Pius.njawe
26 Octobre 2009
interview
Koulouba, dimanche 18 octobre 2009. Sur le perron du palais présidentiel du Mali, Amadou Toumani Touré, locataire des lieux depuis 2002 après y avoir assuré une transition démocratique exemplaire de 1991 à 1992, prend congé de son hôte :
« Puisque ton vol est à 11h demain matin, on se rappelle au moins avant ton départ n'est-ce pas ? Je vais suivre le match au quartier ; j'espère que mes filles vont gagner, mais je sais que ce ne sera pas facile face aux Sénégalaises. En tout cas, que les meilleures l'emportent... ». Après de chaudes accolades, Att, comme l'appellent affectueusement ses compatriotes, descend les marches du perron et avance vers une voiture 4-4 banalisée que vient de garer son aide de camp. Celui-ci lui tend la clé et s'installe à la cabine. Avant de se mettre au volant du véhicule, le président se retourne et lance, cette fois en direction de son conseiller en communication, Seydou Sissouma : « Préparez déjà les messages de félicitations, que ce soit le Mali qui gagne ou le Sénégal ». Puis la voiture démarre et son chauffeur de président met le cap sur le centre ville de Bamako, suivi à distance par une autre voiture avec à son bord deux éléments de la sécurité présidentielle. Le Mali rencontrait ce jour-là le Sénégal en finale de la coupe d'Afrique de basketball, à Antananarive.
Deux heures plus tôt, à mon arrivée ici, il n'y avait à la guérite du reste entrouverte de la présidence que deux militaires montant la garde ; l'un, armé d'un fusil d'assaut léger, faisait les cent pas devant le portail, tandis que l'autre lisait un journal, assis derrière une table devant le poste de police. Dès que mon véhicule s'est immobilisé à l'entrée même des lieux, celui-ci s'est avancé vers moi et m'a demandé respectueusement ce qu'il pouvait pour moi. « J'ai rendez-vous avec le président », lui ai-je répondu. Après un coup de fil rapide, il est revenu me « donner le café » avant d'aller ouvrir large le portail.
Ainsi marche le Mali, cette démocratie d'Afrique de l'Ouest où il avait suffi, un soir de mars 1991, d'un coup d'Etat salutaire pour engager l'une des plus vieilles dictatures du continent dans un processus de démocratisation devenu irréversible. Amadou Toumani Touré, qui accéda au pouvoir à la faveur de ce coup d'Etat, s'était donné un an pour mettre en place des institutions démocratiques ; après quoi il organisa des élections tout aussi démocratiques qui portèrent au pouvoir Alpha Omar Konaré. Au terme de ses deux mandats constitutionnels, celui-ci passa le relais à Amadou Toumani Touré qui, entre temps, s'était reconverti dans l'humanitaire, à travers sa Fondation pour l'Enfance africaine. C'était en 2002, au terme d'une élection présidentielle âprement disputée.
Depuis lors, l'homme trône de nouveau à Koulouba d'où il partage la vie quotidienne de ses concitoyens qu'il côtoie régulièrement dans ses multiples sorties. En effet, Att ne se cloître pas derrière les mûrs d'un palais présidentiel du reste moins gardé que certaines résidences privées de pontes à Douala ou Yaoundé. Non seulement il rend visite aux siens tous les dimanches après-midi, mais il fait des visites-surprises aux Maliens ordinaires, comme le jour où il alla rendre visite à la plus vieille femme du Mali. Il répond présent presqu'à toutes les invitations à inaugurer telle entreprise, à présider telle campagne sanitaire, ou à visiter tel village du Mali profond. Il se plaît d'ailleurs à dire qu'il n'y a pas un seul village dans ce pays qu'il n'ait visité. De quoi rendre jaloux les villageois camerounais (si ce n'est tous les Camerounais) qui ne voient leur chef d'Etat qu'à la télé...
Excellence Amadou Toumani Touré, il s'est produit le 28 septembre dernier un évènement tragique dans un stade de football en Guinée voisine. Des populations ont été massacrées lors d'une manifestation de protestation contre la candidature de Dadis Camara à lélection présidentielle. Quel commentaire vous suggère un tel évènement au moment où on célèbre à travers le monde les 20 ans de la chute du mur de Berlin, synonyme de démocratie et de liberté ?
