C'est à l'occasion de l'assemblée du CIM et du forum mondial de la Musique (où il représentait le conseil national marocain) que nous avons croisé et fait plus ample connaissance avec le fondateur du groupe Megri, précurseur de la World music au Maghreb, Hassen Megri. Rencontre d'autant plus marquante qu'elle s'est passée (on a envie de dire hélas) un peu dans l'anonymat d'un congrès de musicologie. Le personnage n'était pas le premier venu en effet. Les générations des quadragenaires et plus en ont sûrement idée et souvenir. Mais les actuelles qui n'ont pas vécu, ni connu, le superbe parcours des frères Megri, surtout leur magnifique répertoire «mixé», exprimant l'ancrage maghrébin aux côtés des accents de la musique universelle, ont, ici, l'opportunité de se rattraper, et de comprendre à quelles hauteurs, les artistes pionniers des années qui suivirent les indépendances, avaient pu élever l'art et le prestige de leurs pays. Les frères Megri dont l'aîné nous relate l'itinéraire et les acquis ci-après, étaient et sont encore de cet aura et de cette carrure. En les découvrant, nos jeunes publics ont réellement tout à apprendre, tout à gagner.
Vous avez été le fondateur du groupe Megri, vous êtes donc le mieux placé pour nous dire ce qu'il en est advenu depuis «la fin de l'aventure» en 1978
Il n'y a pas eu de fin de l'aventure, il n'y a jamais eu une fin. Ce qui s'est passé c'est que en 1978, la grande maison Philipps, qui nous produisait mondialement, a fait faillite au Maroc. C'était comme une sorte de vengeance pour punir la piraterie qui avait submergé le marché marocain.
Les Megri, après cette grande porte ouverte, se sont subitement retrouvés sans producteurs de taille.
Nous étions d'ailleurs les seuls à être produits de manière professionnelle, avec des enregistrements dans les grands studios parisiens, le concours régulier de l'orchestre de Charles Aznavour, la promotion à grande échelle. Tout cela coûtait cher, très cher. A partir de 78, sans l'appui des grands éditeurs qu'étaient la maison Philipps et la maison Polydor, nous ne pouvions plus faire grand-chose par nous-mêmes. C'est ce qui avait fait croire au public que c'était la fin du groupe, alors qu'en vérité, nous continuions à passer à la radio et à la télévision, à faire des tournées et à donner des concerts.
Pourquoi alors cette «croyance» chez le public?
Simplement parce que l'on n'était plus sur le marché
Mais «séparation du groupe» il y a bien eu
Il y a eu, à vrai dire, un autre phénomène qui a laissé croire à cette séparation, c'est que les médias et les festivals trouvaient le groupe trop cher et avaient pris l'habitude de «convoquer» les Megri un par un ou par duos, évidemment cela a encore induit en erreur le public.
Là aussi, toute une réalité, évidente, flagrante, s'est curieusement dissimulée aux yeux de millions de fans. En effet, le groupe poursuivait son chemin en marquant de sa présence toutes les grandes occasions. On a été, ensemble pour recevoir «Le rabab d'or» qui est attribué par le comité national marocain de musique parrainé par l'Unesco. Ce prix est remis à tous les artistes du monde arabe; Doukali et Belkhayat l'ont reçu, Lotfi Bouchnaq aussi, et bien d'autres encore. A cette occasion, nous étions réunis au théâtre Mohamed V et le public pleurait, ému de voir les Megri rechanter à quatre.
Ce fut aussi le cas dans d'autres évènements. Exemple en 2001, la chaîne une s'était arrangée pour organiser un concert unique avec Doukali, Belkhayat et les Megri. C'était au musée Dar Belghez et l'animateur n'était autre que Bhiri, le célébrissime Bhiri convié pour la circonstance.
Ne peut-on pas dire aussi, à l'instar de ce que Younes déclare souvent dans les médias, que vous produire «isolément» est, depuis toujours, dans le style du groupe ?
Exactement, si l'on passe en revue le parcours des Megri, on s'aperçoit en effet que leurs passages à quatre n'ont été souvent que des passages épisodiques, à l'occasion de disques ou de grands festivals. Mais nous nous arrangions toujours pour mettre en évidence la cohésion et la complémentarité de tel ou tel duo. L'essentiel est de dire que les Megri ne sont pas finis, ils sont toujours actifs, séparement certes, toutefois si l'occasion l'exige encore ils peuvent se représenter en quatuor, comme cela a été toujours le cas. Je veux en terminer avec cette «ambiguïté» en rappellant que nous avons, d'ores et déjà, accédé à un autre stade : maintenant, on nous considère comme patrimoine musical marocain, c'est dire donc.
Revenons aux débuts et plus particulièrement au concept de World Music dont vous avez été l'initiateur au Maghreb et pour lequel, d'ailleurs, vous avec reçu en 2007 la médaille d'or de l'académie des sciences et des arts de Paris. Ce qui nous intéresse aujourd'hui c'est de connaître le processus qui vous a conduit à ce concept et à ce genre de musique.
