La Presse (Tunis)

Tunisie: M. Walter Lesch,professeur d'éthique à l'Université catholique de Louvain

Raouf Seddik

4 Novembre 2009


C'est au début du mois dernier qu'a eu lieu à Tunis une rencontre internationale organisée par l'Université de la Zitouna et la Fondation Konrad Adenauer. Etaient présents des universitaires étrangers venus d'outre-Méditerranée, que ce soit du Nord ou de l'Est, venus parler de la religion et de la culture de la paix dans le monde.

C'est à cette occasion que nous avons rencontré M. Walter Lesch, qui est un jeune enseignant. Le thème de sa communication a servi de point de départ et de cadre à l'entretien qui suit. Il s'agit en effet de: «La contribution des religions monothéistes à une éthique du cosmopolitisme».

Aujourd'hui, le religieux est l'argument principal à partir duquel s'affirment des attitudes qui relèvent généralement du repli identitaire. Pourtant, c'est en cela même que vous reconnaissez la possibilité d'une éthique cosmopolitique. Il y a là quelque chose d'un peu provocateur !

Oui, en effet. Il y a la volonté de prendre les religions comme point de départ, pour les faire dialoguer avec une autre démarche, plutôt philosophique. Et, à mon avis, il n'y a pas de contradiction. Mais cette position provocatrice relève peut-être de ma position personnelle en tant que professeur de faculté en théologie et en philosophie à l'Université de Louvain Nomination assez originale, et courageuse aussi de la part des responsables de mon université, parce que eux avaient fait le choix de l'élaboration d'un programme en éthique, où on traverse régulièrement la frontière entre ces deux rationalités, philosophique et religieuse.

Pour faire le pont, et pour découvrir dans les deux ce qui les réunit, surtout la dimension éthique : il n'y a pratiquement pas de religion sans réflexion éthique ; c'est un élément plus ou moins au centre de l'attitude religieuse Il y a des gens, même en contexte chrétien, qui considèrent que c'est un aspect qui peut être surajouté à une pratique religieuse : une tendance qui veut marginaliser l'engagement éthique et que je trouve plutôt problématique. Mais s'il y a cette volonté, cette nécessité même de réfléchir sur les fondements éthiques de notre comportement, nous sommes dans le registre philosophique.

L'éthique, en tant qu'attitude de réflexion, est une attitude philosophique, qui a été choisie par la plupart des religions. Pour prendre l'exemple du christianisme : l'éthique de Thomas d'Aquin est une transformation de l'éthique philosophique d'Aristote dans le contexte du christianisme du Moyen Age, grâce à la médiation culturelle du monde arabe. C'est le dialogue incontournable de la philosophie et de la théologie qui explique aussi le souci de l'universel dans les religions monothéistes.

Est-ce que, à l'inverse, vous considérez qu'il est possible, aujourd'hui, de développer une éthique cosmopolitique sans référence au religieux? Ou est-ce que vous considérez que c'est une entreprise qui pourrait, pour cette raison, souffrir d'un handicap ?

Non, au contraire, je suis convaincu même de la nécessité de développer la même démarche complètement en dehors des religions. Cela, c'est la bonne nouvelle : dans mon enseignement, chaque jour, je rencontre des étudiants qui ont l'air d'être un peu choqués. Je leur dis que c'est la bonne nouvelle d'avoir en commun cette tendance vers l'universel. Donc, si on accepte une certaine épistémologie des phénomènes éthiques, c'est plutôt encourageant : on peut se mettre d'accord sur des bases que nous partageons, en tant qu'êtres humains.

Donc pour les personnes qui réfléchissent sur des normes et des valeurs, ce serait plutôt inquiétant s'il y avait un privilège des religions, qui aurait seul un accès direct à une vérité. Ce qui se passe avec l'approche religieuse, c'est un chemin de la découverte de cette même réflexion éthique et des outils de réflexion et de pratique, sans avoir l'exclusivité de cette vérité. Dans le domaine de l'éthique, c'est un dialogue entre partenaires véritablement égaux. Ce que les religions apportent, c'est un approfondissement, non pas dans le sens de l'exclusivité, mais dans l'appropriation de cette éthique universaliste, universalisante, parce qu'on trouve, dans la plupart des religions des arguments favorables à cette universalité. De ce point de vue là, il y a une complémentarité, mais certainement pas un chemin privilégié pour des croyants.