Il faut d'abord savoir qu'il est toujours particulièrement difficile de parler d'un voisin immédiat, surtout celui avec qui vous partagez un espace démographique et un espace culturel extrêmement importants. Sekou Touré disait à l'époque que le Mali et la Guinée, c'est deux poumons d'un même corps. Donc, le jugement d'un voisin est toujours difficile pour la bonne et simple raison que le voisin que je suis travaille avec beaucoup de discrétion. J'ai pris des initiatives heureuses qui ont été suivies. J'appuie les efforts du président Compaoré. Donc, j'évite de prendre une position qui peut d'une manière ou d'une autre être interprétée, ou rendre la médiation plus difficile. Cet événement représente un symbole. D'abord le 28 septembre a été un point extrêmement important dans l'histoire politique de la Guinée (le référendum organisé par Sékou Touré), et d'autre part également, comme vous l'avez dit, cette tuerie se passe dans un stade mythique, le stade du 28 septembre. Nous avons partagé avec la Guinée, ce moment de douleur. J'ai tout simplement dit que très souvent, pour parler de transition militaire et transition démocratique, je me réfère à l'exemple personnel que j'ai vécu. Parce que c'est ce qui me permet d'avoir une certaine lecture, mais les personnes sont différentes.
Dans une transition démocratique, [...], au début, il faut avoir une idée ferme sur la question. Car, pour qu'une transition s'achève, il faut que depuis le début, tout soit très clair. Que la décision soit nette. Voilà ce que j'ai décidé. J'ai décidé de partir, voilà comment ça se passe ; j'ai décidé de rester, voilà les conséquences que je dois gérer. Et d'autre part, il faut aussi se donner les instruments de partir, les instruments de la transition et de la gestion de la transition, aussi bien au plan législatif qu'au plan exécutif. Le troisième point, c'est qu'il faut mettre la main au four, et je pense que cela peut revêtir beaucoup d'importance. Mais le problème, c'est que très souvent, les militaires qui viennent dans une situation comme celle-là --parce que je l'ai vécue, je parle de mon expérience personnelle-- sont pris dans un enjeu à trois variantes : il y a un premier groupe qui vous dit simplement, il faut rester. Il faut rester parce que les choses ne sont pas mieux ; il faut rester parce que vous ne faites rien ; il faut rester parce que vous n'êtes pas partisan ; il faut rester aussi parce que certains qui sont là ont intérêt à ce que vous restiez parce qu'ils resteront avec vous ; la deuxième variante, c'est ceux qui vous disent restez, mais pour un temps. En général, pour ceux-ci, ils ne sont pas prêts. Ils veulent avoir du temps pour pouvoir mieux s'organiser, aussi pour les élections qui seront organisées ; mais un troisième groupe qui est pressé et légitimement, et qui vous rappellera chaque matin que vous n'êtes pas à votre place et que vous devez aller à une élection possible.
Donc, c'est cette équation qu'il faut à un moment ou un autre appréhender et qu'il faut savoir gérer, parce que ce n'est pas aussi aisé que ça. Je suis convaincu que la plupart des militaires qui arrivent au pouvoir dans un premier temps, depuis les faits attitrés, viennent avec peut-être à l'esprit de dire que nous allons faire comme il a fait. Mais aujourd'hui malheureusement, les faits attitrés ne deviennent pas quelque chose de régulier, ça devient plutôt une infraction. Et je suis convaincu que la bonne foi des uns et des autres était manifeste au départ. C'est l'exercice du pouvoir, et le fait des enjeux de la situation elle-même. Raison pour laquelle il m'est très difficile de donner une qualification autre que de dire vraiment que nous sommes particulièrement désolés pour ce qui est arrivé en Guinée, et que nous souhaitons de tout coeur que la situation puisse trouver rapidement une solution qui va dans la sécurité de toute la Guinée, qui va également dans le renom de ce que la Guinée représente pour nos premières heures d'indépendance, et surtout pour la sauvegarde des populations guinéennes.
Vous parlez très bien de l'effet Att. Est-ce que pour être effectivement la personne indiquée pour mieux parler à ces militaires qui viennent pour régler des situations réelles qui existent, avez-vous tenté quelques fois de vous rapprocher de ces gens pour leur expliquer qu'ils ont intérêt à suivre cet exemple dans l'intérêt de leur pays ? Est-ce qu'il vous est arrivé de jouer un peu au conciliateur auprès d'eux ? Sinon que répondez-vous à ceux qui disent que vous n'aimez pas beaucoup intervenir en tant que médiateur dans les conflits régionaux ou sous régionaux ?
