Le Pays (Ouagadougou)

Soudan: Les ONG aboient, El Béchir passe

Boureima Ouedraogo Sonre

26 Octobre 2009


Le président soudanais, Omar El-Béchir, pour la nième fois, va braver la communauté internationale et narguer la Cour pénale internationale (CPI). Celle-ci, on s'en souvient, avait émis un mandat d'arrêt international à son encontre pour "crimes de guerre" et "crimes contre l'humanité au Darfour" il ya de cela quelques mois.

A partir du 29 octobre prochain, le Nigeria organisera une réunion du Conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine. Pour ce faire, le président Umaru yar'Adua a adressé des lettres d'invitation à de nombreux chefs d'Etats africains pour y prendre part. Sur la liste, figure bel et bien le nom du président soudanais. Il n'en fallait pas plus pour que l'on constate une levée de boucliers du côté des organisations de la société civile nigériane. Dans une lettre commune adressée au président Yar'Adua, le Projet droits socio-économiques et responsabilité (SERAP), le Comité pour la défense des droits humains (CDHR), le Centre de documentation et de recherche pour la défense des femmes (WARDC) et le Partenariat pour la justice (PFJ), entre autres, basés au Nigeria mais agissant sans doute avec les faveurs d'autres OSC plus connues sur la scène internationale, demandent au président de la République fédérale "d'utiliser sa position et son leadership pour s'assurer de l'arrestation immédiate du président soudanais Omar El-Béchir".

On peut bien se demander pourquoi ces organisations cherchent ainsi noise au président soudanais. Promouvant les droits humains et luttant contre l'impunité, ces OSC sont fondées à demander au Président en exercice de la CEDEAO de faire respecter le droit international. Difficile de dire qu'entre El-Béchir et les défenseurs des droits humains, on file le parfait amour. Après la décision de la CPI, Khartoum avait ordonné l'expulsion de 13 ONG accusées d'espionnage et de collaboration avec la Cour. Ce ne sont d'ailleurs pas les arguments qui font défaut à ces organisations pour mettre ainsi la pression sur Umaru Yar'Adua. Le Nigeria vient d'être élu au Conseil de sécurité de l'ONU ; il préside actuellement aux destinées de la CEDEAO et occupe une position de leadership dans les instances de l'Union africaine. Par-dessus tout, le Nigeria a ratifié le traité de Rome instituant la CPI. Pour toutes ces raisons, le Président nigérian ne devrait donc pas se rendre complice des crimes contre l'humanité et des crimes de guerre dont son homologue soudanais est accusé. Pour cela, "il devrait arrêter et livrer El-Béchir à la CPI", clament les OSC nigérianes.

Certes, l'arrestation de Béchir, faut-il le rappeler, incombe aux Etats ; la CPI ne disposant pas de force de police propre à elle. Ces OSC seront-elles pour autant entendues ? Sur ce plan, rien n'est moins sûr. En invitant Omar à Abuja, Umaru a, sans doute, donné à son homonyme des garanties sur le fait qu'il ne serait pas arrêté. Les pays membres de l'Union africaine, et ceux de la Ligue arabe au demeurant, s'étaient prononcés contre le mandat d'arrêt, préférant donner l'opportunité à El-Béchir de résoudre le problème suivant le tryptique "Paix-Justice-Réconciliation" entre Soudanais et/ou africains. Le Président soudanais s'était déjà rendu dans de nombreux pays, notamment en Erythrée, en Egypte, au Qatar et en Libye, sans avoir été inquiété. Il devrait en être ainsi au cours de son déplacement dans le pays le plus peuplé d'Afrique, sauf coup de théâtre. Les ONG pourront toujours aboyer ; elles n'empêcheront pas El-Béchir de poursuivre allègrement son chemin.

Il n'est pas sûr cependant que le Président soudanais soit rassuré outre mesure car selon la CPI, l'immunité d'un chef d'Etat et la position d'un criminel présumé ne peuvent empêcher la Cour d'exercer sa compétence partout. Il y a aussi le cas précédent de Charles Taylor, livré à la CPI par le même Nigeria, qui, comme par hasard, avait aussi donné des assurances à celui-là avant de le lâcher. Certes, les données ne sont pas tout à fait les mêmes mais El-Béchir peut avoir de la matière à réflexion.

Il faut cependant l'admettre, le Darfour ne fait plus l'actualité, sauf lorsque les humanitaires sont victimes d'enlèvements ou d'exactions. Il retombe aussitôt après dans l'oubli, attendant le prochain épisode. Dans tous les cas, Omar El-Béchir ne devrait pas dormir à poings fermés et sur ses lauriers du moment. La justice internationale est implacable. Elle peut prendre le temps qu'elle voudra pour rattraper ses accusés. Le Président soudanais peut bien méditer sur le sort du serbe Radovan Karadzic ou sur celui du cambodgien Nuon Chea, ancien bras droit de Pol Pot.

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