Vous reconnaissez pourtant qu'il y a une originalité de celui qui essaie de développer cette éthique à partir d'une tradition religieuse, et qui arrive à mobiliser la tradition en faveur de cette démarche?

Oui. Dans ce sens, je dirais que les religions ont des ressources et des modèles. Elles proposent des récits, qui peuvent illustrer ce qui resterait à un niveau assez abstrait s'il n'y avait pas de liens avec nos expériences

Les religions ont la «logistique» de la métaphore ?

Oui, là, je suis tout à fait d'accord. On est toujours dans la métaphore quand on parle de nous, êtres humains, comme membres d'une même famille de l'humanité, considérés par conséquent comme frères et soeurs au sein d'une communauté religieuse, ou même au-delà des frontières d'une communauté spécifique : là, on travaille avec des images d'une tradition religieuse Tandis que, philosophiquement, ce n'est pas toujours si évident que cela.

La démarche philosophique reste une démarche qui est plus de questionnement que de mobilisation. La religion, en revanche, a un côté fédérateur. Avec la pratique religieuse, il y a l'idée de suivre un exemple et de partager ses expériences avec d'autres personnes.

Autre paradoxe : la tradition monothéiste, qui traîne un lourd héritage en termes de conflits de légitimité, a-t-elle une position privilégiée du point de vue de cette éthique cosmopolitique, quand on la compare aux autres traditions, non monothéistes, étant entendu qu'elle a à apporter sa contribution ?

Mon choix du monothéisme comme terrain d'étude, c'est aussi un geste de modestie Pas de fausse modestie, car je crois être un peu compétent pour tout ce qui concerne les traditions juive et chrétienne. C'est déjà beaucoup moins vrai pour tout ce qui concerne l'Islam. Nous avons un héritage commun, que nous connaissons plus ou moins et que nous pouvons mieux comprendre ensemble. Pour ce qui est des autres religions du monde, c'est un manque de compétences, de connaissances de la profondeur de ces autres traditions qui, il est vrai, pourraient elles aussi aller dans le sens du cosmopolitisme. Certains disent, à propos du Bouddhisme, qu'il incarnerait encore mieux cet idéal d'une humanité où il n'y aurait pas de division, pas de ségrégation. Et il est vrai que le paradigme monothéiste est un modèle spécifique, qui a été élaboré dans des circonstances très spéciales dans l'histoire de l'humanité : un paradigme qui a connu un certain succès, mais d'autres diraient un succès assez impérialiste, qui a fait assez de mal à l'humanité, en raison d'un potentiel de violence, d'intolérance, auquel on pense aussi. Se définir comme monothéiste, c'est affirmer l'existence et l'omnipotence du Dieu unique et, à partir de ce principe fondateur, on risque parfois de tirer des conclusions qui vont très loin, jusqu'à la négation de toute autre position. Mais je crois que c'est justement ce modèle-là du monothéisme qui est fortement lié à l'histoire de notre pensée politique. Finalement, c'est un modèle de monarchie : les images qui reviennent régulièrement dans les religions monothéistes sont des images du Dieu «père», «roi» Il y a un niveau institutionnel dans ces métaphores, fortement liées à une certaine compréhension hiérarchique

Quelles conclusions tirez-vous de ce modèle monarchique ?

