Mamadou Gueye
4 Novembre 2009
La cour donne son verdict aujourd'hui dans la première affaire. L'Avocat général a requis vingt ans de travaux forcés à l'encontre des accusés, là où les conseils ont plaidé l'acquittement.
Après une longue pause, l'audience est reprise. Le président appelle Fatou Ndiaye. Elle se lève du box des accusés. D'une démarche ferme, elle se place devant le micro et décline son identité. Dans un français soutenu, elle est revenue sur la journée fatidique du 6 juillet 2003. « Ce jour-là, dit-elle, vers 18 heures, Ibrahima Diagne, l'autre co-accusé pour complicité d'empoisonnement m'a trouvé dans la cuisine pour me remettre un papier blanc avec des écritures cabalistiques et de la poudre blanche. Vers 18 heures, j'ai servi à Hans du jus d'oseille (bissap) contenant la potion ». Après avoir servi le jus et ne se doutant de rien, elle est retournée terminer sa toilette.
« En quittant la maison, j'ai voulu souhaiter une bonne soirée à Hans qui somnolait, mais Ibrahima m'a dit de ne pas le réveiller et qu'il veille sur son ami », indique-t-elle. Fatou Ndiaye prend congé de l'ami.
Seulement le soir même, ajoute-t-elle, M. Diagne l'a appelé pour lui demander s'il pouvait venir chez lui pour lui montrer les résultats des examens médicaux de Hans et devant l'insistance de celui-ci, elle a accepté. A son domicile, poursuit-elle, M. Diagne lui apprit que son amant ne va pas bien et qu'il est « très mal en point » car il souffrait d'une maladie qui est au stade final.
« J'avais confiance »
Et s'il venait à mourir qu'elle ne devait pas s'inquiéter et devait continuer à venir travailler comme si rien ne s'est passé. Lui, Ibrahima Diagne ferait disparaître le corps et il lui laisserait la poissonnerie que son amant compter ouvrir mais également il lui trouverait un certificat fictif de mariage pour qu'elle puisse hériter de la fortune de son amant.
« Quand il m'a tenu ces propos, j'ai commencé à m'inquiéter et j'ai refusé », affirme-t-elle. Pourquoi alors n'a-t-elle pas fait cette révélation le soir de la mort de Hans devant les gendarmes ? « Je ne savais rien aux questions judiciaires et ce n'était pas clair dans ma tête, répond-elle. J'avais confiance en lui car je racontais toute ma vie à Ibrahima Diagne. Je n'ai jamais pensé qu'il pourrait me donner un breuvage qui tuerait Hans, martèle-t-elle ». Confiance. Le maître-mot de la déposition de Fatou Ndiaye qui explique son aveu par le remord, sans utiliser le mot. « Ibrahima Diagne m'a utilisé pour attenter à la vie de Hans », répète-t-elle sans cesse. Selon Fatou Ndiaye, ce breuvage qui lui vaut de comparaître devant la cour d'Assises devait accélérer son mariage avec la victime qui ne se pressait pas pour sceller leur mariage. Sous le feu des questions des avocats, elle a quelque fois varié dans ses déclarations mais si on lui rappelle ses propos tenus antérieurement, elle répond toujours « ça doit être ça ».
Son interrogatoire terminé, Fatou Ndiaye cède la place à l'autre co-accusé, Ibrahima Diagne. Tout de blanc vêtu, dans un français, lui aussi, soutenu, il parle d'abord longuement de ses relations privilégiées avec Serigne Mansour Sy, d'un proche de celui-ci. Ensuite, il vient sur les circonstances de sa rencontre avec Hans. « C'est Fadel qui nous a mis en rapport pour que je lui vende ma camionnette frigorifique », dit-il. Mais Fadel a démenti dans sa déposition une telle affirmation. « Un jour alors que Hans me demandait si je lui avais trouvé le camion frigorifique, j'ai dit non. Ayant entendu notre discussion, Ibrahima Diagne est intervenu pour dire qu'il a un camion à vendre. C'est ainsi qu'ils se sont connus », indique Fadel. A la question : avez-vous donné la poudre à Fatou Ndiaye ? « Non, je n'ai jamais remis une poudre de quelque nature que ce soit à Fatou Ndiaye, répond-il, en enchaînant avec une question : dans quel but ? Si Fatou et Hans s'aimaient, c'était leur vie privée. Je n'avais que des relations professionnelles avec Hans », précise-t-il.
