Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Riche Gabon, pauvres Gabonais, étrange paradoxe

Par Christian Penda Ekoka

28 Octobre 2009


L'économiste camerounais évalue la situation économique de ce pays voisin. Si l'autocratie n'explique pas tout, la corruption explique beaucoup

En comparant les avancées sociales et économiques des pays tels que Singapour, la Malaisie, sous les régimes autocratiques de Lee Kuan Yu et Mahatir Mohamed, et plus récemment le développement économique fulgurant de la Chine en l'absence de libertés démocratiques, on observe surtout des régimes politiques où les leaders sont très préoccupés par les progrès économiques et sociaux de leurs pays et de leurs populations, l'ampleur de la corruption y est nettement plus faible.

L'analyse du miracle des économies d'Asie de l'Est a révélé des pays où les gouvernements ont apporté un soutien sélectif au secteur privé sous réserve de critères de performance clairement identifiés, en matière d'exportation par exemple ; des pays où les gouvernants publics ne devenaient pas captifs des opérateurs privés, toujours dans le souci de conserver des coudées franches pour pouvoir sanctionner les dérives des opérateurs privés, si nécessaire ; par exemple, on ne conservait pas à une entreprise privée une rente de monopole alors que l'amélioration des performances du secteur pouvait résulter de l'introduction d'une plus grande concurrence.

D'autres pays, incluant le Gabon sont, a contrario, un modèle où le secteur public n'a pas su prendre de distance avec le secteur privé, au point où de nombreuses situations de collusion entre des intérêts particuliers - côté public et privé - ont plutôt favorisé l'exploitation du pays au détriment de l'intérêt général. Au plan économique, ce type de collusions aboutit à la création de systèmes de monopoles - pour l'importation et la distribution de différentes denrées à l'instar du ciment, du riz, de la viande, etc. -, et où les prix sont fixés en fonction des intérêts des parties en collusion, au détriment des consommateurs. Il en résulte, par exemple, que le Gabonais paie systématiquement une pénalité de non concurrence pour les biens et services de consommation courante. On ne peut comprendre autrement qu'un oeuf soit vendu au détail à 125 FCFA à Libreville, alors qu'il se paie à Douala ou à Yaoundé à 50 FCFA.

Brève radioscopie des économies à revenu intermédiaire

Au plan économique, dans les pays à revenu intermédiaire, et notamment ceux dont le revenu par habitant avoisine 3000 US$, l'économie est caractérisée par : (i) une forte culture entrepreneuriale reflétée par la présence d'un secteur privé dynamique, avec un important tissu d'entrepreneurs de PME/PMI ; (ii) une agriculture intensive et efficiente, avec une diminution continue de la population agricole, causée entre autres par la hausse de la productivité ; (iii) un secteur minier ou pétrolier (quand le pays est doté de ces ressources) caractérisé par une transformation poussée des minerais pour des produits plus élaborés, une émergence d'entreprises de maintenance et d'ingénierie adaptés, et des centres de formation et de recherches orientés vers la satisfaction des besoins de l'industrie minière ou pétrolière ; (iv) un secteur manufacturier vigoureux qui se traduit par l'augmentation de la valeur ajoutée manufacturière (VAM) par habitant ; (v) un secteur tertiaire au service des agro-industries et d'industrie manufacturière caractérisé par des enseignements secondaires et supérieurs orientés vers l'acquisition des compétences pour l'industrie et les services associés ; (vi) un climat des investissements et un environnement des affaires plus attractifs et plus ouverts, que ne reflète pas encore le Gabon à travers le classement du rapport Doing Business.

Une autre stratégie caractéristique des pays qui disposent de la manne pétrolière - à l'instar du Koweit, des émirats arabes unis, de la Norvège - est de créer des fonds souverains dans le but de diversifier et de pérenniser les sources de revenus, au-delà du pétrole, à travers des investissements sur des marchés financiers des pays développés et émergents. Certains d'entre eux ont, en outre, développé sur place des services de pointe dans des secteurs de la santé, de l'éducation, de la haute finance (e.g. banques d'investissements, assurances, fonds de placement), du transport, qui constituent autant de sources diversifiées de revenus. Ils ont créé des fonds pour leurs futures générations. En plus des Etats, ces secteurs restent marqués par un dynamisme entrepreneurial privé tout à fait remarquable. Pourquoi le Gabon n'en ferait pas partie !

Le Gabon de mes rêves

Dans le Gabon de mes rêves, j'ai donc imaginé un pays où de jeunes entrepreneurs gabonais deviendraient des Mo Brahim (originaire du Soudan et fondateur de l'entreprise de téléphonie cellulaire Celtel), ou des Bill Gates (créateur de Microsoft), ou encore des entrepreneurs de la finance à la Sigmond Warburg (pionnier de la banque d'affaires), investissant aussi bien dans leur pays qu'à l'extérieur de ses frontières. On serait là dans un nouveau paradigme, où le génie entrepreneurial gabonais contribuerait à travers moult entreprises à la création d'une richesse supérieure à la rente pétrolière initiale, au point de la rendre marginale. C'est en réalité le pari que le Gabon doit relever, et il n'a pas de limite.

