton Woods. Momar Coumba Diop soutient dans sa contribution que ces politiques signent la faillite des ambitions de développement et des projets de transformation de la société contenus dans le premier Plan de développement économique et social. Pour rendre compte de cette situation, il décrit les modes de régulation politique et économique utilisés par la classe dirigeante, de 1960 à 1980, et met en évidence la consolidation d'une bureaucratie qui a développé une logique de pacification sociale et politique au détriment des performances économiques. L'accent est ensuite mis sur la manière dont Abdou Diouf et ses collaborateurs ont géré l'héritage de Léopold Sédar Senghor entre 1981 et 2000 et sur l'importance des programmes d'ajustement structurel dans l'administration des institutions publiques centrales. La question posée après l'alternance politique, intervenue en mars 2000, était de savoir si les nouveaux dirigeants regroupés autour d'Abdoulaye Wade allaient ou non rompre avec le mode de gouvernement qui a caractérisé le Sénégal de Senghor à Abdou Diouf. La réponse apportée dans cette contribution évoque une continuité dans la démarche des trois présidents sénégalais et montre que leurs actions n'ont pas réduit effectivement la pauvreté et les inégalités sociales. Mais plus fondamentalement, elle annonce la clôture des ambitions de développement des 'élites' sénégalaises.
Ce livre contient des informations fort intéressantes. Mais il s'inscrit dans une stratégie de lutte contre la pauvreté qui manque d'ambition. Cette thématique de la lutte contre la pauvreté ou de la réduction de la pauvreté imposée par les institutions de Bretton Woods est à écarter. Les dirigeants soucieux du bien-être des populations doivent se battre en faveur de l'enrichissement de leur pays. Les institutions financières internationales sont des pyromanes qui ont appauvri les pays africains pour assurer le remboursement de la dette extérieure, et qui jouent après aux sapeurs pompiers.
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