D'abord, il faut remarquer une chose. Ceux qui arrivent, la première question qu'on leur pose, c'est de dire comment vas-tu faire ? Tu te livres ou tu t'en vas ? C'est l'une des premières questions auxquelles les militaires qui viennent au pouvoir par les voies de la force doivent répondre. Et d'autre part, vous savez que, et l'Afrique centrale (où j'ai gardé beaucoup d'amitié, pendant les dix ans où je n'étais pas chef de l'Etat, et pendant lesquels j'ai consacré ma vie, mes efforts et ma santé aussi bien que ma sécurité à régler les conflits) le sait très bien. D'abord en République centrafricaine où j'étais parti pour deux semaines et j'y suis resté pendant deux ans. Ensuite au Rwanda, au Burundi, en Rdc... j'ai participé pendant deux ans, à des missions d'enquête sur les raisons des différents conflits, pour ensuite formuler des recommandations et prescriptions. Donc pendant deux ans, j'ai vécu hors du Mali. J'ai consacré une partie de ma vie à régler ce type de problèmes, en tant que médiateur, envoyé spécial, émissaire, conférencier, etc. Je dirais que j'ai abordé pendant dix ans, toutes ces questions partout et de toutes les manières. Je suis parti faire des conférences dans des grandes écoles aussi bien en Europe qu'aux Etats-Unis. Pratiquement, j'étais passé à la limite, pour un spécialiste de la question. J'ai beaucoup appris, je suis un soldat. Et à partir de mon expérience propre dans le cadre de la gestion d'un conflit interne, c'est-à-dire le conflit Touareg à l'époque. Mais maintenant, j'ai demandé à mon pays de me prêter sa confiance pour un mandat, et j'ai sollicité un second mandat et mon pays a bien voulu me le confier. Cela dit, je ne dirais pas le Mali d'abord, mais je dirais que j'ai donné dix ans de ma vie rien qu'à ça. Parfois, je dors et je me réveille dans des camps. Lorsque je viens dire au pays que je m'implique, il faut que je dégage toute la disponibilité possible pour travailler sur le Mali. Pendant une certaine période, nous avons connu certaines mutineries qui n'avaient pas grande envergure mais qui ont énormément gêné, et d'autre part, la bande sahélo sahélienne que nous partageons avec deux pays connaît des menaces transfrontalières un peu partout. C'est tout ça qui a fait en sorte que je n'étais pas totalement disponible pour pouvoir vraiment m'impliquer. Mais je ne suis jamais resté en dehors. J'ai toujours parlé. Mais très souvent, je réponds à ceux qui me demandent quelque chose. J'évite de me porter en donneur de leçon. Mais chaque fois qu'on me pose une question, chaque fois qu'on me demande mon avis, chaque fois qu'un militaire m'approche pour me demander comment je vois les choses, j'explique. Je pense que l'exemple parmi tant d'autres que je retiens, c'est celui de Mauritanie. Les militaires mauritaniens ont pris le pouvoir il y a trois ans, et le colonel Vall a été désigné par ses pairs pour être le président du groupe et mener la transition. Les premières heures de la Mauritanie nous ont fait avoir une inquiétude. Une équipe est arrivée nous voir et nous dire que « le président nous envoie de venir vous voir pour vous dire que nous souhaitons aller dans le sens de l'exemple du Mali. Dites-nous comment vous avez fait, nous voulons avoir vos textes et tout ce qui pourra nous permettre de mieux gérer la situation ». C'est ce que nous avons fait. Et je pense qu'ils sont partis dans le même sens que nous. Ils ont organisé des élections libres et démocratiques, ils ont fait élire un président civil, et je pense que le reste est l'histoire. Nous l'avons connue et vécue.
Pour revenir à la situation de la Guinée, est-ce que, compte tenu de la proximité avec votre pays, vous n'avez pas peur que ça dégénère ? Quelles conséquences peut-on envisager dans le cas d'une aggravation de ce conflit en Guinée dans la sous-région et particulièrement pour le Mali ?
Quel que soit ce qui est arrivé, à partir du moment où il y a des difficultés chez le voisin, forcément la difficulté est chez vous. Comme je vous l'ai dit, nous partageons un espace et nous partageons une démographie extrêmement importante. Les Camara, les Keita, les Diallo, les Mba et les Cissé qui se trouvent en Guinée sont à peu près les mêmes qui se trouvent ici au Mali. Et Bamako se trouve à 80 km de la frontière avec la Guinée. Donc, vous imaginez nos positions stratégiques. Nous ne pouvons que souhaiter qu'il y ait la paix, qu'il y ait la concorde. Raison pour laquelle j'appelle les différentes parties, quelles que soient leurs difficultés, quel que soit ce qu'il y a, chacun doit donner le meilleur de lui-même pour qu'une solution puisse être trouvée.