En effet, dans un tel contexte, la taille du Gabon n'est plus une contrainte au sein du marché de la Cemac de plus de trente millions d'habitants, voire de celui de la Communauté économique des Etats de l'Afrique centrale (Ceeac) de plus cent millions d'habitants ou celui de la sous-région d'Afrique centrale incluant le Nigéria qui représenterait une population de plus de 250 millions d'habitants. De la même manière que le marché de l'Union européenne apparaît davantage comme une opportunité aux petits pays tels que la Belgique, la Norvège, la Finlande ou la Suède.

La même audace - entrepreneuriale et d'ouverture - doit sous-tendre les politiques visant à la sécurité alimentaire du Gabon. En effet, l'urbanisation a déplacé la majorité de sa population des villages vers les villes, au point où environ 80% de celle-ci est urbaine. Il s'en est suivi une forte pression pour l'importation de produits alimentaires (céréales et protéines d'origine animale) que ne pouvaient fournir des campagnes " dévitalisées ".

Conséquence, plus de vingt pourcent (20%) de la valeur des importations totales est aujourd'hui constitué de produits alimentaires, soit 147,4 milliards de Fcfa en 2005, supérieurs aux exportations de manganèse (94,2 milliards Fcfa en 2005) et légèrement inférieurs aux exportations de bois en grumes (160,3 milliards de Fcfa). En valeur courante, le chiffre des importations alimentaires aura presque doublé en dix ans, parti de 79,8 milliards Fcfa en 1996.

Dans ce contexte, toute politique de dynamisation de l'agriculture doit tenir compte de la faible densité de la population et de l'immensité des étendues de terres arables disponibles, pour développer des approches plus novatrices, susceptibles de lever ces obstacles.

Une alternative, pour lever les obstacles actuels à la productivité agricole, consisterait à développer un modèle de concession de terres pour une agriculture intensive à des opérateurs privés dans le cadre d'un jeu de rôles complémentaires : l'Etat viabiliserait des terres arables par le développement d'infrastructures de transport, d'énergie, de santé et d'éducation ; ces terres feraient ensuite l'objet de promotion auprès d'investisseurs privés aux fins d'y développer l'agriculture et l'agro-industrie. Pour une meilleure intégration de ce type de complexes agro-industriels dans leurs communautés d'accueil, le capital social des entreprises agro-industrielles serait ouvert nationaux, aux collectivités locales. Le cahier des charges pourrait également prévoir la constitution d'un fonds de solidarité. Le complexe agro-industriel apporte le savoir faire et l'encadrement aux jeunes agriculteurs locaux, distribue les engrais et les semences aux villageois et rachète les productions qui sont transformées à l'usine et commercialisées. L'industrie assure ainsi un débouché aux produits des agriculteurs qui, dans certains cas, disposent de leurs propres plantations.

La mobilisation des investissements étrangers dans le cadre de concessions agricoles exigera de créer un cadre légal et juridique appropriés concernant le droit foncier, le droit des concessions, la fiscalité, la construction de partenariats public/privé mutuellement bénéfiques, etc. D'autres types de défis devront être relevés en matière d'immigration et de viabilisation des terres par la construction des infrastructures appropriées (routes, énergie, télécommunications). Cela semble, à notre avis, constituer la direction future de la politique de développement agricole si le Gabon doit accroître sa production aussi bien pour les besoins nationaux que ceux de l'exportation. Si des terres ont pu être concédées pour l'exploitation forestière, minière ou pétrolière, pourquoi serait-il choquant de le faire pour l'exploitation agricole ? Le défi réel sera de concevoir un cadre de concession mutuellement bénéfique aux parties prenantes : les investisseurs, l'Etat Gabonais, les communes d'accueil et les populations locales.

Pourquoi la difficulté à faire émerger ce modèle ?

Le modèle de l'Etat-rente, poussé à l'excès au Gabon, a contribué à étouffer ce type de développements. En effet, l'utilisation de la rente pétrolière a favorisé davantage l'émergence de l'Etat-Providence qu'elle n'a aidé à construire des infrastructures et des institutions propices à l'apparition d'entrepreneurs. Pourquoi créer une entreprise pour devenir riche si l'on peut s'enrichir plus facilement de la rente étatique ? Les Gabonais ont réagi de manière tout à fait logique aux incitations et signaux qui leur étaient proposés par les politiques publiques. Tout cela met une fois de plus l'importance sur la responsabilité des politiques à construire des institutions publiques davantage favorables l'éclosion des talents dans tous les secteurs d'activité, au lieu de les corrompre à des fins de perpétuation au pouvoir. Car, dans ce dernier cas, elles perdront toute capacité de produire du développement pour le plus grand nombre, à travers l'éclosion des talents individuels dans le développement d'entreprises, des arts, des métiers et de l'artisanat.

