Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Douala - La "douche" fait sa toilette

Sandrine Tonlio

29 Octobre 2009


Après plusieurs années de travaux, ce lieu mythique de la capitale économique a été réaménagé suscitant nostalgie et émerveillement chez les passants.

Le vieil homme n'en revient pas. "J'ai l'impression que je rêve. Je n'avais jamais su que je reverrai une telle image de cet endroit avant ma mort. C'est exactement cette allure que la douche municipale avait dans un passé lointain. C'est super ", s'exclame-t-il, ému. Les voyageurs en provenance d'autres villes du Cameroun sont, en effet, agréablement surpris lorsqu'ils foulent le sol de la célèbre "douche municipale" à Douala. On est tout de suite séduit par la beauté de ce site historique de la ville. Impraticable il y a quelques mois, la route est désormais bitumée. Ce qui facilite la circulation des automobilistes et usagers qui empruntent ce tronçon. Les feux de signalisation, eux aussi nouvellement installés, fonctionnent à merveille dans ce secteur bruyant de par son intense activité commerciale. Les automobilistes sont dorénavant contraints de respecter le Code de la route, même si on observe encore des conducteurs de mototaxis qui les violent. Les agences de voyage et autres grandes boutiques, qui fourmillent ici, imposent en effet une certaine prudence à tous les usagers

Le long de la route, on observe également des lampadaires jumelés, qui, une fois la nuit tombée, donnent un visage nouveau à ce site naguère réputé dangereux pour les piétons. "Il y a en tout 31 lampadaires, qui vont de la pharmacie de Douala au lieu dit deux églises", précise Jacques Didier Mbog, chef de mission de contrôle de Sogea-Satom (Eg/s), l'entreprise chargée de la réalisation de ces travaux. Par ailleurs, des parkings ont été prévus pour les automobilistes. "Des marquages qui sont visibles sur le trottoir sont prévus pour les parkings. Nous voulons éviter les embouteillages à cet endroit. Mais, ce sont les premiers automobilistes à arriver sur le site qui pourront avoir une place pour se garer", explique-t-il. Les agences de voyages logées à cette enseigne ne garent visiblement plus leurs véhicules sur la chaussée, comme cela se faisait encore dans un passé proche. A "Alliance voyages", par exemple, les responsables indiquent avoir créé un nouveau parking pour stationner leurs véhicules.

Et, pour couronner ce chef-d'oeuvre, une piscine avec jets d'eau a été réhabilitée en plein coeur de la "douche". Comme au bon vieux temps. Ces jets d'eau fonctionnent à certains moments de la journée et parfois toute la nuit. Ce qui attire déjà, à certaines heures, de nombreuses personnes qui souhaitent se faire photographier près du joyau. "Cette piscine a été construite pour embellir la ville. Elle est certes ouverte au public, mais nous espérons que la Communauté urbaine de Douala, qui va s'occuper de la gestion de ce site après la fin des travaux, va y poster des vigiles afin d'éviter tout acte de vandalisme et la dégradation de cet endroit. Pour l'instant, une barrière métallique de 700m a été construite pour sécuriser le bassin d'eau. Car si cet endroit n'est plus agréable à vivre, qui viendra encore admirer le paysage?", interroge le chef de mission de contrôle de Sogea-Satom.1800m' d'espaces verts, avec divers plants, ont été utilisés pour agrémenter cet espace.

Drague

Tel est donc le nouveau visage de la "douche municipale". Un réaménagement qui fait revivre des moments d'extases chez certains autochtones de Bonamikengue, le nom originel de cet espace. "Eh oui, la douche me rappelle le bassin qui était situé à ce même endroit à l'époque. Je me souviens que lorsque j'avais dix ans, au retour de l'école régionale des filles de New-Bell, je me baignais dans une douche de l'un des bâtiments construits pour la circonstance. J'allais me baigner là-bas parce que nous n'avions pas d'eau propre à la maison. C'est d'ailleurs grâce aux petits poissons que je venais admirer ici que j'ai décidé de me lancer dans la pisciculture à Bomono", confie Dorine Nguea, le regard lointain. Paul Ndoumbe Nyambe, actuel chef de la communauté Bonamikengue, se souvient également de ses parties de baignade avec ses amis. "J'aimais bien faire un plongeon dans cette eau. C'était plus agréable", raconte-il. Mme Christine Bongue parle, elle, de l'affluence que ce site historique occasionnait. "La douche était un endroit qui attirait beaucoup de monde. A cause de cet emplacement, le cinéma Rex et Bal douche, un dancing club, ont vu le jour. Ce qui rendait encore ce lieu plus bruyant que d'habitude, surtout dans la nuit", indique-t-elle.

