Gérard GANSOU
27 Octobre 2009
"Le bonheur de servir" d'Albert Tévoédjré...réflexions et repères de plus de trois quarts de siècle d'une vie au service des autres
Le Médiateur de la République Albert Tévoédjrè célèbrera ses quatre vingt bougies le 10 novembre prochain. En marge de ces festivités, il vient de signer "Le bonheur de servir", 360 pages de réflexions et de repères qui ont ponctué son parcours de plus de trois quarts de siècle. Dans leur diversité, ils expriment une même conviction africaine et chrétienne, un même engagement humaniste et une même espérance.
Le temps passe et le chétif Albert, le petit bout d'homme de la classe , le plus jeune ministre, le plus jeune sous directeur général du BIT, etc....se retrouve désormais parmi les plus anciens (ceux qui doivent céder la place). Des leçons que l'ouvrage distille, retenons celles sur l'importance de la famille, le caractère éphémère de la recherche de postérité, la bataille à mener contre la pauvreté, l'individu en général, l'importance de la dignité et des droits humains, et aussi l'Afrique et son avenir, sa soif de démocratie, de justice et de développement, que chacun doit oeuvrer à promouvoir. " ...J'ai souhaité qu'ils soient présentés non comme une anthologie de morceaux choisis, mais comme une ample pensée, semée de virgules et dont le point final ouvre sur un avenir d'espérance.... " dixit l'auteur.
Né en 1929 à Porto-Novo (Bénin), licencié d'histoire et docteur en sciences économiques et sociales, auteur des essais fondateurs L'Afrique révoltée (Présence africaine, 1958) et La Pauvreté, richesse des peuples (Éditions ouvrières, 1977), Albert Tévoédjrè, a été directeur général adjoint du Bureau international du travail, représentant spécial du secrétaire général des Nations unies pour la Côte-d'Ivoire et ministre du Plan, de la Restructuration économique et de la Promotion de l'emploi. Présidant l'Association des médiateurs de l'Union économique et monétaire Ouest africaine, il a été nommé médiateur de la République du Bénin en 2006.
" ...J'ai voulu consigner en un petit ouvrage les contributions que j'ai pu apporter aux questions qui nous sont chères en Afrique : la famille, la pauvreté, le respect , la justice... "
Pourquoi ce livre ?
Le 10 novembre 2009, j'aurai 80 ans. Alors je me pose et on me pose de nombreuses questions. Qu'ai-je fait de tout ce temps gratuitement et largement donné ? Qu'ai-je cherché ou recherché ? Que suis-je devenu ? Encore un peu de temps... on me verra peut-être .Encore un peu de temps et on ne me verra plus du tout. ! Au lieu d'entreprendre la rédaction de mémoires probablement insignifiants, je me demande sincèrement ce que j'ai retenu de mon existence, ce que je livrerais comme secret de vie à quelqu'un que j'aime, ce que mes erreurs m'ont enseigné et qu'il faut conseiller aux miens d'éviter absolument. Comment grandir sans écraser les autres ? Comment vivre sans étouffer autrui ? Qu'ai-je appris ? De qui ? De quels évènements ? Comment ai-je tenu tout ce temps ?
J'ai trouvé plus sincère et moins hasardeux de rassembler ce que j'écrivais librement, sans contrainte, les pensées que m'inspiraient l'évènement, mon engagement d'africain, d'intellectuel et de chrétien. A partir de ces écrits de vérité, je découvre que j'ai d'abord aimé ma mère et l'évangile, que j'ai admiré sans bornes mon père dans sa rigueur, que je vis en moi l'Afrique entière dans ses tribulations et ses espérances. J'ai découvert aussi l'homme universel dans la solidarité avec les humbles. Ma mère, l'évangile, l'Afrique, l'humanisme intégral, c'est à travers des écrivains, des orateurs, des philosophes, des prophètes que la passion de l'attachement qui appelle à l'engagement m'a définitivement conquis.
Alors, j'apprécie et je retiens l'expression qui mobilise le jeune de 20 ans, l'interjection qui secoue le pauvre et le fait se relever, le verset qui invite à la fraternité, la démonstration qui ouvre les portes de la science, le discours politique qui bouleverse le destin, l'argument qui confond ou tétanise l'adversaire. J'aime le plaidoyer qui conduit à la pleine clarté avec laquelle le vrai s'impose à l'adhésion de l'esprit. J'ai en horreur l'humiliation de l'homme par l'homme, le mépris des autres, l'esclavage d'hier ou d'aujourd'hui et toutes les formes de servitude. Je recherche les mots et toutes expressions de révolte qui rendent justice aux plus faibles. J'ai découvert la vanité de tant de choses, de tant de titres, de tant de frustrations finalement inutiles. J'ai fini par reconnaître la valeur de l'humilité, cette grâce de l'intelligence vraie.
Alors j'ai voulu consigner en un petit ouvrage les contributions que j'ai pu apporter aux questions qui nous sont chères en Afrique : la famille, la pauvreté, le respect, la justice, le développement, la solidarité, l'école de la formation humaine et professionnelle, la valeur du temps, la nécessité de se concentrer et de s'organiser, de travailler avec méthode et avec assiduité. J'ai voulu dire nos souffrances et nos regrets, notre profonde humiliation et notre éternelle espérance. J'ai voulu évoquer ma chance de croiser sur ma route des êtres supérieurs, des géants de la science et de la vertu, des modèles d'humanité : missionnaires valeureux de la qualité d'un Francis AUPIAIS ou d'un Jacques BERTHO ou encore à la générosité discrète d'un Paul Perrin -, enseignants exigeants et modèles d'honnêteté, femmes dévouées sans calcul et jamais assez remerciées.