Et pour qu'une solution puisse être trouvée, je pense qu'un bon choix a été fait. Ils ont choisi le président Compaoré qui a beaucoup d'expériences sur la question, qui est voisin mais pas voisin immédiat et qui a fait ses preuves ailleurs. Moi j'ai aimé à dire aux gens qu'on fait trop de polémique autour de la situation en Guinée. Chaque organisation, chaque opinion, tout le monde donne son point de vue. Un évènement de ce genre a besoin de deux choses. D'abord un peu de discrétion, ensuite et surtout beaucoup de sérénité. Donc, laissons au président Compaoré le temps et les moyens d'y aller. Mais nous tous l'avons dit, nous sommes disponible, et si un jour ou un autre je pouvais aider par un conseil, je le ferais.
Est-ce que vous pensez que l'exemple de la Guinée aujourd'hui, celui du Niger où la contestation se poursuit et à quelque chose près l'élection au Gabon d'Ali Ben Bongo à la place de son père, est-ce que vous pensez que cela remet profondément en cause les espoirs qui sont nés de la chute du mur de Berlin et du vent de démocratisation qui a soufflé en Afrique ? Est-ce qu'on peut dire que c'est un échec de ces processus ?
Comme je vous l'ai dit, je me garderais de qualifier ce qui concerne un pays africain. Je préfère parler aux personnes directement que de rendre public mon point de vue. Sur ce plan, j'ai toujours parlé lorsqu'on m'a demandé, et là également, je n'ai été peut-être pas prudent comme les gens le pensent, mais j'ai été discret, c'est vrai, parce que je pense que l'une des qualités premières d'un conciliateur, c'est d'être disponible, on ne peut pas chaque fois sortir pour dire ce qu'on a dit ou ce qui a été dit. Mais par contre, je pense qu'au Mali, après mon expérience africaine, j'ai retourné un point : c'est que le pouvoir était au centre et devient actuellement le facteur essentiel des conflits en Afrique, pour ce qui concerne les conflits sociaux. Tout est est lié au pouvoir. Que ça soit le génocide rwandais, que ça soit toutes les autres difficultés que vous pouvez compter, il est difficile de ne pas voir une part importante prise par la lutte pour le pouvoir. Au Mali, lorsque j'ai été élu en 2002, après avoir tiré enseignement de tout ce que j'ai rencontré dans les différents conflits, j'ai dit évitons d'aller tomber dans la politique politicienne, évitons un peu le style de la démocratie occidentale qui a les valeurs universelles démocratiques, nous les saluons, mais dans certains cas, c'est une démocratie d'affrontement.
Nous nous sommes dits que nous allons partir essayer ce que nous avons appelé la gestion consensuelle du pouvoir. J'ai été soutenu par des partis politiques, mais je ne suis dans aucun parti. C'est des associations en partie qui ont soutenu, qui ont appuyé, et qui ont conduit avec d'autres manières bien sûr, la campagne électorale et tout le reste, pour que je sois élu en 2002. J'étais sans parti, et je pense que j'ai pu rapidement cristalliser la croissance, et j'ai demandé à tous, aussi bien les partis politiques que le reste, qu'on se mette ensemble, pour pouvoir exercer le pouvoir ensemble. Mais je dis chacun reste ce qu'il est. Vous gardez vos identités. Vous respecterez la cohésion gouvernementale. Mais il est libre à vous de pouvoir dire lorsque nos divergences sortent ce que vous pensez de la gestion du pouvoir, d'imprimer votre touche et surtout vous restez libres. La gestion consensuelle du pouvoir n'est pas du tout une camisole de force, j'ai souvent insisté. Elle n'est pas du monolithisme, ni encore de l'unanimisme, mais c'est la volonté toute faite. On l'a vu sous d'autres cieux, on me le dira. Mais nous, au Mali, notre gestion, nous l'avons faite sans conflit post-électoral. Mais tout cela est parti du postulat que ce que j'ai vécu, sur tous les conflits que j'ai traversés, Dieu seul sait que j'en ai vus, et que j'ai étudié, Dieu seul sait que j'en ai faits, la divergence est l'une des causes essentielles du conflit avec le pouvoir. On s'est dit prenons le pouvoir, gérons le ensemble. Et nous avons fait cinq années paisibles, très bonnes, nous sommes sortis de la politique politicienne, nous avons travaillé ensemble, mais jamais une opposition n'a été aussi manifeste que pendant ces cinq ans.
