Le Pays (Ouagadougou)

Afrique: L'Afrique vous regarde

2 Novembre 2009


La présence au Burkina Faso des représentants du Conseil national de défense de la démocratie (CNDD), et des forces vives de Guinée, venus trancher le litige qui les oppose, constitue un acquis de taille.

En effet, nul n'aurait osé croire à la probabilité d'une rencontre prochaine étant donné l'intensité des échanges de salves entre belligérants et la pression résultant du train de mesures prises récemment à l'encontre de la junte par la communauté internationnale. Ce déplacement flatte l'ego des Burkinabè aux lendemains des catastrophes de la saison pluvieuse et en ce début d'harmattan. D'autant qu'ils partagent avec les dirigeants et opposants guinéens cet attachement au principe qui veut que les Africains règlent leurs problèmes en Afrique, entre Africains. Cela, bien entendu, sans écarter le concours de tiers.

Le déplacement de Ouaga a aussi toute une autre signification et sa portée au plan culturel est loin d'être négligeable. En choisissant de venir y palabrer, les frères guinéens n'ont fait que passer d'une concession (entendez : cour familiale en Afrique de l'Ouest) à une autre. Ici, ils se savent chez eux en famille. La sérénité, le respect mutuel, le sens du dialogue en vue de préserver la paix et la cohésion sociale pour bâtir la Guinée nouvelle, doivent donc l'emporter sur tout.

Comme le veut Ia tradition dans un tel cas de figure, il faut fraterniser et non guerroyer ; éviter de se bouder et chercher davantage à resserrer les rangs. On usera au besoin de la parenté à plaisanteries qui, dans nos contrées, permet toujours aux protagonistes d'un conflit, de se chatouiller et de reprendre langue. Si l'école occidentale nous inspire dans l'édification des stratégies et dans l'art du dialogue et de la résolution de certains conflits, il en est d'autres par contre, qui exigent que nous puisions dans les subtilités de nos riches traditions ancestrales communes, pour surmonter les handicaps de l'affrontement perpétuel. Ces points de repères sont très importants en raison même des enjeux de l'imbroglio guinéen et des limites de l'argumentaire développé par chaque camp.

En apparence, les priorités se situent aujourd'hui en dehors des élections. Mais comment agir pour donner satisfaction à la fois aux forces vives, à la junte et à la communauté internationale sans trop de dégâts ? Le facilitateur a donc du grain à moudre. Comment ne pas lui faciliter la tâche si l'ambiance en vient à se surchauffer ? Instaurer un bon climat de confiance permettra assurément de prendre un bon départ.

Parmi les options en discussion, est-il réaliste d'exiger le départ de Dadis ? Certes, sous réserve des résultats de la commission d'enquête internationale, le chef de la junte demeure moralement responsable de la situation. Mais le facilitateur peut-il obtenir son départ ? Avec quels moyens, dans quels délais et avec quelle contrepartie ? Quelle garantie pour l'infortuné si tant est que cela devienne un jour une réalité ? Et qui trouver pour le remplacer dans un contexte aussi trouble ? Nul n'ignore aujourd'hui l'étendue des réseaux mafieux et le risque d'internationalisation du conflit est réel.

On le voit, la situation est fort complexe. Le départ de Dadis ne paraît pas une stratégie payante. Surtout si ce dernier a le soutien de l'armée dont le toilettage est incontournable comme ce fut le cas ailleurs. Faudra-t-il alors oeuvrer à un consensus admettant la présence de Dadis à la tête d'un organe de transition ouvert aux forces vives et travaillant dans des conditions bien précises ? Cette médiation au corps à corps devra pourtant permettre d'avancer vers un processus de démocratisation réel. Reste à savoir qui veut la paix et surtout qui cherche à brouiller les cartes, à défaut de pouvoir réaliser le rêve de dépecer la Guinée ?"

Sur un autre plan, il faut faire la lumière sur les événements du 28 septembre, et situer les responsabilités. Cela, sans pour autant abonder dans le sens de ceux qui veulent enterrer une date qui symbolise la réhabilitation de l'Afrique combattante. Une certitude : la sécurité individuelle et collective ne peut se négocier si l'on rêve d'un processus démocratique vrai. De même, la restitution des corps est un impératif. Mais l'opposition guinéenne ne doit pas se bercer d'illusions. Des dossiers du genre, l'Afrique et la communauté internationale en attendent encore la résolution : les massacres du Togo, les disparus du Beach au Congo Brazza, les nombreux morts de Yopougon et autres villes ivoiriennes, et tant d'autres encore hantent les esprits. L'opinion africaine attend toujours qu'on lève un coin du voile afin de permettre aux nombreuses familles de faire le deuil des parents perdus.

L'impunité est chose condamnable. Mais dans l'immédiat, force doit être à la paix et au dialogue, en vue de démarrer un processus susceptible de conduire à la résolution des questions pendantes. Dans cette optique, l'extrémisme ne paye pas. La pression elle, ne marche pas toujours et les sanctions ne sont pas toujours en faveur de ceux d'en face. Bien souvent, les seuls à trinquer sont plutôt les citoyens qui sont déjà éprouvés par les événements. Les exemples sont légion : le Togo de Eyadema père, Madagascar, Mauritanie, Côte d'Ivoire. Dans le cas présent, la pression sur la junte semble avoir produit un effet boomerang : le nationalisme guinéen est en plein réveil.

L'opposition guinéenne doit donc faire preuve de modestie et agir mieux qu'ailleurs. Dans le brouillamini actuel, il importe de savoir discerner le bon grain de l'ivraie. Car, des crimes de sang aux crimes économiques, sans en avoir le monopole, l'Afrique à maintes fois fait la preuve de l'existence au sein de sa classe politique de véritables délinquants à col blanc. Par leurs comportements, ils sont parvenus à chosifier la politique et à mal métamorphoser le paysage politique, ôtant de ce fait le peu de crédit qui restait encore aux acteurs politiques. Dans le cas de la Guinée, les enquêtes initiées par le CNDD et celles envisagées par la communauté internationale permettront certainement de situer l'opinion sur les différents niveaux d'implication dans les vagues de prédation qui ont marqué l'histoire de ce pays.

D'ici là, membre du CNDD ou des forces vives, chacun, à Ouagadougou, doit mettre du sien, parce que la Guinée vaut plus que la junte et les forces vives. Il faut donc dépassionner les débats et avancer sur l'essentiel. Dans cette perspective, il faut faciliter le travail à celui à qui, sans concertation, mais dans un même élan, on a confié le dossier. Ensuite, contribuer sérieusement à transformer l'espoir en certitude. Il est temps de parvenir à conjurer ce qui apparaît pour certains comme un mauvais sort. Les forces en présence doivent savoir avancer rapidement sans se précipiter. Oeuvrer de concert, permettra non seulement de confondre l'ennemi commun, mais surtout de sauver ce qui reste encore de la Guinée : le riche patrimoine d'un peuple de paix et d'ouverture, dont la mosaïque de cultures est encore plus précieuse que les énormes potentialités dont regorge le pays.

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