"C'était parfois l'occasion pour les filles et garçons de faire plus ample connaissance. Je me rappelle que, parfois, lorsque nous dormions, nous entendions des éclats de voix venant de l'extérieur. Un jour, j'ai même entendu une fille qui hurlait visiblement après son compagnon. Elle avait accepté de passer la soirée avec lui. Mais après avoir ingurgité plusieurs verres de bière, le jeune homme lui a proposé d'aller continuer la fête chez lui. Elle a refusé et il lui a pris un pied de sa chaussure, l'abandonnant ainsi sur la chaussée. Ne sachant quoi faire, elle s'est mise à crier, ce qui a ameuté le quartier", dit-elle avant de partir d'un éclat de rires. "On a tellement vécu des choses ici avec cette douche municipale", poursuit un tantinet nostalgique l'épouse de feu Bongue. Christine et son époux sont arrivés dans ce quartier de la ville de Douala en novembre 1949. Elle s'en souvient d'ailleurs comme si c'était hier.

Les origines du nom de baptême de ce lieu, "Douche municipale", sont diverses. "On appelle cet endroit douche parce que les blancs y avaient construit deux bâtiments. Ces bâtiments étaient construits sur le site de l'actuel drain. Dans ces bâtisses, il y avait une buanderie pour le lavage des vêtements et aussi des douches. Lesquelles nous permettaient de prendre notre bain. Tout le monde venait en effet s'y baigner. Il y avait également une piscine avec des poissons, exactement où se trouve aujourd'hui la nouvelle. Mais l'appellation douche municipale vient des douches qui se trouvaient dans les bâtiments", soutient Dorine Nguea, une native de Bonamikengue, aujourd'hui âgée de 72 ans. Un avis partagé par le chef de cette communauté, qui affirme que, "la douche municipale est une référence aux deux bassins qui existaient à cette époque à cet endroit. L'un servant à se baigner et l'autre à nettoyer les vêtements".

"Bon pied la route"

Juste quelques maisons d'habitations et des magasins étaient bâtis, dans les années 60, à la "douche municipale" de Douala. "Il n'y avait pas toutes ces agences de voyage que nous voyons aujourd'hui. Centrales voyages était la première agence de voyage à s'installer. Seule dans cette rue, elle ne nous créait aucun problème, puisqu'elle avait un espace bien aménagé et elle ne fonctionnait pas à toute heure. Mais c'est à cause de, "Bon pied la route" que toutes les autres agences ont pris d'assaut cette rue", déplore Dorine Nguea. La délocalisation de ces agences de voyage du Camp Yabassi vers cet emplacement est, selon les riverains, à l'origine du désordre et de l'insécurité auxquels sont exposés les populations et les voyageurs en partance ou en provenance de Yaoundé. Les commerçants ambulants, les pousseurs, les propriétaires de magasins et des agences de voyages, les pickpockets et les chargeurs véreux cohabitent en effet à la "douche municipale". "Alors qu'avant, il n'y avait que quelques prêt-à-porter et merceries", confie Paul Ndoumbe Nyambe.

Les riverains, indiquent des agents d'entretien, avaient été engagés pour préserver la beauté de ce site. "Les blancs avaient recruté des gardiens de nationalité centrafricaine pour assurer la sécurité et éviter que la douche ne se dégrade. Il y avait également des heures pour se baigner dans les douches et tout le monde les respectait", indique Dorine Nguea. Pour parfaire cette oeuvre, les riverains étaient sommés de construire leurs maisons plusieurs mètres après la chaussée. "Seules les maisons à deux niveaux étaient autorisées d'être bâties aux abords da la chaussée, parce que c'était la route que le président Ahmadou Ahidjo empruntait lorsqu'il était de passage à Douala. C'est d'ailleurs pourquoi, on a baptisé cette avenue, Avenue Ahmadou Ahidjo", dit Paul Ndoumbe Nyambe. A cause de la dégradation de la célèbre piscine de la ville de Douala et de la vétusté de ses deux bâtiments, l'exécutif municipal avait malheureusement démoli ces monuments.

Aujourd'hui, la "douche municipale", avec les travaux de réfection qui touchent à leur fin, retrouve manifestement son lustre d'antan. "Je pense qu'à la fin des travaux, elle va ressembler à celle que nous avons connue", rêve déjà Paul Ndoumbe Nyambe. "La douche aujourd'hui est très belle, mais les routes sont très petites, contrairement à celles que nous avions auparavant. C'était une seule route à double sens et non un carrefour comme c'est le cas aujourd'hui", confie une ressortissante des Bonamikengue. Une oeuvre architecturale de bonne facture, malgré tout, qui est malheureusement toujours encrassée du fait de l'incivisme de certains usagers et commerçants exerçant aux alentours de la "douche". Ces commerçants, malgré plusieurs sommations du délégué du gouvernement auprès de la Communauté urbaine de Douala de déguerpir y sont en effet toujours présents. Installés de façon anarchique le long des trottoirs, ils déversent quasiment leurs déchets sur la chaussée et dans les rigoles, alors que des bacs à ordures ont été placés à divers endroits du site.

"Certains usagers et visiteurs pissent déjà sur les fleurs qu'on vient de planter. Les cars de transports montent quasiment sur le trottoir, ce qui ne facilite plus l'accès chez soi. Les conducteurs de mototaxis, eux, sont notre cauchemar. C'est à l'usager de les éviter ", déplore une riveraine. Ici et là, on semble toutefois espérer que la Cud fera régner l'ordre, la sécurité, l'hygiène et la salubrité sur ce site rénové afin qu'il continue à resplendir. Comme au bon vieux temps

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