Kinshasa — A force d'être présentée comme la nouvelle puissance mondiale qui jouera un rôle de plus en plus fondamental dans les orientations politiques et économiques de l'avenir, la Chine est devenue aujourd'hui un mythe dont l'imaginaire africain s'enchante, se délecte, se méfie ou se détourne, sans que l'on cherche à savoir exactement ce que la montée en puissance de ce pays représente pour nos nations.
A l'instar de nos ancêtres du début des temps modernes, qui virent dans l'arrivée de l'homme blanc le flamboiement d'un au-delà fascinant dont on pouvait attendre toutes les richesses, beaucoup d'Africains ont tendance à croire que l'Empire du Milieu est la nouvelle route de sortie du sous-développement endémique et de la crise chronique qui caractérisent notre continent aux yeux du monde entier.
Pour d'autres Africains, qui ont présente à l'esprit la manière dont a dérivé notre rencontre avec l'Europe vers la traite des Nègres, la colonisation et la néo-colonisation, il ne sert à rien de danser sur les nuages de nos rêves devant l'homme jaune ni d'investir toutes nos espérances dans les relations que nous pouvons établir avec lui. La lucidité, selon eux, exige la prudence, pour éviter que le rêve ne se transforme en cauchemar, à plus ou moins brève échéance. Dans l'imaginaire de ceux qui pensent ainsi, la Chine demeure, malgré sa nouvelle puissance et toutes ses potentialités économiques, un monde mystérieux, qui intrigue plus qu'il ne fascine, dont la présence au sein de nos pays sera toujours nimbée d'un halo d'ambiguïté irrémédiable.
Je connais d'autres Africains qui ne croient pas en une quelconque présence salvatrice de la Chine sur nos terres. Sensibles aux liens historiques que nous avons déjà noués avec les nations occidentales et qui méritent d'être solidifiés comme socle d'un nouveau destin pour nos pays, ils craignent une nouvelle colonisation de l'Afrique par les Chinois. Face à un géant de plus d'un milliard d'habitants, à un mastodonte humain en passe de devenir bientôt la troisième puissance économique mondiale et peut être même la première à l'horizon 2050, ils ont peur d'un noyautage et d'un envahissement qui détruiraient peu à peu nos intérêts vitaux dans l'espace mondial actuel. Un espace où nous sommes actuellement le continent le plus faible et le plus désespérant, qui doit encore beaucoup compter sur l'aide et l'appui de l'Occident pour survivre tant bien que mal.
Quelles que soient la vision que l'on peut avoir de la Chine et l'idée que l'on peut se faire de ses visées en Afrique, le réalisme exige, à mes yeux, que nous considérions ce pays non pas comme la réponse absolue à nos problèmes ou comme l'ultime sésame pour des lendemains qui chanteraient, mais plutôt comme une question de fond à partir de laquelle nous devons, dans nos pays africains, réfléchir sur notre présent et notre avenir. Je formule cette question sous une double forme : - Que signifie aujourd'hui pour l'Afrique la montée en puissance de l'Empire du Milieu ? - Quel type de relation nos pays devraient-ils chercher à entretenir avec les Chinois dans le contexte actuel de la mondialisation?
C'est à cette double question que je consacre la présente réflexion, sans complaisance ni naïveté d'aucune sorte, sans non plus craindre un quelconque péril jaune ni m'enthousiasmer devant une quelconque voie chinoise du salut pour l'Afrique.
I) La Chine nous dévoile à nous-mêmes
Pour peu que l'on ouvre l'esprit sur la manière dont les populations africaines accueillent la présence chinoise dans nos pays, on ne peut pas ne pas remarquer que la Chine est aujourd'hui un partenaire dont l'irruption dans notre trajectoire économique et sociopolitique nous dévoile à nousmêmes dans les pathologies de nos mentalités.
Cet enjeu de la connaissance de nous-mêmes me paraît essentiel pour les choix que nous devons faire et les orientations que nous devons prendre pour nous donner une place dans la géopolitique et la géo-éconornie de notre temps.