En revanche, dans une économie d'entrepreneurs, ceux-ci viseraient à faire fructifier la rente, alors qu'au contraire un rentier serait dans la posture de la consommer. Dans le premier cas, qui constitue le modèle de notre rêve pour le Gabon, on verrait des entrepreneurs gabonais un peu partout en Afrique et dans le monde, en train de promouvoir des fonds d'investissement, du capital-risque, des joint-ventures, des hôpitaux de pointe, des business school et des écoles d'ingénieurs de renom, etc., faisant fructifier de ce fait la rente de départ. Dans le deuxième cas, qui est le scénario actuel de la consommation de la rente minière ou pétrolière, ce serait le repli sur soi, accompagné du refus de l'échange : le scénario de l'empereur chinois Qialong refusant l'échange que venait lui proposer l'ambassade anglaise dirigée par lord Macartney au 18e siècle. La Chine, "la plus brillante des civilisations coutumières du monde ", se referma alors sur elle-même, se condamnant au déclin, face à l'Angleterre, " premier pays saisi par la révolution industrielle ", ainsi que nous l'a si bien rapporté Alain Peyrefitte.

Si le grain ne meurt Le défi principal d'Ali Bongo Ondimba

Dans le contexte de controverse post-électorale et d'adversité politique subséquente, ABO doit prendre le parti du peuple. Il doit gagner le coeur des Gabonais, en ayant constamment à l'esprit ce conseil de Machiavel dans Le Prince : " Je me contenterai seulement de répéter cette maxime si nécessaire : il faut qu'un Prince se fasse aimer de son peuple, autrement il n'aura point de remède dans l'adversité ".

L'édification d'une économie d'entreprenants au Gabon, dans différents domaines des arts à la manufacture, comme il est suggéré dans plusieurs de nos rapports sur ce pays, exigerait un changement de paradigme pour passer d'une économie administrée de rente à une économie entrepreneuriale, du gaspillage à l'utilisation efficiente des ressources publiques.

Elle exigerait une transformation des mentalités par la création des incitations appropriées, c'est-à-dire des institutions tendues vers l'expression des talents du plus grand nombre, vers l'émergence des créateurs, des innovateurs, des entrepreneurs dans tous les domaines. Car, il n'y a pas d'agriculture sans agriculteurs, pas d'industries sans capitaines d'industries, pas d'arts sans artistes, et pas d'entreprises sans entrepreneurs.

D'autre part, il faut casser le règne des monopoles pour ouvrir à la concurrence le processus d'acquisition des biens et services, cela ne pourra qu'être profitable aux populations gabonaises. Dans d'autres secteurs, il faut créer pareillement une saine émulation, les entreprises deviendront plus compétitives et paieront plus d'impôts à l'Etat, au lieu des passe-droits auxquels elles sont habituées aujourd'hui, situation nuisible aux finances publiques et aux populations.

Afin que les promesses électorales ne deviennent un catalogue de bonnes intentions

Pour que les promesses électorales se traduisent en réalisations concrètes, le nouveau leadership doit créer un système de gouvernance orienté vers les résultats mesurables. Pour ce faire, il faudra arrêter des secteurs prioritaires, choisis en raison des attentes urgentes des populations. Pour chaque secteur prioritaire, on devra définir des objectifs chiffrés et chronométrés, les assigner à des responsables spécifiques ; mettre en place des mécanismes de suivi périodique qui permettent de constater l'état d'avancement des programmes, de détecter en temps les dysfonctionnements et d'apporter rapidement des mesures de correction.

Les attentes des populations doivent être la constante préoccupation du nouveau pouvoir. Dans cette optique, son équipe doit être acquise à cette cause et engagée à faire du Gabon une vitrine en matière de réformes de la gouvernance des affaires publiques pour le développement. Il devra éviter les freins et écueils nuisibles à la réalisation de ce dessein, parmi lesquels l'ethnicisation, les lourdeurs bureaucratiques au profit du choix des compétences et d'un système de gouvernance par objectifs, adossé sur un dispositif de suivi et de contrôle autonome.

En guise de conclusion

Il est plutôt édifiant que dans ce pays où il y aurait pu avoir des centres médicaux à la pointe des sciences et des technologies de la santé, son président - si fringant, si vif et aimable - se soit éteint à plus de 6000 km à la recherche de la vie. Puisse sa mort servir à faire prendre conscience à ses successeurs de l'impératif de ce nouveau paradigme. Etrange ironie du sort, et si la mort du père devait libérer le fils pour casser les chaînes qui empêchent l'avènement de ce changement, et, ultimement pour racheter son père.

12All

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2009 Le Quotidien Mutations. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com).

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Cameroun

Rubriques