La Presse (Tunis)

Tunisie: Eloge d'un cinéma tunisien, encore et toujours, engagé (II)

Sonia CHAMKHI

1 Novembre 2009


La décennie 1996/2006, dans ce qu'il faut bien qualifier de flou économique et artistique, a connu des périodes fastes, ou du moins enthousiastes en dépit des phases creuses.

Le chant de la noria de Abdellatif Ben Ammar

En effet, les plus téméraires de la génération de la Nouvelle Vague tunisienne, celle de la décennie 80-90, ont récidivé. Parmi eux, Nouri Bouzid a signé trois longs métrages, Bent Famila (1997), Poupées d'argile (2002) et Making off (2006), Abdelatif Ben Ammar a réalisé Le chant de la Noria (2001), Mahmoud Ben Mahmoud récidiva avec Siestes Grenadines (1999), Moufida Tlatli enchaîna avec La Saison des hommes (2000), Salma Baccar enthousiasma avec Khochkhach, Fleurs d'Oubli (2007) et Ridha Béhi, avec La boite magique (2003), revint au métier après une fort longue absence. Ces films, d'une facture artistique certaine, certes, ne nous épargnent pas le regret de la régression enregistrée par certains longs métrages de cette même génération, mais confirment que, dans des conditions de production similaires pour tous, le talent et la créativité peuvent être une garantie de qualité.

Plus que cela, le fait le plus marquant de cette décennie 1996-2006, c'est l'émergence de ce qu'on peut qualifier de troisième génération de cinéastes tunisiens, que nous souhaitons désigner par Nouvelle Sensibilité afin de la situer au sein de la Nouvelle Vague tout en rendant compte à la fois de la différence dont leurs oeuvres témoignent et de l'héritage incontestable que leur pratique doit à la génération qui les a précédés et qui leur est toujours contemporaine.

En effet, entre 1996 et 2006, quinze longs métrages de cette Nouvelle Sensibilité ont vu le jour. Un nombre, certes restreint, qui regroupe des films de qualité inégale, mais qui, dans l'ensemble, témoigne d'une relève réelle et inaugure pour certains des perspectives enthousiasmantes.

En effet, la majorité des films de cette nouvelle génération est d'une qualité respectable ( citons parmi ceux-là Parole d'Hommes de Moez Kammoun, El Koutbia de Naoufal Sahb Ettabaâ, Beduin Hakker de Nadia El Féni et Le Prince de Mohamed Zran) tandis que d'autres, à l'instar de Essaïda de Mohamed Zran, Demain, je brûle de Mohamed Ben Ismaîl, Khorma de Jilani Saâdi, Satin Rouge de Raja Amari et VHS Kahloucha de Néjib Belkadhi peuvent prétendre à une réelle reconnaissance.

A l'exception de No man's love de Nidhal Chatta, tous ces films ont été distribués en salles, et seuls Essaïda de Mohamed Zran et, dans une moindre mesure, Le Prince de ce même réalisateur ainsi que VHS Kahloucha de Néjib Belkadhi ont récolté une vive adhésion publique. Les autres films ont eu, en quelque sorte, un sort mitigé. Les oeuvres de cette nouvelle génération n'ont pas toutes comblé les espoirs de réussite, notamment de réceptivité publique nationale, que les uns et les autres ont placés en elles. Seules quelques-unes ont réussi là où d'autres ont, au mieux, récolté une adhésion critique et d'estime. Pourtant, faut-il le souligner, si nous comptabilisons les seuls trois succès (de réceptivité publique), sur les quinze films réalisés, nous sommes dans le même pourcentage (qui avoisine les 20%) qui a valu à la décennie précédente consécration et plébiscite. Et plus encore, nous pensons que le problème de la réceptivité publique, tel que nous l'étayerons dans un prochain volet, est loin d'être imputable à la seule «qualité» des films.