J'ai connu de près l'exceptionnel Léopold Sédar Senghor, l'immense Aimé Césaire, l'inoubliable Cardinal Bernardin GANTIN, le toujours solide et fraternel Joseph Ki Zerbo. J'ai pu faire retraite en communauté d'Emmaüs avec l'Abbé Pierre et contribuer à répandre la chaude parole de Raoul Follereau pour que des lépreux par son verbe exceptionnel retrouve chair et vie. Je me souviens avec reconnaissance du déjeuner familial à Genève avec Pierre Mendes France
Privilégié, je l'ai été par la rencontre généreusement improvisée avec John Kennedy, le service à Paul VI à Genève et l'échange privé en sa bibliothèque à Rome. Privilégié, je l'ai été aussi dans la prière personnelle avec Jean Paul II, le travail d'équipe avec Koffi Annan pour tenter de sauver l'héritage de Félix Houphouët BOIGNY.
Ma chance fut encore de servir la communauté internationale en terre éthiopienne à la demande de David MORSE et d'y retrouver, dans les jardins d'Hailé SELASSIE, des aînés de la qualité de Robert GARDINER ou de Diallo TELLI, noble et douloureuse figure massacrée dans la démence tragique d'un Sékou TOURE devenu aveugle, sourd et vide d'humanité.
Et quelle richesse dans ces dialogues formateurs avec un Kwame NKRUMAH ou un Julius NYERERE ! Quel privilège aussi d'avoir pu côtoyer au Centre des Affaires Internationales de Harvard University à Boston et alors que je rédigeais mon " Panafricanism in action " des hommes portant des noms devenus célèbres : Rupert Emerson, Henry Kissinger, Samuel Huntington, Stanley Hoffmann...
Tout cela a signifié pour moi des opportunités de résurrection personnelle ponctuées d'arrêts au Carmel de la Paix près de Cluny, ou à la grotte de Lourdes en sa chapelle de la Réconciliation.
Et quand me fut donnée la chance de lire de mes propres yeux le nom de Ponce-Pilate sur une stèle de Capharnaüm, mon credo prit le sens d'un destin accompli.
Les textes recueillis dans cet ouvrage, les citations rassemblées et conservées disent ma vie, mes combats, mes limites et ma très grande espérance pour l'Afrique et d'abord pour les seuls que ce petit livre interpelle directement car j'ai eu la chance d'une épouse incomparable, d'enfants et de petits enfants que j'ai adorés. J'ai eu la chance d'amis et de compagnons de générosité sans limites et de beaucoup d'autres qui ont partagé des soucis communs parfois maladroitement exprimés.
Ce livre est pour dire ce parcours qui explique la joie profonde d'une humanité soudain recréée en ce mardi 4 novembre 2008, recréée dans son égalité ontologique par la révolution du nouveau pouvoir surgi en terre d'esclavage têtu. Oui, Barak Obama, c'est la réponse à la célèbre injonction d'Aimé Césaire : "Laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l'histoire". C'est désormais une réalité dont ce petit livre veut aussi témoigner.
Pourquoi cette méthode ?
J'ai choisi la méthode de mes écrits, celle du témoignage de ma pensée, de quelques actes significatifs d'engagement, de souvenirs restés immuables. Cela me parait plus sûr que des mémoires rédigés à dessein. Je n'en ai pas envie et je ne crois pas en avoir le temps...
Pourquoi ces auteurs ?
Ces auteurs sont tous compagnons de vie depuis parfois plus de 70 ans. Ce sont mes amis. Je ne les ai jamais quittés ou même oubliés ils m'ont charmé, ils m'ont guidé, c'est ma richesse et l'héritage que je transmets volontiers avec ce que j'ai pu moi-même devenir grâce à eux et que révèlent les textes choisis et publiés dans ce bréviaire de vie en lucide mutation.
Ce que je voudrais que la postérité retienne de moi ?
Rien du tout ! Vraiment rien du tout.
Si vous insistez, et s'il faut tout de même dire quelque chose de raisonnable en pensant à quelques dizaines de personnes, parents, amis, compagnons de route directement concernés par notre marche commune, j'oserai murmurer ceci : la postérité retiendra ce qu'elle voudra déduire de ce petit livre écrit en hommage aux vertus que j'estime les plus porteuses pour une Afrique et un monde plus justes et plus solidaires : le travail assidu, le culte de l'intelligence, la bonté qui est le "fond des natures augustes" et enfin l'humilité, cette grâce supérieure, cette chance inestimable...Tout cela peut se dire autrement : "Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière. Ta mémoire, ton nom et ta gloire vont périr. Mais non pas ton amour si ton amour t'est chère." A partir de cet amour tout est possible, même l'ascension sociale et politique pour faire grandir les autres sans qui nous ne sommes rien et avec qui nous entrons définitivement dans la haute lumière où tout est vérifié - vérité de créations toujours nouvelles et d'univers toujours plus lumineux ...
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