Nebil RADHOUANE
4 Novembre 2009
La postérité, nous dit-on toujours, a ses lois qu'une gloire actuelle ne saurait prévenir. Plusieurs écrivains, méconnus de leur vivant, ont largement bénéficié d'une réhabilitation posthume.
D'autres, élevés sur le pavois, encensés par la critique complaisante, auront perdu le clinquant de leur renommée au point d'être barrés de l'histoire littéraire. Ironie du sort ou justice tardive, il s'agirait d'une logique du temps qui, seule, restitue la place due à chacun. Que l'audience actuelle d'un écrivain soit spectaculaire ou inexistante, rien ne lui garantira de léguer à l'humanité un nom et une oeuvre mémorables. Rien, non plus, ne le préservera d'une postérité éteinte ou tombée en déshérence.
Cette justice rendue est-elle pour autant incontrôlable, comme transcendante au critique et au biographe, comme infuse avec la mort de l'écrivain en question, indépendante de nos témoignages, de nos hommages et de nos évaluations ? Convient-il, même devant le génie évident, de passer outre en disant : «Après tout, le travail triomphera et la valeur aura toujours raison.»?
Non, il ne faut pas que nous nous adossions à cette règle générale en imputant à l'absurde le succès posthume et la gloire promise. Car, c'est aussi notre rôle de témoigner en faveur de ceux qui le méritent si nous ne voulons pas que, sous la bannière de la «libre postérité», soient lésés des esprits brillants et des écrivains majuscules.
C'est de cette paresse-là que sont victimes des figures comme celle de Mohamed Sadok Mazigh, qu'il faudra tenir, à bien des égards, pour l'un des esprits les plus érudits qu'ait connus la Tunisie entre les années 30 et les années 90. Ecrivain polyvalent s'il en est, Sadok Mazigh (1906-1990) fut à la fois poète, prosateur, critique, essayiste, journaliste et traducteur. De toutes ces disciplines, pourtant, il n'aura pas fait que «tâter» comme de simples violons d'Ingres. Il les aura plutôt pratiquées, explorées, avec le même bonheur et la même efficacité.
Cette étonnante polyvalence, Sadok Mazigh la doit à une formation des plus solides, laquelle lui fit faire le tour des enseignements les plus divers et les plus complémentaires, depuis l'école coranique jusqu'à la Zeïtouna, puis à l'Université d'Alger où il obtint une licence d'arabe et renonça à l'agrégation. Il étudia aussi à l'école française, au Collège Sadiki et à l'école de traduction de Al-Attarîne, où il eut des professeurs aussi illustres que Hassan Hosni Abdelawahab, Sadok Zmerli, Mohamed Lasram et Mohamed Belkhodja.
Sadok Mazigh fut un parfait bilingue comme il n'en existe plus aujourd'hui. Grand érudit et immense lecteur dans les deux langues, il était toujours très bien informé au sujet de l'actualité culturelle et littéraire dans le monde arabe et en France. Ses écrits, malheureusement disséminés dans les revues et les journaux, ou qui sont encore à l'état de feuillets et carnets manuscrits, sont très nombreux et attendent d'être réunis, publiés et étudiés. Enfin, une partie de ses causeries à la radio a été publiée dans la presse écrite.
Les plus remarquables de ses travaux sont, à n'en pas douter, les traductions, dont le plus beau couronnement est un Essai d'interprétation du Coran inimitable, paru chez les Editions du Jaguar, (Paris, 1985). De l'avis de tous les connaisseurs, il s'agit de la meilleure transposition du Coran et du sens de ses versets, la seule qui soit exempte des lourdeurs dues à l'excès de littérarité. Sans rien trahir de l'esprit du Saint Coran et de son contenu, et loin de tomber dans l'autre travers qui consiste à affubler le texte cible de colorations chrétiennes ou autres, la traduction de Mazigh en est une très belle adaptation française, rendue dans une langue châtiée, à l'expression impeccable et au style élégant. En témoigne, entre autres passages, le dernier verset traduit de la sourate Al-Baqarah :
«Dieu n'impose rien à une âme qui soit au-dessus de ses capacités ; et selon qu'elle aura bien ou mal agi, elle en sera avantagée ou desservie.
Seigneur, ne nous punis pas pour nos fautes commises par omission ou par erreur !
Ne nous accable pas, Seigneur, de ce fardeau trop lourd qu'ont connu ceux qui nous ont précédés !
Ne nous impose pas de charge au-dessus de nos forces !
Pardonne-nous. Fais-nous remise de nos péchés.
Reçois -nous en Ta miséricorde.
Fais-nous triompher des mécréants !».
Et lisons cette adaptation, ô combien réussie, de la sourate Al-Qadr, où la syntaxe est tellement bien agencée que le rythme semble à la fois fidèle au redoublement coranique et au génie de la langue française :
«1. Nous l'avons révélé en la nuit du Destin.
2. Nuit unique en vérité que la nuit du Destin !
3. Car la nuit du Destin vaut plus que mille mois.
4. Les anges et l'Esprit, en cette nuit, descendent
avec la permission de leur maître, portant ses ordres
sur toutes choses.
5. Paix ineffable elle est, jusqu'au lever de l'aurore !».
En matière de traduction religieuse, Sadok Mazigh ne s'arrêtera pas là, puisqu'il publiera en 1980 une transposition française des quarante hadiths Nawawi, chez Sud Editions (Tunis).