Dès mon jeune âge j'ai senti que je devais jouer un rôle dans la musique arabe. Or celle-ci était entre les mains de l'Egypte et de ses grands artistes «pharaons», ces derniers ont, j'en conviens, apporté un style que les pays arabes ont adopté à l'unanimité, mais je sentais déjà les prémices d'une mondialisation des arts et de l'apparition d'une musique universelle qui serait en quelque sorte un pont et un lien de culture entre les peuples. J'avais compris, surtout, que l'instrument porteur de ce nouveau souffle ne serait pas le luth («symbole absolu» pour la musique arabe), mais la guitare qui recèle beaucoup plus de possibilités de création. Le risque, toutefois, était que la saveur orientale, arabe, fût sacrifiée au profit de celle de l'Occident. Il fallait que, tout en explorant les secrets de la guitare, je puisse rester arabe. Il fallait que je garde mon identité en m'adressant à un monde occidental qui avait, de surcroît, des préjugés négatifs sur la musique arabe. Ainsi pour l'écoute occidentale, je devais apporter une sonorité et un chant à la fois typiques de ma culture et de mes origines et tout à fait intelligibles à l'autre.
Un peu ce que réussit en ce moment Cheb Khaled
Tout à fait, mais je dois rappeller que Cheb Khaled reconnaît lui-même que je suis le précurseur de la world music dans le Maghreb, et il ne se passe pas d'occasion sans qu'il n'évoque, ce sont ses propos mêmes, l'apport du «maître» Hassen Megri.
Cette world music maghrébine vous a quand même causé beaucoup de problèmes au Maroc et auprès des musiciens officiels arabes
Et comment! Ce qui était une ouverture aux yeux de l'Occident, dérangeait manifestement le pouvoir musical au Maroc et un peu partout dans le monde arabe.
A vrai dire, on souffrait ici et là. En Europe, au début, on était des intrus, alors qu'au Maroc on nous considérait comme des «traîtres». C'était loin d'être facile, croyez-moi.
Mais à quelque chose malheur est bon, comme on dit. Le fait par exemple que l'on nous ait fermé les portes de la radio-télévision marocaine nous a poussés à chercher ailleurs des complicités et des sonorités réellement en rapport avec la world music. Notre collaboration avec des groupes comme les Golden Hand, les Toubkal et les Rolls qui ne jouaient que de la musique anglophone nous a fait beaucoup de bien. Il fallait, à la fois, que notre musique convienne à ces groupes «endoctrinés», et qu'elle s'impose par ailleurs comme une musique nôtre, c'est-à-dire exprimant parfaitement notre identité marocaine et arabe. Il fallait concilier les deux tendances, et cela, non plus, ça n'était pas facile, facile
Heureusement, il y a eu Paris et l'Olympia, fiefs des arts et de la musique internationale. Là, pour de bon, nous avons pu frayer notre voie et faire entendre notre voix, paradoxalement, jusque dans notre pays même.
Où en sont, séparément, les frères Megri, c'est ce que le public tunisien a envie de savoir, surtout vos fans des années 70-80.
Le second aîné, Mahmoud, qui commença avec moi dès 1957, fait un peu son repos de guerrier en s'adonnant à ce qui était depuis toujours son autre art de prédilection, la peinture. Cela dit, il n'a jamais abandonné la musique.
Jalila, qui a été pendant longtemps la Fayrouz maghrébine pour le palais royal, a opté de vivre à Madrid. Mais elle revient, tantôt, au Maroc pour participer à certains grands festivals tels que Mawazine, ou Marrakech.
Quant à Younès, il s'est spécialisé dans les musiques de films tout en enchaînant sur une carrière d'acteur à succès.
Pour moi, enfin, la musique est une mission, ce n'est pas une partie de plaisir, ni un moyen de gagner ma vie, je suis en quelque sorte un «scientifique», j'ai créé le mouvement musical Megri, et j'ai lancé la World Music au Maghreb et dans le monde arabe, je n'ai donc pas le droit de m'égarer ailleurs, et puisque je suis en Tunisie à l'occasion du Forum mondial de la musique, je voudrais souligner que votre pays a été un point de repère dans la carrière des Megri; maintes fois depuis les années 70, nous avons été sollicités par vos grands festivals, où nous avons gagné nos meilleurs fans.
Pour ce qui est de la production, à défaut de grands éditeurs, je me produis même à l'heure actuelle, et m'efforce à travers mes albums de pérenniser notre mouvement musical afin qu'il puisse enfoncer ses racines aussi profondément que possible, et élever encore plus haut ses branches. D'ailleurs, je remercie Dieu de m'avoir donné un fils musicien qui montre déjà qu'il sera en quelque sorte la continuité de l'oeuvre des Megri.

Comments Post a comment