Propos recueillis par Ndzinga Amougou
30 Octobre 2009
interview
Idriss Deby Itno, président de la République du Tchad.
Excellence, sous quel signe était placée votre visite au Cameroun ?
Sous le signe du renforcement et de la consolidation de nos liens d'amitié, de coopération et de bon voisinage. Comme vous le savez, le Tchad et le Cameroun sont intimement liés par des relations séculaires de fraternité, d'amitié et de bon voisinage. Nous partageons avec le Cameroun voisin, une même frontière. De part et d'autre de nos frontières vivent des populations qui ont des traits communs et des similitudes. Vous savez le Tchad a beaucoup à donner au Cameroun et le Cameroun aussi a beaucoup à donner au Tchad. C'est à travers tous ces indicateurs, que nous plaçons cette visite sous le signe du renforcement des liens d'amitié et de bon voisinage.
Au-delà de ces liens traditionnels, on constate que le Tchad échange beaucoup avec le Cameroun.
C'est exact. Le projet pétrole du Tchad qui est devenu une réalité a beaucoup profité aux deux pays. Par ailleurs, grâce au port maritime de Douala, nous importons et exportons nos produits. C'est vous dire que les échanges commerciaux entre les deux pays sont intenses.
Au plan de la sécurité frontalière ou transfrontalière, le Tchad et le Cameroun sont en concertation permanente et développent régulièrement des stratégies pour enrayer le grand banditisme et la criminalité au niveau de nos frontières communes. Et comme vous le savez nos deux pays appartiennent à un même espace économique. Dans ce cadre, nous réfléchissons toujours ensemble et harmonisons nos positions pour atteindre nos objectifs en matière d'intégration économique sous-régionale.
Il y a cependant l'épineuse question de l'assèchement du Lac Tchad.
Comme vous le savez, le Tchad et le Cameroun en souffrent énormément ; donc, il faut une stratégie commune, une approche nouvelle et urgente pour sauver le Lac Tchad. Nous y réfléchissons également pour trouver des solutions idoines.
Excellence, comment peut-on aujourd'hui qualifier l'état des relations entre nos deux pays ?
Comme je viens de le dire, les relations entre le Tchad et le Cameroun sont au beau fixe et se consolident chaque jour davantage. Avec mon frère et ami Paul Biya, nous échangeons régulièrement, soit directement ou par voie diplomatique. Les colonies tchadienne et camerounaise vivent comme si elles sont chez elles.
Des facilités sont accordées tant aux Tchadiens qui sont au Cameroun qu'aux Camerounais qui sont au Tchad. Donc, nos relations sont en bonne santé et nous entendons leur donner plus de vigueur et vivacité pour le plus grand bénéfice de nos peuples respectifs.
Le 15 octobre, vous étiez à Paris, le 24 à Kinshasa et aujourd'hui à Yaoundé. Qu'est-ce qui justifie cette intense activité diplomatique de votre part ?
A Paris, c'était une visite purement privée ; mais comme vous le savez, vous ne pouvez pas vous rendre dans un pays sans pour autant présenter les civilités aux autorités de ce pays hôte. C'est ce que j'ai toujours fait. J'ai échangé avec les plus hautes autorités du pays sur la coopération bilatérale et les questions internationales et j'avoue que mon séjour à Paris a été fructueux.
A Kinshasa, c'était la 14e session de la conférence des chefs d'Etat de la CEEAC. C'est une étape importante dans le processus d'intégration sous-régionale que nous appelons de tous nos voeux. Car cette rencontre a permis aux chefs d'Etat d'évaluer le chemin parcouru et de faire des projections en vue d'accélérer l'intégration économique sous-régionale.
Et je crois nous avons enregistré des avancées significatives et je demeure optimiste que l'Afrique réussira. Pour ce qui est de ma visite à Yaoundé, je crois je l'ai suffisamment développée dans l'introduction de votre interview.
Le week-end dernier à Kinshasa, vous avez été porté à la tête de la CEEAC. Que comptez-vous faire pour donner plus de tonus à cette structure qui en a besoin ?
