Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: L'Idéologie du renoncement Petite critique contre les fossoyeurs du socialisme

Amady Aly Dieng

31 Octobre 2009


guest column

Chute du bloc communiste. Mondialisation. Fin des idéologies et victoire inéluctable du capitalisme. Face à cela, les bien-pensants, de droite et de gauche, n'ont qu'un refrain : le changement pour s'adapter, pour prendre en compte la nouvelle complexité du monde qui nous entoure. Tout système de pensée théorique et argumenté est alors décrit, pour ces évangélistes de l'idéologie dominante, comme le chemin du totalitarisme. Nous serions rentrés dans l'ère du « pragmatisme », du « réalisme ».

Certains modernisateurs ont cessé de hanter le champ politique, mais d'autres ont pris le relais et ont réussi à changer durablement les modes de pensée du socialisme français. L'évolution a été progressive, douce, mais inéluctable. Pour quel résultat ? Une modernisation du vieux socialisme, ou un abandon des principes socialistes pour permettre une normalisation social-libérale ? Le PS est-il encore socialiste ? Dans cette acception d'un système capitaliste que le socialisme avait entrepris de dépasser, le changement n'est pas circonscrit à la seule économie de marché. Bien au contraire, tous les fondamentaux, les principes, les héritages du socialisme sont enterrés. Plus que d'une rénovation, c'est donc bel et bien d'un renoncement qu'il faut parler, non pas pragmatique et gestionnaire, mais idéologique, car touchant aux structures mêmes de la pensée socialiste.

L'Idéologie du renoncement constitue le premier essai de Romain Mathieu, actuellement étudiant en Droit public et Science Politique ainsi qu'en Sociologie à l'université de Nancy 2. Il est aussi militant au Parti Socialiste d'abord, puis au Parti de Gauche dès sa création en novembre 2008. Bernard Kouchner, Jean-Marie Bockel, Pierre Jouyet ou Eric besson, des cas isolés ? Jack Lang, un traître ? François Hollande, un indécis ? Ségolène Royal, une incompétente ? Le Parti Socialiste, un organe politique sans idéologie ? Les courants, des obstacles à l'unité et à la victoire socialiste ? Certes pas.

Pourtant, ces accusations reviennent régulièrement comme un leitmotiv, la plupart du temps par goût de la petite phrase assassine, gage d'une aussi brève qu'inutile existence médiatique. Parfois aussi par démagogie, comme les critiques acerbes contre les courants ou contre l'idée même d'idéologie politique.

Ces critiques se font souvent au détriment d'une lutte frontale contre les idées véhiculées par le corpus idéologique social-libérale. Certains l'analysent, les médias l'ignorent. Alors, le jeu des petites phrases et des boucs émissaires commence, et le bestiaire socialiste se met en ordre de destruction massive. Pourtant, ces personnalités, comme tant d'autres de la majorité actuelle du Parti Socialiste, du Parti Socialiste Européen - le très fameux PSE, qui après avoir changé son logo ne devrait pas tarder à renoncer à l'antique terme de « socialiste » - ou encore de l'Internationale Socialiste - l'IS pour les intimes -sont loin de n'être que des arrivistes ou des simples d'esprits. Ils ont en commun une idéologie politique se refusant à apparaître comme telle, une idéologie du renoncement à toute transformation sociale, et même au simple accompagnement social de l'économie de marché. Cette doctrine, c'est celle de la troisième voie, ou de la ligne démocrate comme l'explique Jean-Luc Mélenchon (En quête de gauche - après la défaite, Balland Paris, 2007), pour qui la social-démocratie ne peut plus porter ce nom tant l'idée même de politique sociale lui est étrangère. Cette ligne démocrate entend procéder au mariage de deux idéologies politiques, le socialisme e le libéralisme, union au cours de laquelle la faible dot socialiste est vite dévorée, en guise d'apéritif, par l'ogre du libéralisme politique comme économique.

La mondialisation est un Janus économique et financier. Elle est un facteur de risque potentiel. Elle peut produire le pire, pensent les renonciateurs, mais elle peut aussi produire le meilleur. Là encore, c'est une vision qui provient directement du Royaume-Uni et de la théorie de la troisième voie de Tony Blair et d'Anthony Giddens (La troisième voie - le renouveau de la social-démocratie, Seuil, Paris 2002).