Vous anticipez sur une question que j'allais poser. On estime que cette façon de faire a conduit fatalement vers un unanimisme qui frise un peu le monolithisme. Donc on est dans une situation de multipartisme monolithique, parce qu'en face, en dehors de la société civile, il n'y a pratiquement plus d'opposition politique. Est-ce que cela conforte la démocratie d'après vous ?
Le classique d'une opposition qui n'existe pas ne veut rien dire. Lorsqu'un parti majoritaire est majoritaire jusqu'à 90% d'une assemblée, à quoi sert une opposition ? Je ne dis pas qu'elle ne doit pas exister parce qu'elle veut faire entendre sa voix et c'est tout à fait normal, elle joue son rôle. Dans la plupart de nos pays, nous avons à la limite recopié des constitutions qui ne sont pas les nôtres. Donc nous devons fouiller nos valeurs pour notre civilisation, nous devons fouiller nos patrimoines, nous devons fouiller nos cultures. Et je pense que c'est la somme de tout cela qui devrait faire en sorte qu'on élabore une constitution dans laquelle nous nous reconnaissons nous-mêmes. Mais très souvent, les gens ont plutôt pris des experts extérieurs et autres qui sont venus élaborer une constitution. C'est pour vous dire que jamais je n'ai vu une opposition aussi virulente au sein de notre groupe. Jamais également, je n'ai vu des positions aussi tranchées. Les gens sont venus participer, mais tout en respectant leur ligne de conduite du parti, tout en donnant leur avis lorsqu'il le faut sur la gestion de l'Etat, tout en contestant certains points également et en faisant aussi des propositions. Moi je pense que l'opposition n'est pas la seule mesure de la démocratie. Comme on dit chez nous, si tu n'arrives pas à trouver quelqu'un pour te dire la vérité, paye le et dis lui : dis-moi la vérité. Je pense qu'il y a la presse. Je parle d'une presse responsable, une presse qui également a le devoir de parler, de critiquer, a le devoir également de dénoncer, mais a le devoir aussi de faire de bonnes propositions. Mais la presse a le devoir d'être libre, et surtout d'être une presse indépendante. Cela implique des devoirs aussi bien vis-à-vis du pouvoir que vis-à-vis de la presse elle-même. Nous avons également la société civile, nous avons les syndicats. Donc je pense que l'opposition n'est pas le seul contre-pouvoir. Les contre-pouvoirs sont très grands. Mais j'ai toujours dit que la presse pour moi, ce n'est plus le quatrième ou le troisième pouvoir. Aujourd'hui la presse est certainement le deuxième pouvoir, après le pouvoir du président de la République.
Merci pour cet honneur fait à la presse. On vous reproche d'avoir promis de rester un mandat et finalement d'avoir demandé un deuxième. Est-ce que vous croyez avoir apporté quelque chose de nouveau à travers ce deuxième mandat ? Qu'est ce qui vous a amené à solliciter ce deuxième mandat ? J'embraye sur l'autre question qui est celle de savoir si vous partirez vraiment en 2012 ? Vous avez dit et répété, mais beaucoup de Maliens que j'ai rencontrés n'y croient pas. Est-ce que vous pouvez rassurer les gens qu'effectivement vous n'allez pas tomber dans le jeu de la modification de la constitution pour vous représenter en 2012 ?
Il faut que les choses soient bien claires. A partir du moment où les Maliens m'ont confié un mandat, j'avais la possibilité d'avoir un second. Je ne me suis pas donné un mandat. J'ai sollicité des élections. Et ce sont les Maliens qui ont pensé que le premier mandat n'a pas été si mal que ça. Il y avait des choses à faire, et ils m'ont confié un second mandat, conformément aux limites de notre Constitution. Pour le reste, moi je ne vais passer mon temps à jurer ou à prêter serment de partir ou de ne pas partir. Je pense qu'honnêtement j'ai parlé et ceux qui ne me croient pas, je parle en vieux soldat, c'est vraiment leur affaire. Cependant, je tiens à leur rappeler une chose : moi j'ai l'habitude de partir. J'ai fais une transition démocratique ici de 1991 à 1992. Au début lorsque je suis venu, j'ai prêté serment en tant qu'officier. J'ai décidé de partir en tant qu'homme. J'ai donné tous les moyens pour que cela soit. Et le 8 juin 1992, un président civil, un président d'un parti politique, je voudrais parler de Son Excellence le président Alpha Omar Konaré, a été élu, après avoir voté une Constitution, après avoir organisé des élections législatives, après avoir organisé des élections municipales, et après avoir trouvé un point d'accord avec le groupe Touareg. Moi je ne sais pas pour quelles raisons les gens insistent pour savoir ce que je veux. Moi j'ai l'habitude de partir. Je sais que je n'ai pas besoin de crier ou de dire. Maintenant s'il y a des gens qui sont tellement pressés, le conseil que je leur donne, c'est d'aller se préparer.