1) Tels que nous sommes aujourd'hui
Je suis profondément frappé par le fait que dans beaucoup de nos pays, la Chine est globalement perçue comme un nouveau bailleur de fonds sur lequel on peut compter pour ouvrir de nouvelles possibilités de développement pour l'Afrique. Sa présence est accueillie comme une opportunité commerciale, financière et économique dont nous pouvons tirer profit en bénéficiant d'une nouvelle manne d'aide ou d'endettement à des conditions tolérables pour nos économies en mal d'équilibre. Cette Chine pourvoyeuse de dons et garante de nouvelles opportunités d'emprunt est fortement appréciée également parce qu'elle s'investit dans les domaines des infrastructures routières, sportives, sanitaires et éducatives où ses compétences sont aujourd'hui reconnues.
Elle représente pour l'Afrique la voie d'une modernisation de son espace vital et d'un développement porté par une puissance étrangère apparemment plus humaine et moins déterminée par le contentieux néo-colonial qui plombe nos relations avec le monde occidental. Quand on ajoute à cela les avantages dont nos populations bénéficient grâce aux bas prix des produits de l'industrie chinoise qui, dans tous les domaines, inondent le marché africain, on ne peut globalement voir en la Chine qu'une véritable bénédiction du ciel dans le désert de nos misères.
Avons-nous cependant remarqué que dans cette perception de la présence chinoise sur nos terres, nous nous comportons essentiellement comme des nations en position de faiblesse? Des nations que l'on considère comme un monde à aider et à secourir dans ses innombrables drames et ses indicibles désarrois? Un monde incapable de se développer par ses propres ressources et son propre pouvoir créateur? Dans notre vision de la Chine, nous nous dévoilons, en fait, nous-mêmes dans nos pathologies profondes : nous nous montrons pauvres et misérables, mendiants éternels et passifs réceptacles d'aides, de dons ou de prêts à taux d'intérêt raisonnables ou dérisoires. Nous nous présentons comme des êtres sans ressources ni créativité vitale, qui pourraient, par leur dynamisme, s'imposer comme partenaires capables de négocier en position de force avec la Chine.
Cette posture de faiblesse, de léthargie et de fragilité endémique donne aux Chinois l'opportunité de nous considérer comme les Occidentaux nous considèrent aujourd'hui: avec condescendance et mépris. Elle les amène à nous imaginer non pas comme des partenaires susceptibles de se mettre debout et de s'affirmer sur la scène mondiale où la compétition économique, commerciale, financière, politique et géostratégique fait rage, mais comme un appendice juste utile à leurs seules ambitions d'hégémonie mondiale dans la lutte avec l'Occident. Dans ces conditions, c'est notre être même en tant que porosité et passivité molle qui fait vraiment problème.
Quand des peuples entiers ne sont perçus que dans leur incapacité à se créer un destin et dans leur posture permanente de maillon faible de la chaîne économique et politique planétaire, ils ne peuvent pas susciter du côté des autres peuples un réel sentiment de respect et de confiance. Même si on peut les aider à résoudre certains problèmes de leur survie quotidienne, on ne peut pas les prendre pour des êtres humains dotés de toutes les facultés de dynamisme inventif et d'impulsion pour leur propre développement.
Au fond, dans le surgissement actuel du monde chinois dans notre trajectoire historique, l'important n'est pas la manière dont nous regardons la Chine, mais la manière dont la Chine nous regarde.
Lorsque le gouvernement chinois signe avec le Cameroun un contrat de construction d'un immense palais de sport à Yaoundé et qu'il se rend compte que le Cameroun n'arrive pas à honorer sa promesse d'une contribution modeste de 10% là où les Chinois sont déjà à l'oeuvre pour couvrir les 90% de leur propre contribution, quelle image de nous voulons-nous que la Chine se forge dans son esprit?
Lorsque les experts chinois mesurent tous les jours l'ampleur monumentale de la corruption qui transforme la plupart de nos pays africains en tonneaux des danaïdes, quelle confiance voulons-nous qu'ils placent dans nos classes dirigeantes et dans leur capacité de gestion de nos ressources?
Si tous les jours, les Chinois qui vivent dans nos pays sont témoins de nos gabegies, de nos errances financières, de notre imbécillité mentale et de notre impuissance devant des problèmes aussi cruciaux que ceux de la santé, de l'éducation, de l'alimentation et des infrastructures, dans des contrées aussi riches que la RD Congo, la Zambie ou le Zimbabwe, pourquoi prendrontils au sérieux nos discours sur notre volonté de sortir de la crise?