Non seulement comme nous venons de l'affirmer, la pratique de cette troisième génération n'a pas, dans son ensemble, failli aux acquis esthétiques et techniques de la génération précédente, mais plus encore elle a affirmé son combat et son engagement social.

En effet, les cinéastes les plus remarqués de la décennie 1996-2006, sur le plan esthétique, oeuvrent également (mais timidement) au renouvellement stylistique des formes filmiques et sur le plan thématique, opèrent (fortement) à une radicalisation du discours, par une critique virulente de la société patriarcale et traditionnelle; et plaident, par l' éloge de la métamorphose et l'affirmation du désir, à la libération de l'individu et à la valorisation de la liberté moderne.

Essaïda de Mohamed Zran, Demain, je brûle de Mohamed Ben Ismaîl et Khorma de Jilani Essaâdi profilent des personnages singuliers (Nidhal, Lotfi, Khorma), et donnent à voir des espaces inédits et jusque-là refoulés ( les quartiers défavorisés, la banlieue des marginaux et le territoire des morts). On pourrait toujours trouver une filiation en filigrane avec d'autres sujets filmiques tunisiens, mais soulignons que ce qui fait leur différence incontestable, c'est qu'ils sont des personnages issus du présent et de la marge (l'enfant mendiant, l'immigré atteint du sida et l'idiot).

Et c'est dans cette mesure que la vision de ces cinéastes, si elle rejoint globalement celle des pionniers, s'en démarque néanmoins par l'affirmation de ce qui ne va pas ici et maintenant et qu'au lieu d'en rechercher les manquements dans un passé hypothétique, elle pointe l'index sur les carences actuelles, palpables et concrètes : la défaillance de l'instruction et de l'égalité sociale et économique.

Discours plus engagé, osons l'affirmer, qui accuse les affres du présent et n'hésite pas, quitte à ébranler, à donner à voir la misère et la violence urbaine: espaces de la désolation, à l'instar de la cité Essaïda, censée être une prolongation de la ville moderne, qui rassemble des implantés : des paysans analphabètes, vivotant avec de petits boulots ou des chômeurs et dont le quotidien succombe aux aléas tous azimuts de la misère et de la privation ou encore du quartier Kazmet de VHS Kahloucha, véritable no man's land qui rassemble les oubliés, les marginaux et les laissés-pour compte. La violence du coup n'est pas uniquement symbolique, elle est concrète: les femmes sont battues, les pères sont autoritaires et violents, les enfants mendient et adolescents, ils sombrent dans la délinquence et échouent dans les prisons.

Les récits, arrachés au quotidien, ici et maintenant, relatent la tyrannie de la misère et de l'humiliation. Ils pousseront la radicalité de leurs postures à faire des personnages des films des sujets des antihéros qui succombent à la fatalité : Nidhal (Essaïda) victime de la privation, de l'ignorance et de l'injustice sociale se donne la mort publiquement; Lotfi (Demain, je brûle) témoin impuissant de la déchéance de la culture de sa ville natale, La Goulette qui renie son passé cosmopolite et tolérant pour livrer ses enfants à la violence, au chômage, à l'exil, au viol et à la névrose, meurt dans l'indifférence.

Liens Pertinents

C'est d'un présent amer qu'il s'agit. Douleur existentielle certes mais dont les raisons sont objectives: la défaillance de l'instruction, l'inaccessibilité du travail, le déclin de l'humanisme et l'injustice sociale.

Khorma de Jilani Saâdi, misera à son tour sur la marginalité et les espaces inédits. Le récit du film se déploie dans un cimetière et le sujet principal est un «idiot». Et s' il reprend à son compte le constat d'une société qui demeure traditionaliste, peu lettrée, stratifiée et injuste, il inaugure le changement possible en misant sur la capacité individuelle de semer la différence.

(Maître-assistante à l'Institut supérieur des Beaux-Arts de Tunis)

Prochain volet: Métamorphose et affirmation du désir

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2009 La Presse. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com).

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Arts

Rubriques