Vous avez défini la presse tout à l'heure comme étant un contre-pouvoir, comme étant un élément essentiel dans une démocratie si elle assume bien ses responsabilités. Est-ce que la presse malienne se porte bien aujourd'hui et quel regard posez-vous sur elle ?
Je pense que notre presse est encore jeune, elle cherche sa voie. Nous avons quelques journaux qui ont beaucoup de maturité, qui ont progressé à tout point de vue : aussi bien sur l'écrit, sur la sémantique, aussi bien dans le cadre de la profondeur des idées, et dans le cas également de l'analyse. Je pense que cela est extrêmement important. Il y a une presse qui est tranchée. Que je fasse bien ou mauvais, c'est toujours mauvais. Et je pense que c'est de bonne guerre et je trouve ça d'ailleurs normal, parce que tout le monde ne peut pas être d'accord avec vous. Par contre, je pense que la difficulté de nos presses c'est que c'est pas toujours des professionnels. Très souvent, il y a beaucoup qui y arrive par effraction, et cela certainement a dû créer quelques difficultés. Le deuxième point, c'est que certains ont créé des journaux spécialement pour s'attaquer au pouvoir en place. Et je pense que là, très souvent, vous ne pouvez avoir d'autre ligne de conduite que de continuer à attaquer sans jamais reconnaître que quelque chose de bien a été fait. Le troisième point, ce sont les difficultés financières et les difficultés d'existence de notre presse. Celles qui gardent leur dignité riment avec toutes les difficultés, et certaines n'hésiteront pas aussi à être plus complaisantes envers ceux qui sont les plus généreux. Je pense qu'aujourd'hui, nous sommes en train de construire la maison de la presse, et elle doit finir dans quelques semaines. Aujourd'hui au Mali, nous donnons une aide à la presse régulièrement et chaque année, en fonction de certains critères que nous avons définis.
Une aide consistante ?
Nous lui donnons ce que nous pouvons. Je pense que l'une des difficultés fondamentales de la presse, c'est que le gouvernement ne communique pas beaucoup, et certainement que la rumeur prend beaucoup plus de dimension que la vérité. Par ailleurs, je pense qu'il y a certains qui n'ont pas de moyens. Ce qui veut dire que dans certains cas, qu'ils me comprennent, ils peuvent être plus tolérants avec les plus généreux. Je pense que ce que connaît la presse malienne est un peu ce que connaît la presse africaine d'une manière générale. Raison pour laquelle nous avons décidé d'octroyer une aide à la presse, et d'autre part, nous avons décidé de construire la maison de la presse avec toutes les commodités qui vont avec. Nous avons également décidé d'ouvrir une école de journalisme pour pouvoir non seulement renforcer les capacités d'une part, mais former des jeunes, d'autre part. Parce que je vois certains écrits, je ne suis pas convaincu, tel type plait parce qu'il est méchant ou bien que son journal est un contre-pouvoir, ce qui est tout à fait normal je le comprends. Mais parfois, je suis convaincu que ça été écrit parce que la déontologie sur laquelle se repose le travail de la presse, peut-être qu'elle est intéressée ou la plume est intéressée. Je l'ignore.
Excellence, comment se décompose la semaine du président du Mali, de lundi à dimanche ? Qu'est ce qu'Att fait de son temps ?
Je voudrais d'abord vous rappeler un point. Pendant la transition démocratique, après les évènements de la nuit du 26 mars, la nuit du coup d'Etat, évidemment lorsqu'on s'est tous retrouvé, c'est à moi que le rôle était revenu d'être le président du groupe militaire et de conduire la transition. On était d'accord avec les civils parce que nous avons souhaité que ça soit mixte. Lorsque je me suis retrouvé dans le bureau du président de la République seul face à moi-même, d'abord je me suis posé la question de savoir ce que j'y faisais. Et de deux, la première rencontre que j'ai eue avec mes collaborateurs, directeur du cabinet et le reste qui étaient les collaborateurs de l'ex-président, je leur ai demandé quel est le travail du président. Ils m'ont regardé avec des gros yeux. Je leur ai dit que je ne sais pas quel est ce travail, ce que le président doit faire. Je le voyais aller à l'aéroport, au restaurant, inaugurer, je le voyais sortir, voyager, mais en fait lorsqu'il est là, quel est le travail qu'il fait ? Et là, ils me disent monsieur le président on va vous expliquer comment les choses se passent et vous allez voir.
