Lova Rabary-Rakotondravony
3 Novembre 2009
Le Bureau international du travail (BIT) à Madagascar estime que des dizaines de milliers d'emplois ont été perdus dans la Grande Ile depuis le début de la crise politique dans ce pays. Et des dizaines de milliers d'autres risquent encore d'être supprimés si le pays ne retourne pas vite à l'ordre constitutionnel.
Alors que les zones franches n'ont enregistré que très peu de perte d'emplois, les autres secteurs, en particulier celui des bâtiments et travaux publics, ainsi que ceux du commerce et du tourisme, ont connu plus de 200.000 emplois supprimés, selon le représentant résident du BIT, Christian Ntsay, lors de la célébration de la semaine des Nations Unies le 23 octobre.
Depuis mars 2009, la famille de Haja et Melie Rakotoarisoa vit des pécules que les deux jeunes époux gagnent en faisant de menus travaux d'aides familiales dans leur quartier. Haja, un guide-chauffeur dans un tour opérateur, en chômage technique depuis mars, aide son oncle dans le garage de manière informelle. Melie, qui a perdu son emploi d'ouvrière dans une entreprise de zone franche, travaille occasionnellement comme lavandière et femme de ménage.
L'employeur de Haja explique sous couvert d'anonymat que l'annulation de nombreux séjours touristiques à Madagascar, depuis le début de la crise politique, l'a contraint à se passer des services de ce jeune père de famille, «jusqu'à ce que la destination Madagascar soit de nouveau fréquentée par les touristes», dit-il.
Melie, de son côté, n'est plus allée à l'usine de confection depuis janvier. Le chômage technique décrété par son employeur en décembre est devenu définitif en mars. «Nous devions revenir en mars pour reprendre le travail, mais notre employeur nous a dit que l'entreprise allait fermer. Il nous a alors versé nos indemnités de préavis et de congé, et nous voilà sans travail», raconte Mélie. «En décembre, on nous a dit qu'il n'y avait plus de commande. Mais, nous ne savons pas pourquoi l'entreprise a dû fermer en mars», indique-t-elle à IPS.
John Hargreaves, vice-président du Groupement des entreprises franches et partenaires (GEFP), explique que cette fermeture n'a rien à voir avec la crise politique locale. Lors d'une rencontre avec la presse en octobre, il a déclaré que «la fermeture de deux entreprises franches, enregistrées par le GEFP, peut être d'ordre personnel ou plutôt due à la crise financière internationale».
De même, contrairement aux autres secteurs, le textile a plus souffert de la crise financière internationale que de la crise politique malgache. L'avenir du secteur textile dans les zones franches est loin d'être brillant, selon Hargreaves.
«La menace de suspension de l'Africa Growth Opportunity Act (AGOA) constitue toujours une épée de Damoclès» sur le secteur textile, prévient Hargreaves. Depuis le changement anticonstitutionnel de régime dans la Grande Ile, en mars, le partenariat économique avec les Etats-Unis a été remis en cause. Et faute de gouvernement démocratiquement élu, Madagascar risque de se trouver exclu de la liste des pays bénéficiaires de cette facilitation fiscale accordée par les Etats-Unis aux exportations africaines.
Si la menace de suspension devenait réalité, «35.000 à 100.000 emplois risquent d'être supprimés», ajoute Ntsay du BIT.
Le président américain Barak Obama ne signera la liste des pays bénéficiant de l'AGOA qu'en décembre, mais en attendant, le secteur textile vit dans le doute et l'incertitude, a déclaré, de son côté, Jeannot Rakotomalalasolo, membre du Comité des travailleurs pour la défense et le maintien de l'AGOA.
Pour l'instant, afin de sauver leur secteur, les employeurs et les travailleurs des zones franches tentent de convaincre le gouvernement américain de maintenir Madagascar dans la liste des pays bénéficiaires de l'AGOA. Les négociations avec les autorités américaines ont eu lieu vers la mi-octobre, aux Etats-Unis, mais celles-ci n'ont pas encore permis de connaître les intentions des Américains.
«Les Américains attendent une solution à la crise politique», a affirmé Rakotomalalasolo aux journalistes.
Dans le court terme, la mise en place d'une transition consensuelle et inclusive devrait déjà permettre de sauver les dizaines de milliers d'emplois dépendant de l'AGOA. La conclusion d'un accord sur le nom d'un Premier ministre de consensus a déjà constitué «une évolution qui permet beaucoup d'espoir sur le maintien de Madagascar dans les pays AGOA», a déclaré l'ambassadeur des Etats-Unis, Niels Marquardt.
Mais, l'ensemble du gouvernement d'union nationale ayant du mal à se former, le comité des travailleurs et les employeurs veulent continuer à exercer un lobbying auprès des hommes politiques pour que ces derniers trouvent très vite un terrain d'entente.
Pour sa part, l'économiste Eric Mandrara regrette que l'économie malgache soit aussi dépendante de l'étranger. «Si le secteur BTP (bâtiments et travaux publics) a dû supprimer des milliers d'emplois directs et indirects, c'est parce que les financements des grands travaux ont été suspendus, notamment par l'Union européenne», souligne-t-il à IPS.
Déplorant «une économie en manque d'initiative et très peu, voire pas du tout, dynamique», Mandrara suggère «une concertation nationale pour réfléchir à la manière de mobiliser les forces du pays». Il ajoute : «Nous nous contentons de chercher des solutions politiques alors que le problème de fond est un appel de développement économique qui ne veut pas venir». Aussi propose-t-il de mettre l'accent sur l'investissement avec l'appui des banques locales et non sur la dépendance à l'égard des capitaux étrangers.
L'organisation patronale, le Groupement des entreprises de Madagascar (GEM), partage le point de vue de Mandrara, du moins concernant la nécessité d'une vaste réflexion nationale pour trouver le chemin économique adéquat au pays. «Il faut que le gouvernement définisse, avec le secteur privé, une politique économique», a indiqué Noro Andriamamonjison, vice-présidente du GEM.
Mais à court terme, elle réclame «un coup de pouce de l'Etat, dont, entre autres, des mesures fiscales incitatives» afin de relancer au plus vite l'économie.
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