Du tonus, la CEEAC en a vraiment besoin. Non seulement la CEEAC mais aussi toutes les organisations sous-régionales d'Afrique pour réaliser notre rêve majeur qu'est l'intégration africaine. S'agissant de ma désignation à la tête de la CEAC, je voudrais tout d'abord remercier mes frères chefs d'Etat pour la confiance placée en moi. Et je dois dire à mes frères chefs d'Etat que l'intégration sous-régionale est une nécessité pour nos pays qui sont par ailleurs interdépendants.
Donc, c'est une oeuvre commune qui exige un plein engagement, une volonté réelle et surtout une promptitude dans les actions à mener. Il est vrai que cela prendra du temps mais il faut cette mobilisation générale de tous les chefs d'Etat et partenaires de l'Afrique pour attendre nos objectifs.
Donc nous avons des questions prioritaires de paix et de sécurité, des infrastructures, des voies de communications, de l'énergie, de l'environnement, des changements climatiques, de la santé humaine et animale et autres.
Membre à part entière de la CEMAC, le Tchad n'est certainement pas indifférent à la crise qui secoue actuellement la BEAC, l'institution monétaire sous régionale. Avez-vous une solution pour en sortir ?
Ce qui s’est passé au niveau de la BEAC est regrettable et même déplorable. Mais il faut être extrêmement prudent et ne pas se verser dans les rumeurs et les spéculations de toutes sortes. La question est d’importance mais il faut laisser le temps aux experts et juristes de faire la lumière sur ce que certains qualifient de scandale. Et comme vous le savez, toute crise a une solution. Donc nous allons réfléchir ensemble avec les chefs d’Etat membres pour trouver une solution et je demeure confiant que la crise sera résorbée.
Le 10 octobre dernier, le président Oumar El Bechir du Soudan a dépêché à N’Djamena une forte délégation conduite par son conseiller spécial le docteur Ghazi Salahadine. Peut-on enfin croire à une véritable normalisation entre vous et votre voisin.
Nous le souhaitons et l’espérons vivement. Mais entre nous, vous de la presse qui suivez l’actualité, qui refuse la paix? Je crois que ce n’est pas le Tchad. Nous étions toujours présents à l’appel de la paix. Nous avons signé en toute bonne foi tous les accords : Libye, Ryad, Dakar et autres. Mais c’est toujours le Soudan qui foule au pied ces accords pour nous agresser par mercenaires interposés.
Et comme je l’ai dit, nous espérons que cette fois-ci c’est la bonne. Le Tchad comme par le passé mettra tous les moyens et toute sa volonté pour réussir cette paix qui nous est chère et qui est chère pour nos deux peuples respectifs.
M. le président, où en êtes-vous avec la réconciliation nationale dans votre pays ?
Le climat politique est apaisé. Comme vous le savez les partis politiques de la majorité et ceux de l’opposition ont signé l’accord du 13 août 2007 qui a permis d’instaurer un dialogue franc et sincère ayant débouché au code électoral et à la charte des partis suivis de la mise en place d’une CENI paritaire où toutes les sensibilités politiques signataires de l’accord prennent part. Après le recensement général, nous allons bientôt organiser le recensement électoral qui débouchera à l’organisation d’autres échéances notamment les législatives et la présidentielle.
S’agissant des Tchadiens qui servent de mercenaires au Soudan, je crois que beaucoup d’entre-eux ont compris le jeu du Soudan et sont rentrés par milliers au bercail. Pour d’autres qui hésitent encore nous leur tendons toujours la main et les rassurons que l’accord du 25 octobre à Syrte demeure valable et qu’ils peuvent rentrer au pays pour participer à son développement comme l’ont fait d’autres Tchadiens.
L’intégration sous régionale pose véritablement problème par rapport aux avancées en Afrique de l’Ouest. Que faire pour changer la donne en Afrique Centrale ?
Il n’y a pas de miracle. Pourquoi les autres réussissent et pas nous ? Peut-être qu’il y a un problème d’organisation, de méthode, d’approche.
Je crois que tout repose d’abord sur la volonté et l’engagement. Pour le reste, il suffit de développer notre capacité à valoriser nos ressources et à les partager équitablement. Et, j’y crois fermement.
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