Le second point, c'est le premier conseil des ministres que je devais présider. J'ai demandé : comment se fait le conseil des ministres? Ils m'ont dit : on va exposer des dossiers qui seront préparés à l'avance et on va discuter avec vous. On reprendra les débats au niveau de la salle du conseil des ministres, et à l'issue des débats, le Premier ministre va tirer les premières conclusions, et c'est à vous de faire les synthèses, c'est à vous de prendre des décisions. Et les décisions ne seront valables qu'après la prise des décisions par vous-même. En fait ça ressemble à une réunion d'état major. Après avoir fait le corps d'état major, je sais comment ça se passe. Donc là, je crois qu'il n'y aura vraiment pas de problèmes. Moi je pense que la vie du président, c'est un peu la vie d'un prêtre.
Un sacerdoce ?
Un sacerdoce. C'est-à-dire, il faut être au chevet de son pays pendant tout le temps. Il faut être à l'écoute du pays pendant tout le temps. Il faut également représenter le pays à l'extérieur par ce que c'est à vous que le rôle revient. Il faut également suivre l'action gouvernementale et donner votre point de vue. Il faut réfléchir pour qu'on ne reste pas dans une situation d'immobilisme, et qu'à chaque fois, on essaye d'innover. D'autre part, il faut aller à la recherche de nos populations les plus profondes. Il n'y a pas un village malien que je n'ai pas, à la limite visité. Je le fais couramment pour connaître leurs difficultés, savoir ce dont ils ont besoin. Je rentre dans les quartiers, je discute avec les vieux sous les hangars, ils me disent quel est leur problème parce que le Mali n'est pas seulement Bamako, c'est aussi le reste. En tant que chef suprême des armées, je veille sur l'armée. Et pour cette raison, ça été bien difficile et facile parce que moi-même je suis officier général. Je comprends au moins le langage difficile des militaires, et je connais leur comportement pour avoir commandé longtemps. La Justice, je suis le premier magistrat et je suis le président du Haut conseil de la magistrature. Là, ça me donne un rôle : suivre les actions en justice, recevoir les plaintes ou les revendications de nos compatriotes. Certains ne sont pas d'accord sur la gestion de certains types de procès. Certains également m'écrivent pour solliciter ma compréhension sur un dossier sur lequel ils n'arrivent pas à trouver une solution et qui est un dossier de justice. Sans m'immiscer dans les dossiers de justice, je suis obligé au moins de recevoir ou de parler à celui-là. D'autre part, je suis le garant de l'unité nationale. Dans ce cas, je dois faire en sorte que les petits conflits et petites tensions ne dégénèrent en conflits ouverts. Donc, je pense que le travail d'un président de la République, ce n'est pas comme à l'école. Ce n'est pas l'emploi du temps, c'est-à-dire lundi on a mathématiques, mardi on a physique, mercredi on a chimie, vendredi il y a grammaire, et on fait la dictée samedi. Ce n'est pas le cas.
C'est au gré des urgences ?
Il y a très souvent des urgences. D'une certaine manière, il y a des journées paisibles, mais elles ne sont pas nombreuses. Il y a des nouvelles qui viennent en grande quantité, mais les plus mauvaises sont les plus nombreuses. Donc, il faut avoir la capacité de trier. Raison pour laquelle si je devais être enseignant dans une école de président sur mon expérience, lorsqu'on va me demander : mais au fond, qu'est ce qu'il faut ? Je dirais tout simplement l'un des points et le plus important pour quelqu'un à qui les destinées d'un pays sont confiées, c'est d'abord le bon sens.
C'est quoi le rythme des conseils des ministres ?
Le conseil des ministres, je pense qu'en général, le président est président du gouvernement. Il peut prescrire qu'à tel moment il y a le conseil des secrétaires généraux, il y a le conseil interministériel, il y a les conseils qui peuvent être organisés par le Premier ministre lui-même, il y a le conseil des ministres qui peut être présidé par le président de la République. Mais une décision prise au conseil des ministres n'est valable que si le président l'autorise. Raison pour laquelle un décret doit être pris en l'absence du président pour consacrer son accord avec l'ordre du jour. Au moment où il est d'accord avec l'ordre du jour, les décisions qui seront prises, c'est par décret que le président reconnaît et confie la responsabilité au Premier ministre pour gérer le conseil des ministres. Mais si le président n'a pas consacré, accepté l'ordre du jour du conseil des ministres, les décisions qui y sont prises ne sont pas valables.