Quand, dans un pays comme le Soudan qu'ils soutiennent ardemment à l'échelle internationale, les Chinois voient tous les jours l'irruption des volcans de la sauvagerie et de la barbarie qui se manifestent au Darfour, à qui pensez-vous qu'ils croient qu'ils font face, sinon à des sauvages et à des barbares sans humanité, dont parlaient déjà les vieux manuels d'anthropologie et de philosophie aux temps de plomb de la colonisation triomphante?
Ne seraient-ils pas poussés à penser que l'Occident a raison de désespérer de l'Afrique? Ne chercheront-ils pas à tirer profit des ressources naturelles dont nos pays regorgent et à nous considérer comme de simples pourvoyeurs de matières premières, des peuples futiles qu'il convient de confiner dans un rôle de nations d'esclaves dans la division mondiale du travail?
2) Le vrai problème est dans notre être
Je tiens à affirmer ici que dans nos relations avec la Chine, le vrai problème n'est pas la Chine mais l'Afrique. Ceux qui craignent que l'Empire du Milieu ne nous envahisse pour nous transformer en leur nouvelle colonie ne comprennent pas encore que la «colonisabilité » est dans notre être même et que l'orientation que la Chine donnera à sa présence en Afrique dépendra de ce que nous serons nous-mêmes dans la gestion de nos relations avec ce pays.
De même, ceux qui croient qu'il est plus important de renforcer nos vieilles relations avec l'Occident que de nous embarquer dans une nouvelle aventure avec une civilisation chinoise mystérieuse et ambitieuse au plan mondial n'ont pas compris que nos préoccupations ne doivent pas porter sur l'être de nos partenaires, mais sur notre être même et sur le nouvel horizon que nous devons lui ouvrir en fonction des quêtes, des ambitions, des intérêts et des desseins qui devraient êtres les nôtres dans le monde tel qu'il est.
Vu sous cet angle, il est urgent pour les Africains de comprendre que l'ère chinoise qui s'ouvre pour nos pays est un nouveau défi et un nouvel enjeu pour nous. C'est l'ère qui nous pousse à comprendre qu'il ne nous est pas- possible d'échapper à un destin de précarité, de fragilité, d'impuissance et d'esclavage chronique si nous ne nous décidons pas de restructurer nos ressources créatives intérieures et de forger un nouvel être capable de nous imposer comme une civilisation non colonisable et une aire des nations conscientes des enjeux du présent et des batailles de l'avenir.
Une telle condition d'être ne peut se bâtir que sur le socle d'une vision de nous-mêmes qu'il nous faudra apprendre à promouvoir à travers les exigences fondamentales suivantes:
- la construction d'un imaginaire de force intérieure et de foi en nousmêmes, qui nous pousserait constamment à nous penser autrement que selon les faiblesses qui nous enferment aujourd'hui dans le sous-développement et la crise ;
-la promotion d'un sens d'organisation suffisamment solide pour faire de nos pays des contrées d'hommes et de femmes que personne ne peut songer à dominer ou à coloniser de quelque manière que ce soit;
- une puissante capacité de nous penser nous-mêmes non seulement comme pays au sol et au sous-sol riches, mais comme des énergies d'enrichissement des autres à partir de nos richesses les plus profondes, celles de notre esprit, de nos coeurs, de notre imagination et de notre volonté de proposer au monde un nouveau projet de civilisation.
Quand je considère la présence chinoise dans notre continent, je ne la perçois fondamentalement que de ce point de vue d'une opportunité de construire cette nouvelle personnalité africaine, dans une lutte mondiale où nous ne devrions pas être des éternels perdants, des éternels dominés, des éternels dindons de la farce.
Perçu de ce point de vue, le défi chinois a une autre dimension sur laquelle j'aimerais attirer notre attention maintenant: le défi d'une Chine qui nous donne à penser et nous force à bâtir avec elle une coopération responsable.
II) La Chine nous donne à penser et à agir
Je considère la montée en puissance de la Chine comme une occasion donnée à l'Afrique d'entreprendre une réflexion en profondeur non seulement sur elle-même, mais sur l'ordre mondial tel qu'il est structuré en profondeur et sur la place que notre continent peut ambitionner d'y prendre, à la lumière de l'expérience chinoise et des possibilités de coopération responsable que nous pouvons envisager avec l'Empire du Milieu.
