Propos recueillis par Simon Pierre Etoundi
29 Octobre 2009
interview
Joseph Mbouombouo Ndam, Expert financier, spécialiste de la micro finance.
Comment peut-on expliquer le boom actuel de la micro finance au Cameroun ?
Le boom de la micro-finance n’est pas un phénomène uniquement camerounais mais mondial, en réaction à la marginalisation d’une large frange de la population par le système bancaire. C’est aussi la consécration de la meilleure efficacité de la micro-finance dans la lutte contre la pauvreté, comparée aux autres instruments utilisés jusqu’alors par les bailleurs de fonds. S’agissant du cas spécifique du Cameroun, la micro-finance prend véritablement son essor au début des années 2 000, au terme du processus de restructuration bancaire qui a mis à la rue de nombreux employés de banque et durci les conditions d’accès aux services bancaires à une large frange des opérateurs économiques. Ces deux catégories de la population trouvent alors dans la micro-finance un cadre favorable de reconversion, l’une en tant que praticien, l’autre en tant qu’usager. Cette circonstance se conjugue avec les nombreux atouts de la micro-finance pour expliquer son envolée actuelle.
Peut-on recenser quelques-uns de ces atouts, mais aussi ses faiblesses ?
Nous pouvons citer la politique de proximité et la convivialité de la micro-finance qui font que les dirigeants soient facilement accessibles à leur clientèle. Il y a aussi la souplesse des procédures, la célérité de traitement des dossiers, la créativité des opérateurs de micro finance qui permet d’élaborer des produits à la mesure des besoins de leurs clients. La sollicitude des pouvoirs publics et des agences de développement à l’endroit de la micro finance lui vaut un appui massif et explique également son expansion.
Malheureusement les atouts se transforment parfois en faiblesses lorsqu’ils sont mal exploités. La politique de proximité entraîne des surcoûts d’exploitation et une aggravation des risques dans le cas, par exemple, de la collecte des dépôts sur place. La célérité implique souvent la précipitation. Par ailleurs, la créativité est cousine d’aventurisme lorsque des produits insuffisamment testés et non consignés dans un manuel de procédures sont mis en circulation. L’afflux des fonds publics en micro-finance annihile l’effort de collecte des dépôts dans certains établissements et crée le sentiment d’argent facile (donc non remboursable) chez beaucoup d’usagers. Mais d’une manière générale, on reproche à la micro-finance la faiblesse de ses capacités financières, humaines et matérielles qui limitent sa capacité d’intervention ou poussent à des choix opérationnels risqués.
On a encore en mémoire le souvenir des nombreux incidents qui ont marqué le début de la micro-finance. Peut-on aujourd’hui faire confiance à cette activité ?
Les rares trains qui arrivent en retard attirent toujours plus l’attention que la multitude qui arrive à l’heure. L’assainissement du secteur opéré par les pouvoirs publics et ponctué en 2002 par la mise en place d’un cadre réglementaire plus en conformité avec la nature des actifs a apporté une plus grande discipline dans le secteur. Le marché de la micro-finance est par ailleurs, devenu très compétitif, comportant de ce fait un mécanisme d’auto-exclusion des canards boiteux et la COBAC fait dorénavant bonne garde.. La micro-finance est actuellement crédible, comme en témoigne la croissance de la clientèle (près de 1 000 000 en décembre 2007 contre à peine 250 000 pour les banques) et des dépôts (200 milliards de FCFA en 2007 contre à peine 36 en 2001).
Peut-on, au regard de ces chiffres, penser que la micro-finance peut valablement suppléer les banques dans la relance de la consommation et plus généralement le financement de l’économie ?
La micro-finance est une formule financière spécifique, répondant à des besoins spécifiques pour une population précise. Le préfixe "micro" est déjà symptomatique de ce qu’il s’agit des financements limités en montants et en durée. Et pour dire vrai, malgré leur forte croissance, les chiffres ci-dessus sont insignifiants par rapport aux besoins de l’économie. En réalité, le mal est plus profond qu’il n’y paraît, puisqu’on trouve actuellement quelques institutions de micro-finance qui se déclarent en excédent de trésorerie dans une économie à besoin structurel de financement. La peur de faire du crédit gagne peu à peu le secteur de la micro- finance.
Qu’est-ce qui fait donc problème à votre avis?
Il y a tout l’environnement de l’activité bancaire au sens large qui n’est pas incitatif. Nous pensons, par exemple, au cadre juridique surtout en matière de recouvrement qui semble plus protéger le débiteur que le créancier, système de garanties dont le formalisme de constitution est très fastidieux et les modalités de réalisation encore plus draconiennes, l’alignement aveugle des règles prudentielles sur les normes internationales sans tenir compte des spécificités locales, etc. Et ces remarques sont valables autant pour la banque que pour la micro-finance dont ni l’une ni l’autre ne réussit véritablement à financer la consommation et partant à relancer la production.
Les usagers, c’est-à-dire les demandeurs de crédit n’ont-ils pas leur part de responsabilité dans ce divorce ?
Assurément ! On peut à juste titre incriminer le caractère informel de la majorité des entreprises qui ne peuvent pas fournir une documentation fiable et des garanties valides aux banques ou aux EMF. Les nombreux aléas agricoles sont un facteur limitatif du financement de ce secteur pourtant vital pour notre économie. Mais le plus grand problème de la micro- finance est au niveau de la mauvaise foi des impayés, favorisés par l’absence d’une centrale des risques qui leur aurait permis de faire une meilleure sélection des emprunteurs. Vous avez ainsi des personnes qui traînent des "ardoises" dans trois à quatre EMF qui deviennent à juste titre de plus en plus méfiants à s’engager. Voilà à notre avis, un des domaines sur lesquels les pouvoirs publics devraient se pencher pour obtenir une plus grande implication du secteur de la micro-finance dans la relance du crédit.
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