Le Messager, vous le connaissez certainement, c'est un quotidien camerounais qui célèbre ses 30 ans. Auriez-vous un message à l'endroit du Messager ?
Je pense jusqu'à présent que c'est peut-être Le Messager qui a transmis le message de notre message. Vous savez que le Cameroun est un pays avec lequel le Mali entretient une relation exceptionnelle. Le Cameroun fait partie des rares pays en Afrique avec lequel le Mali n'a pas de visa. C'est-à-dire un Camerounais qui débarque à l'aéroport de Bamako venant de Douala, il n'y a aucun problème, quelqu'un de mon pays qui descend à l'aéroport de Douala, on ne lui demandera rien du tout. Je pense que là c'était une volonté politique manifeste des pères de l'indépendance qui a été faite et que nous avons trouvée forte. Et vous savez également, je viens d'une zone de culture peule. Et j'avoue que lorsque je vois le nord Cameroun par exemple ou bien lorsque je rencontre ceux du nord Cameroun, pratiquement, ils partagent la même culture que moi. Même au plan des noms. Il faut d'abord reconnaître avant tout que je m'appelle Amadou, et je crois qu'on connaît les Amadou au Cameroun. Je pense que je ne peux que souhaiter un très bon anniversaire au Messager. Je pense que c'est un journal aujourd'hui qui a une dimension aussi bien nationale qu'internationale et notamment africaine. Je pense que Le Messager doit faire en sorte également non seulement de nous donner le message, c'est-à-dire le pouvoir, mais Le Messager doit donner aussi le message à certains journaux. C'est sûr qu'ils en ont besoin.
Fenêtres
1-Moi j'ai aimé à dire aux gens qu'on fait trop de polémique autour de la situation en Guinée. Chaque organisation, chaque opinion, tout le monde donne son point de vue. Un évènement de ce genre a besoin de deux choses. D'abord un peu de discrétion, ensuite et surtout beaucoup de sérénité. Donc, laissons au président Compaoré le temps et les moyens d'y aller. Mais nous tous nous l'avons dit, nous sommes disponible, et si un jour ou un autre je pouvais aider par un conseil, je le ferais.
2-J'étais sans parti, et je pense que j'ai pu rapidement cristalliser la croissance, et j'ai demandé à tous, aussi bien les partis politiques que le reste, qu'on se mette ensemble, pour pouvoir exercer le pouvoir ensemble. Mais je dis chacun reste ce qu'il est. Vous gardez vos identités. Vous respecterez la cohésion gouvernementale. Mais il est libre à vous de pouvoir dire lorsque nos divergences sortent ce que vous pensez de la gestion du pouvoir, d'imprimer votre touche et surtout vous restez libres. La gestion consensuelle du pouvoir n'est pas du tout une camisole de force, j'ai souvent insisté. Elle n'est pas du monolithisme, ni encore de l'unanimisme, mais c'est la volonté tout faite.
3-Je parle d'une presse responsable, une presse qui également a le devoir de parler, de critiquer, a le devoir également de dénoncer, mais a le devoir aussi de faire des propositions bonnes. Mais la presse a le devoir d'être libre, et surtout d'être une presse indépendante. Cela implique des devoirs aussi bien vis-à-vis du pouvoir que vis-à-vis de la presse elle-même. Nous avons également la société civile, nous avons les syndicats. Donc je pense que l'opposition n'est pas le seul contre-pouvoir. Les contre-pouvoirs sont très grands. Mais j'ai toujours dit que la presse pour moi, ce n'est plus le quatrième ou le troisième pouvoir. Aujourd'hui la presse est certainement le deuxième pouvoir, après le pouvoir du président de la République.
4-Je suis le garant de l'unité nationale. Dans ce cas, je dois faire en sorte que les petits conflits et petites tensions ne dégénèrent en conflits ouverts. Donc, je pense que le travail d'un président de la République, ce n'est pas comme à l'école. Ce n'est pas l'emploi du temps, c'est-à-dire lundi on a mathématiques, mardi on a physique, mercredi on a chimie, vendredi il y a grammaire, et on fait la dictée samedi. Ce n'est pas le cas.
5-Je ne peux que souhaiter un très bon anniversaire au Messager. Je pense que c'est un journal aujourd'hui qui a une dimension aussi bien nationale qu'internationale et notamment africaine. Je pense que Le Messager doit faire en sorte également non seulement de nous donner le message, c'est-à-dire le pouvoir, mais Le Messager doit donner aussi le message à certains journaux. C'est sûr qu'ils en ont besoin.
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