1) Une remise en question fondamentale
Avant tout, il est bon de savoir que la place de plus en plus importante que la Chine prend dans la politique et dans l'économie mondiales remet en cause un puissant dogme: celui qui consistait jusqu'ici à penser l'ordre mondial comme un ordre figé dans des réalités économiques immuables. Un univers immobile et compact. Avec, d'un côté, des pays riches et leurs conglomérats industriels qui se mondialisent sans résistance dans leur puissance financière; et de l'autre côté, des pays pauvres, qui ne peuvent devenir au mieux que des contrées raisonnablement émergentes, c'est-à-dire moyennement riches et contrôlées par les puissants de ce monde, et au pire des éternels enfers de misère, de dépendance et de désespérance.
Sortie des profondeurs d'une situation démographique qui ne lui permettait pas, selon les prévisions les plus sérieuses, de nourrir sa population à long terme ; longtemps engluée dans une idéologie qui ne pouvait lui garantir la libération des énergies créatives pour inventer un réel avenir de prospérité, la Chine a démontré que l'on peut, par la force de la volonté politique et de l'organisation socio-économique rigoureuse, en cassant le ressort mental du pessimisme, maîtriser les exigences de la globalisation et renverser la vapeur de la pauvreté en créant des richesses pour son pays. Grâce à la Chine, nous savons que rien n'est figé dans les positions acquises au sein du monde tel qu'il est. Nous savons que les dés ne sont pas pipés éternellement ni les cartes distribuées à jamais pour que les pauvres restent pauvres et les riches perpétuellement riches.
Nous savons que l'espace mondial est un vaste jeu de compétition où l'on peut acquérir les énergies nécessaires et créer, grâce à un certain esprit, de nouveaux marchés prospères. Plus encore, nous savons désormais que les puissants ne sont pas éternellement puissants et que l'avenir reste ouvert aux peuples qui se donnent le sens de l'initiative et s'engagent à se tailler leur chemin dans le roc de la guerre économique mondiale. Ce qui caractérise la Chine, c'est cette décision de prendre la mondialisation au mot et d'y jouer selon les règles mêmes de l'ultralibéralisme, en misant sur les lois du Marché pour inquiéter et vaincre, sur leur terrain même, ceux-là qui se croyaient à jamais les Maîtres du monde.
Sous cette angle, la Chine nous pose la question de savoir si, nous Africains, nous pouvons, à notre tour, décider de rompre avec l'image négative qui nous colle à la peau et briser la léthargie qui est la nôtre pour entrer de plain-pied sur le champ de bataille de la globalisation. La question est importante. Elle me paraît être celle qui exprime le mieux la signification de la présence de la Chine dans nos pays. Chaque fois que nous voyons un Chinois dans nos villes ou dans nos campagnes, sur les chantiers de travail ou dans nos supermarchés, au volant de sa voiture ou derrière le comptoir de son petit magasin, c'est cette question que nous devons nous poser pour savoir ce que l'Empire du Milieu a fait pour être ce qu'il est et comment il s'organise pour faire trembler les grands de ce monde là où ceux-ci se croyaient invulnérables : le champ économique, commercial et financier mondial.
Sur ce point, tout Africain devrait savoir que la Chine n'a fait recours ni à la sorcellerie, ni à la magie, ni aux forces nocturnes de l'invisible. Elle s'est plutôt donnée une ambition politique. Elle a mis le sens du sacrifice et de l'organisation au service de cette ambition. Elle a créé une véritable année de chercheurs et de travailleurs dont l'éducation est destinée à imiter et à maîtriser la logique des puissants de ce monde. Bref, elle a misé sur la matière grise nationale et sur des forces d'impulsion déterminées à se construire un grand destin dans le champ féroce de la mondialisation. Pour l'Afrique, c'est cette méthode du volontarisme organisé qui est intéressante et utile, car elle remet en question l'idée selon laquelle certaines nations seraient génétiquement plus fortes pour dominer la modernité économique, scientifique et militaire tandis que d'autres seraient condamnées à jamais à être esclaves, dominées et dépendantes. Avec la Chine, ce mythe s'est effondré et l'Afrique devrait désormais mouler son esprit en donnant une signification vitale à cet effondrement.