C'est un défi pour la modernité, qui pourrait se dire : «Quelle horreur ! Lorsqu'on veut sortir des limites d'une telle compréhension de notre monde, qui est finalement peu démocratique, il faut chercher ailleurs» Et on a connu dans l'histoire de la pensée cette volonté de rompre, comme après le siècle des Lumières, avec l'époque romantique, qui était fascinée par une pluralité poussée à l'extrême. Il y a eu cette redécouverte de la mythologie ancienne. Et il y a aussi la post-modernité : je n'aime pas beaucoup cette appellation, car on est toujours, à mon avis, dans les contradictions de la modernité Il faut aller jusqu'au bout. Je ne suis pas certain que nous soyons arrivés à une époque qui soit radicalement différente de ce qu'on appelle modernité. Mais peu importe, il y a là cette même aspiration vers la pluralité : une pluralité qui pourrait mettre en question l'universel dont on a parlé au début. Or, par rapport à cela, je crois personnellement qu'il faut faire un choix et qu'il est plutôt indiqué d'aller jusqu'au bout avec les points forts de ce paradigme, à la fois universel et monothéiste. Parce que, concrètement, pour des cultures qui se sont développées en lien avec le judaïsme, le christianisme et l'Islam, je vois mal comment on peut si facilement échapper à tout ce qui a été élaboré dans l'interaction entre structures religieuses, culturelles et politiques.

Donc, il s'agirait, si vous voulez, d'explorer le potentiel qui se trouve à l'intérieur de ces religions pour mieux comprendre leur contribution à l'humanisation : à une culture de la tolérance, de l'accueil de l'autre

Est-ce que l'objection qui est faite à la tradition monothéiste, et qui est liée à son modèle monarchique, est une objection qui peut donc être dépassée, de telle sorte que cette tradition fasse sa place à la diversité ?

Je crois que oui, surtout lorsqu'on regarde l'expérience européenne, qui a quand même beaucoup fonctionné avec ce modèle à la fois religieux et politique, lequel a préparé le chemin à ce que nous appelons la sécularisation. Les deux phénomènes sont liés : ce qui semble d'abord une contradiction est, pour moi, le résultat d'un lien très intime. Parler d'un Dieu unique, principe suprême d'une rationalité qui a d'ailleurs des parallèles dans la pensée philosophique Il y a quelque chose de cela aussi : parallèlement à la mythologie grecque, la philosophie de Platon représente un certain monothéisme. Ou avant, déjà, avec les dieux de l'ancienne Egypte : derrière le culte d'un dieu Soleil, il y a la préparation d'un monothéisme Ce sont des hypothèses un peu audacieuses mais, quand même, elles ont contribué aussi au choix de ce paradigme. Et là derrière, s'il n'y a que ce Dieu unique dont on proclame la transcendance, cela change notre rapport avec le monde dans le sens de ce que des philosophes et des sociologues ont appelé le «désenchantement du monde» : si notre monde n'est plus peuplé par une multitude de divinités, cela devient vraiment l'altérité par rapport à Dieu. C'est le monde considéré comme création, d'accord, mais qui devient du domaine de la responsabilité humaine : l'homme en tant que partenaire de Dieu, entièrement responsable du destin des créatures

Et c'est dans cet aspect des choses que vous voyez la possibilité du développement d'une éthique universelle?

Je crois que, de toute façon, dans pas mal de courants de la pensée juive et chrétienne, on a fait cette expérience de la coexistence possible d'un monde sécularisé dans lequel des personnes religieuses ne doivent pas se sentir mal à l'aise; au contraire, elles acceptent cela comme des lieux de liberté

Vous avez parlé de «désenchantement du monde» : cette expression ne renvoie pas, n'est-ce pas, à une vision matérialiste du monde ?

Non, c'est plutôt dans le sens d'une autonomie des choses terrestres qui suivent leur propre logique, et cette logique inclut surtout ce que nous appelons rationalité scientifique. De ce point de vue là, il n'y a pas non plus, dans les monothéismes, de conflits absurdes entre approches scientifiques et religieuses, parce qu'il n'y a pas cette volonté de mettre à la place d'une découverte scientifique un autre modèle qui pourrait mieux expliquer le monde : ce qu'on a vécu tout au long de cette année de célébration de l'anniversaire de Darwin, je crois que cela peut servir d'exemple, évidemment différencié selon les religions. Mais, idéalement, la théorie de l'évolution, par exemple, ne devrait pas poser problème à un monothéiste convaincu de ses principes de base. Il y a donc cette volonté universaliste qui implique ce dialogue avec le monde moderne.

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