La mondialisation s'accompagne de graves crises dans divers domaines : démographique, économique, politique et évidemment écologique. Toutes les pensées de gauche, du trotskisme au social-libéralisme, sont d'accord sur ce constat : la mondialisation néolibérale est synonyme de crise de système, comme l'explique la contribution de Laurent Fabius : « A travers le monde, les crises se multiplient : crise alimentaire, crise climatique, crise énergétique, crise financière, crise démocratique, crise éthique à bien des égards » (Contribution Reconstruire à gauche, congrès de Reims 2OO8) Il est rejoint dans cette analyse par toute la gauche, y compris social-libérale. Ainsi Jean-Marie Bockel, en 2005, justifiait la théorie social-libérale de cette façon : « Pourquoi le socialisme libéral ? Parce que nous sommes en crise : crise économique [...], crise sociale [...], crise politique ».

Le constat de crises liées à la mondialisation est au cà "ur de la doctrine renonciatrice. La mondialisation change le système, donc il faut adapter la doctrine socialiste. Mais ce qui fait que le social-libéralisme entend se positionner à gauche, ou plus exactement au centre gauche, c'est son refus des crises liées à la version néolibérale de la mondialisation. Ainsi les inégalités du capitalisme fondent les doctrines communistes et socialistes, ce sont les crises mondialisées qui fondent la doctrine social-libérale. Ce n'est pas être moderne, c'est être aveugle. En effet, pour sociaux-libéraux, la mondialisation est un phénomène qui semble ne pas être analysé dans sa globalité, dans son aspect historique. C'est certes une rupture avec le capitalisme national, mais c'est une rupture dans la continuité. Une sorte de dépassement du capitalisme par lui-même, c'est la faculté du capitalisme à muter pour survivre. Dès lors, la critique de la mondialisation ne peut être séparée de la critique originelle sur l'aliénation capitaliste. En effet, la mondialisation agit comme un développement des aliénations, le rapport d'infériorité entre pays du Nord et du Sud étant, à ce sujet, révélateur. Ce ne sont plus seulement les salariés qui sont en concurrence, mais tous les systèmes. Et les salariés ne sont plus en concurrence restreinte entre eux dans une ville ou un pays, mais dans le monde entier.

Tout comme la mondialisation, l'économie de marché est un fait concret qui s'impose à gauche dans l'imaginaire social-libéral comme le dit si bien Bertrand Delanoë. Giddens estime que la chute du mur de Berlin, symbole de la chute du soviétisme, a entraîné la mort du socialisme comme analyse économique, ainsi les socialistes ne disposeraient plus, dans leur arsenal idéologique, de propositions globales en matière d'économie. Il s'ensuit que les sociaux-démocrates, en bons gestionnaires avisés et responsables qu'ils sont, doivent combler le vide pour parfaire leur offre politique. Face à la caducité de leur idéologie économique fondée sur l'idée d'une appropriation publique ou collective de grands moyens de production et le doublement encadrement du secteur marchand par des règles sociales d'une part, garantes de la disparition de l'aliénation du travail (condition première pour que le travail devienne émancipateur) et d'autre part par une planification globale plus ou moins dirigiste (allant d'une planification totale et obligatoire à une simple stratégie économique facultative pour les entreprises), la gauche réformiste doit trouver un nouveau cadre économique. Le communisme est enterré avec le soviétisme, le socialisme en réaction vient de subir un arrêt cardiaque.

La doctrine renonciatrice accepte pleinement l'économie de marché comme élément fondamental de son idéologie. C'est l'idée selon laquelle l'économie de marché crée des inégalités, mais qu'il vaut mieux lutter contre les inégalités dans le cadre du système plutôt que de tenter la lutte externe. De pus, toutes les inégalités ne sont pas à combattre puisque certaines sont justes. C'est l'un des changements fondamentaux : dans la doctrine socialiste, toute inégalité est inacceptable par nature (ce qui ne signifie pas un strict égalitarisme, mais plutôt que les différences entre personnes ne peuvent plus être appréhendées comme inégalitaires car le système n'est plus aliénateur), dans la doctrine renonciatrice au contraire, les inégalités motivées par le mérite et le talent sont justes, donc il ne faut pas lutter contre elles, mais au contraire les promouvoir. En termes économiques, le socialisme est dépassé, il est remplacé par l'économie de marché qui est régulée par l'humanisme socialiste. On est donc désormais dans ce que Jacques Julliard nomme le socialisme de marché, ou encore un socialisme capitaliste.

En définitive, le renouveau de la démocratie passe par une réaffirmation des principes de gauche et par l'instauration d'un rapport de force à la fois avec le centre-gauche et le système. Cela nécessite une refondation en profondeur de la gauche en France comme dans d'autres pays pour ne pas laisser s'établir un système opposant sociaux-libéraux et néo-libéraux pour la conquête du pouvoir de gestion du capitalisme.

Par anticommunisme aveugle, Romain Mathieu ne sort pas du réformisme socialiste et cherche à corriger les méfaits du capitalisme et à ignorer la logique du système.

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