2) Voir plus loin, viser plus haut
Dire que la Chine est pour l'Afrique une question à laquelle nous devons aujourd'hui mesurer la force de notre intelligence créative, c'est affirmer qu'elle constitue un défi à relever pour tout le continent africain. Ce défi ne consiste pas à faire de ce pays un modèle à imiter servilement pour se conformer au monde de l'ultra-libéralisme où la Chine a maintenant sa place, mais à voir plus loin et à viser plus haut pour sortir de l'ultra-libéralisme et créer une modernité africaine novatrice. Une modernité où la maîtrise de la logique économique et socio-scientifique moderne conduit à imaginer et à créer un autre monde possible, un nouveau type de relation à l'économie, à partir d'une philosophie globale du bonheur partagé et du bien-vivre-ensemble. Quand on connaît ce que les populations chinoises subissent comme drames et terreur dans un système économique féroce qui veut gagner la bataille commerciale contre l'Occident; quand on est tant soit peu informé sur les dénis de droits humains et le joug du capitalisme qu'une nouvelle classe d'ogres chinois impose à ce pays dans d'énormes « sacrifices humains» et de lourdes souffrances et tragédies, le développement à la chinoise ne peut pas être considéré comme un splendide modèle à imiter purement et simplement. La cruauté de ses pratiques nous oblige à penser une meilleure voie: celle qui rompe avec le « cannibalisme néolibéral» en mettant l'économie au service de l'homme et non l'homme au service de l'économie. Un tel renversement des valeurs conduirait à penser l'économie dans une perspective sociale et solidaire. Une perspective où l'esprit de la créativité commerciale et financière devrait s'épanouir dans le cadre d'un esprit de promotion des démocraties locales qui fonctionneraient en faisant coopérer les populations dans des initiatives de production économique où le souci de l'humain serait le fondement même du dynamisme industriel, commercial et financier. Il ne s'agirait plus de ployer sous la chape de plomb de l'économie-ogre, mais d'inventer une économie politique de la coopération des énergies créatrices pour le bien-vivre ensemble, pour l'épanouissement de tout homme et de tout l'homme, selon les perspectives que l'encyclique de Paul VI, Populorum Progressio, avait ouvertes au milieu de la décennie 1960.
Chaque fois que l'on oppose cette utopie aux lois cruelles de l'ultra-libéralisme actuel, il s'élève toujours des voix pour affirmer que cette utopie est une pure naïveté, que l'économie-monde d'aujourd'hui a ses propres principes et qu'il ne sert à rien de croire que l'éthique et la spiritualité pourraient changer quoi que ce soit aux règles de la globalisation du monde.
Penser ainsi, c'est faire fi de ce que la Chine elle-même, dans le discours qu'elle déploie pour justifier sa présence en Afrique, affirme et cherche à promouvoir. Lors des tournées qu'ils ont déjà effectuées dans notre continent, le président et le premier ministre chinois actuels ont partout délivré un même message. Ils ont proposé à l'Afrique une coopération d'un type nouveau, loin de toutes velléités du néo-colonialisme et hors de tout soupçon de domination socio-idéologique qui ferait de l'Afrique une contrée de caniches au service de la Chine. Ils ont toujours laissé entendre que le but de la présence chinoise est d'offrir ce que l'Occident n'était pas parvenu à offrir à l'Afrique jusqu'ici: des perspectives d'un développement endogène grâce à une coopération qui veut le bonheur de toutes les populations.
Même si un tel discours étonne de la part des responsables d'un pays qui a fait le choix profond de jouer sur le terrain du capitalisme agressif après une longue période d'errance communiste, il vaut pour nous moins par sa valeur de sincérité politico-économique que par sa valeur d'aveu. L'aveu du malaise qu'il y a à penser et à vivre la globalisation comme une guerre cruelle au lieu de la mettre au service du développement communautaire à l'échelle planétaire.
Dans un tel aveu, on reconnaît qu'une économie sans éthique est pire que la ruine de l'âme. On donne implicitement raison à Populorum Progressio qui fondait le développement sur les valeurs éthiques et spirituelles, les seules qui font de l'Homme un être humain et qui ouvrent à une société la possibilité de devenir une société vraiment humaine.