Cependant, il dit d'abord avoir présenté Hans à Serigne Mansour Sy et plus tard Fatou à Chérif et qu'un jour celui-ci lui a donné un papier qu'il devait remettre à Fatou et sa mission s'est arrêtée là. « C'était deux mois avant la mort de Hans », précise M. Diagne. Tout au long de sa déposition, il a essayé de garder son calme en niant en bloc les accusations portées sur sa personne. Cependant, à la question : qui voulez-vous influencer en parlant longuement de Serigne Mansour Sy ?, Ibrahima Diagne s'est un peu énervé.
Des témoignages accablants contre Ibrahima Diagne
Les dépositions de la partie civile, la soeur Hans, des témoins à l'exception de Fadel, ont contredit quelques fois les propos d'Ibrahima Diagne. Selon la soeur de la victime, M. Diagne l'a harcelée pour qu'elle retourne en Allemagne.
Dans leur plaidoirie, les avocats de la partie civile, Me Cissé et Me Khoureïssy Bâ ont essayé d'asseoir la responsabilité des accusés en mettant en avant d'abord les aveux de la dame Fatou Ndiaye et le comportement on ne peut plus suspect d'Ibrahima Diagne dans cette histoire aux relents bassement matérialiste. « Le mobile est connu, c'est l'argent. Si Hans a perdu la vie, c'est parce que son assassin avait peur qu'il découvre qu'il a été plumé », affirme Me Khoureïssy Bâ. Il a demandé le paiement d'un milliard de francs Cfa au titre des dommages et intérêt.
Dans son réquisitoire, l'Avocat général a estimé que l'aveu de Fatou Ndiaye établit de manière irréfutable sa responsabilité. « Cette seule déclaration suffit à elle seule pour établir sa culpabilité ». Alioune Ndao déclare que si la dame avait fait cet aveu dans les premiers instants de la mort de son amant, sa bonne foi serait admise. « Malheureusement, elle a gardé le silence pendant deux mois », se désole-t-il, même s'il souligne que cette déclaration a été l'élément déclencheur. « A partir de la déclaration de Fatou Ndiaye, les deux accusés se sont livrés à un jeu de ping-pong. Fatou Ndiaye charge Ibrahima Diagne, celui-ci nie en bloc », note-t-il.
Aux yeux de l'Avocat général, Ibrahima Diagne est le plus grand coupable dans cette affaire. A son avis, tout dans son comportement concourt à établir de manière claire, sa responsabilité. « Ibrahima Diagne a harcelé la soeur de Hans. Il a essayé de transférer des fonds des comptes du défunt, il a distillé des informations contradictoires sur les causes de la mort de son ami », argumente-t-il. Ces agissements dénotent « du comportement affairiste » de M. Diagne qui a tout planifié pour faire main basse sur la fortune de l'Allemand, selon l'Avocat général. Vu que leur culpabilité ne fait pas de doute, il a requis à l'encontre des accusés 20 ans de travaux forcés.
Acquittement
Pour les avocats de Fatou Ndiaye, un tel réquisitoire ne reflète pas la réalité. Ils estiment qu'une infraction suppose la réunion de trois éléments à savoir un texte qui prévoit l'acte incriminé, un acte matériel et une intention. Or, pour le cas de leur client, même si elle a administré la subsistance toxique, elle ne savait pas que la poudre était mortelle. « Elle croyait que ce produit allait hâter son mariage avec Hans », déclare Amadou Aly Kane.
« Avec la mort de Hans, elle a perdu son travail, un potentiel mari », renchérit Me Diagne. L'intention faisant défaut, ils ont demandé son acquittement purement et simplement.
La même demande est formulée par les avocats d'Ibrahima Diagne qui ont dépeint leur client sous les traits de quelqu'un incapable de faire mal même à une mouche. Les six avocats qui ont assuré sa défense ont insisté sur la difficulté pour la partie civile et l'Avocat général d'administrer la preuve de la culpabilité de M. Diagne.
« La simple loyauté intellectuelle aurait permis d'éviter ce procès mais vous avez essayé de fabriquer des preuves sur la base d'indices », fustige Me Ciré Clédor Ly. Dans ce dossier, note-t-il, les preuves scientifiques sont insuffisantes, les preuves techniques inexistantes et les témoignages douteux parce que fondés sur des ressentiments. Aussi, à l'instar de ses confrères, il a demandé l'acquittement.
L'affaire sera vidée aujourd'hui.
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