Dans une telle vision, le développement humain ne peut être qu'un développement solidaire. A 1'heure de la mondialisation, il ne peut être qu'un développement solidaire à l'échelle mondiale.
3) Quel développement solidaire à l'échelle mondiale?
Pour nous Africaines et Africains, c'est cette perspective du développement solidaire à l'échelle mondiale que devrait ouvrir la présence chinoise sur nos terres. Une telle perspective nous oblige à prendre au sérieux l'idée du donner et du recevoir qui obsédait déjà Léopold Sédar Senghor dans les années 1970. Senghor voyait juste lorsqu'il pensait les relations entre les peuples et les civilisations en termes de coopération donnant-donnant, gagnant-gagnant, sur la base d'une volonté d'un bien-être commun, dans un humanisme d'enrichissement mutuel. Il fondait ainsi les relations entre pays sur les valeurs profondes d'humanité avant de les voir s'épanouir dans le champ des échanges économiques et des transactions commerciales.
Cette vision est encore d'actualité. Elle a besoin d'être réactivée dans notre coopération avec la Chine. A force de centrer cette coopération sur l'aide financière et le commerce, nous avons oublié, en Afrique, que la Chine est une puissante et vieille civilisation dont les valeurs éthiques et spirituelles pourraient nous enrichir. La Chine, de son côté, ignore totalement que nous sommes une vieille et vénérable civilisation dont les valeurs éthiques et spirituelles pourraient l'enrichir dans une coopération de l'esprit et un renouveau de la conscience vitale au sein de notre monde où nous avons besoin de mettre l'économie au service de l'homme. Pour juguler le risque de réduire la Chine à un simple pourvoyeur des fonds pour nos économies exsangues, l'Afrique devrait apprendre à connaître la Chine.
Pour ne pas céder à la tentation de ne voir l'Afrique que comme un espace où l'on devrait écouler les marchandises et chercher des matières premières stratégiques, la Chine devrait se mettre à connaître l'Afrique. Il s'agit d'ouvrir l'horizon d'un vaste dialogue de culture et d'une profonde rencontre de civilisations, dans un esprit qui trancherait avec la coopération de type néocolonial et l'emprise de l'ultra-libéralisme sur les mentalités.
Rompre avec la coopération de type néocolonial, c'est s'engager sur la voie que la Chine a elle-même ouverte dans ses relations avec l'Occident, quand elle exige que celui-ci mette sur pied un véritable processus de transfert de technologie et d'impulsion d'un dynamisme scientifique et industriel local capable de faire de l'Empire du Milieu un grand pôle technologique mondial. L'Afrique ne peut pas se permettre de faire moins que cela et de se complaire dans le petit rôle de réceptacle d'une aide sans possibilité de créativité locale.
Plus précisément, il faut aller au-delà de la situation actuelle où la Chine construit des palais de sports, bâtit des stades, édifie des hôpitaux et goudronne des routes sans nous permettre de devenir nous-mêmes maîtres des techniques pour réaliser les mêmes projets avec nos propres moyens. Pour reprendre le célèbre mot chinois qui fut un temps à la mode, nous n'avons pas besoin que la Chine nous donne du poisson, nous voulons qu'elle nous apprenne à pêcher, qu'elle nous apprenne sa manière de pêcher à partir de ce qu'elle a acquis elle-même dans l'art et la technique modernes. Cette perspective implique un investissement dans l'éducation et la formation, en vue de permettre aux étudiants africains de se rendre massivement dans les universités et les centres de recherche chinois pour étudier l'esprit et les techniques par lesquels la Chine a maîtrisé l'espace de la créativité moderne.
En plus, puisque la coopération hors des chaînes néo-coloniales ne peut être qu'une relation donnant-donnant et gagnant-gagnant, il faudra que l'Afrique cesse de n'être qu'un réservoir de matières premières pour devenir une terre dont les richesses d'inventivité moderne et la recherche de haut niveau puissent également enrichir la Chine. Il est certes difficile, dans l'état actuel des choses, d'imaginer que nous pouvons être à la hauteur d'une telle ambition.
Il ne faut pas pourtant perdre de vue que 1'horizon est celui -là, si nous tenons à casser le moule néo-colonial. C'est un horizon que nous pouvons ouvrir dès maintenant en redonnant à nos universités et centres de recherche les moyens de donner la véritable mesure de notre créativité. Quand on considère l'apport que la fuite des cerveaux en Afrique constitue pour certains pays occidentaux, on peut imaginer que l'investissement africain dans la matière grise africaine peut être d'un grand apport pour la Chine. C'est un investissement d'avenir, surtout s'il aboutit à nous faire comprendre que nous pouvons énormément innover dans le mode de vie à adopter et dans le style d'organisation sociale fondé sur le respect de l'écologie et des exigences d'attention aux besoins des générations futures, domaines dans lesquels la civilisation consumériste actuelle est totalement irresponsable et complètement étourdie.
Quand on sait à quel point le modèle chinois de développement secrète une pollution monumentale de l'espace vital combien la politique de construction des barrages dans ce pays conduit à un véritable désastre pour les populations, on ne peut pas souhaiter à nos pays un tel destin. Bien au contraire, on aimerait offrir à la Chine un modèle écologique africain durable, où la qualité de la vie soit au centre de l'existence collective et d'une vision réellement écologique du développement. Investir dans une telle perspective, c'est inventer un futur d'épanouissement humain.
Grâce à un tel investissement, nous pouvons également ambitionner de sortir de la logique de la malédiction ultra-libérale qui pèse sur notre destin en Afrique et nous condamne à végéter dans l'impuissance face aux grandes puissances d'aujourd'hui. Echapper à une telle malédiction, c'est casser avec l'obsession de vouloir implanter chez nous le modèle ultra-libéral qui ne peut fonctionner à l'échelle mondiale que s'il nous maintient dans l'état où nous nous trouvons maintenant. Nous n'échapperons à ses griffes et à ses crocs que si nous décidons de ne plus faire du monde occidental notre unique référence et notre unique vis-à-vis pour la construction de l'avenir. La Chine, comme tout le monde asiatique qui se profile derrière elle, peut constituer un nouveau champ de coopération pour repenser le monde dans son ensemble en remettant en cause la malédiction ultra-libérale.
A partir de nos relations avec elle, une nouvelle représentation du monde peut voir le jour, une nouvelle vision de l'avenir de l'humanité, une nouvelle pensée de l'être-ensemble planétaire. L'axe Chine-Afrique peut être ainsi le symbole d'une nouvelle espérance de transformation du monde, dans une ambition où l'Afrique serait le terrain d'expérimentation de nouvelles options d'organisation et de développement, de nouveaux modes de vie et options de civilisation fondés sur des choix communautaires, sur des principes d'économie sociale et solidaire, à partir d'une démocratie à la base et de la mobilisation des forces d'action rassemblées dans une même volonté de transformer le monde. Nous pourrions ainsi montrer à la Chine comment un développement humain, solidaire et communautaire, peut se construire, loin du modèle chinois de la dictature du parti unique, même si une telle dictature se donne des allures d'un despotisme éclairé et clairvoyant.
Si la coopération entre la Chine et l'Afrique ne s'inscrit pas dans cette direction, elle ne sera qu'un décalque des relations stériles et vaines que nous entretenons avec le monde occidental dans le cadre d'un ultralibéralisme cruel et d'un néocolonialisme dévoyé. Elle ne sera qu'une vanité de plus dans le marché des vanités que constitue l'ordre actuel du monde.
Il est temps de rêver d'autres horizons et d'imaginer d'autres rives pour le genre humain. L'Afrique et la Chine peuvent-elles rêver ensemble et imaginer ensemble un tel avenir? La vraie question est là. KÄ MANA
Ce texte a été écrit à la demande expresse du Père Ghislain Tshikendwa Matadi, éditeur-responsable de la Revue Congo-Afrique (Kinshasa). Il a fait déjà l'objet d'une publication dans cette revue (nO 425, mai 2008).Je remercie de tout coeur le Père Tshikendwa qui m'a donné l'occasion de me pencher sur les relations entre la Chine et l'Afrique au moment où ces relations deviennent de plus en plus un enjeu de première importance pour notre continent.

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