Dans ses écrits poétiques, Mazigh resta fortement attaché à une veine classique, encore que par moments il fît preuve de quelque tolérance à l'égard de la poésie non versifiée ou vers-libriste. Ses poèmes, du reste assez nombreux, procèdent d'une remarquable exigence esthétique, mais demeurent truffés de thèmes rebattus et de réminiscences remontant à Al-Mutannabbi, Al-Maârri et le reste de la «classe». C'est d'ailleurs probablement parce qu'ils sont si chargés de mémoire et de classicisme qu'ils sont passés «inaperçus».
Du siècle romantique français, il goûtait Baudelaire avec prédilection et le traduisait volontiers. La revue Al-Fikr avait d'ailleurs publié, en juillet 1967, une adaptation arabe du poème Bénédiction qui est la seconde pièce du recueil Les Fleurs du Mal, suivant immédiatement le poème liminaire Au lecteur. Le professeur Mohamed Hédi Métoui, à qui l'on doit un excellent ouvrage sur Sadok Mazigh (Tunis, Centre national de communication culturelle, 1998, 189 pages), rapporte que Al-Fikr avait alors publié le commentaire suivant : «Sadok Mazigh nous a habitués à ce genre de production qui dépasse en réalité la simple traduction pour atteindre aux domaines de la création véritable. Cela enrichit la langue arabe et la nourrit». (p. 179).
A lire cette adaptation arabe, nous ne pouvons, en effet, qu'admirer ce don exclusif à quelques grands poètes (rappelons-nous Saint-John Perse adaptant en français le poème We are the hollow men de T.S. Eliot), et qui consiste à s'approprier le texte d'origine, à en faire un véritable support à ce que Jakobson appelait, non pas une traduction, mais une «transposition créatrice» ! Sadok Mazigh n'est pas de ces traducteurs qui se contentent de rendre le signifié du poème de départ au mépris de son signifiant. Il sait que traduire le seul contenu n'est réclamé que par les textes à caractère scientifique ou à vocation communicative. Pour les poèmes, c'est d'abord la forme qu'il faut rendre fidèlement, quitte à adapter ses rimes et ses sonorités au système des figures phoniques propres à la langue d'arrivée. Imaginez donc les poèmes de Baudelaire Bénédiction et Correspondances réécrits en arabe par Mazigh, recréés en deux qacids versifiés et rimés à la manière classique, le premier étant un poème au mètre «long» (attawil), et le second au mètre «léger» (khafif) !
Cette maîtrise de la métrique arabe traditionnelle, voire ce plaisir à la manier, est d'autant plus manifeste que Mazigh en est arrivé à s'essayer à ses propres rétroversions en traduisant en arabe des poèmes qu'il avait d'abord écrits en français, comme cette pièce à tonalité toujours baudelairienne, évoquant le spleen et les nuages «bas et lourds», publiée dans Atthurayya en janvier 1950, où d'ailleurs il publiera, un mois plus tard, une rétroversion d'un poème dédié à la mémoire de Abul-Qacim Ach-chabbi (Le baume des condoléances).
Sadok Mazigh était aussi un fin critique. Ces écrits se distinguaient par une forte goutte spéculative qui l'élevait au rang de théoricien de la littérature. Il aimait à réfléchir sur les dichotomies notionnelles et tenait à décloisonner les domaines intellectuels pour les réunir dans une «pensée» globale et interdisciplinaire: poésie et philosophie, poésie et religion, matière et esprit, guerre et littérature
Cette tendance à la conceptualisation se double chez lui d'une inclination à la lecture subjective, poétique, voire impressionniste. Voilà pourquoi ses écrits critiques étaient sélectifs, souvent promus à la dignité de l'hommage et du compagnonnage. Il écrivait d'abord sur ses auteurs préférés, sur ses maîtres à penser et sur ses phares : Béchir Khraïef, Baudelaire, Abul-Qacim Achchabbi, Al-Mutanabbî. La plupart de ses articles sont d'ailleurs publiés dans Le monde littéraire (Al-Alam Al-'Adabî), L'Université (Al-Jâmiâ) et Al-Fikr.
Et pourquoi pas l'impressionnisme lorsqu'on est aussi fin lecteur et aussi grand poète ? N'est-ce pas d'ailleurs Baudelaire, toujours Baudelaire, (repris plus tard par Barthes) qui appelait à la considération de la «critique par l'empathie» ? De ce point de vue-là, les écrits critiques de Mazigh sont à prendre au sérieux, d'abord comme références et témoignages, puis comme prototypes de lectures créatrices, qui doivent leur plausibilité à l'émotion esthétique.
A-t-on jusque-là assez rendu hommage à Sadok Mazigh ? Certes, plusieurs critiques et biographes se sont attelés à cette tâche, même ailleurs que sous nos latitudes, en Allemagne (L'histoire de la littérature tunisienne, Wiesbaden 1974) et en Russie (Les écrivains tunisiens, Moscou, 1989). Les chercheurs et critiques tunisiens qui ont parlé de Sadok Mazigh, ou établi ses textes, sont légion: Mohamed Hédi Métoui, Mustapha Al-Farsi, Mohamed Yaâlaoui, Jean Fontaine, Jaâfar Majed, Nouredine Sammoud, Mohamed Farid Ghazi, Abul-Qacim Mohamed Kerrou, Abu Zayyan Assaâdî, Mohamed Chaâbouni, et d'autres
Mais qu'il y a loin de ces témoignages oubliés, restés exclusifs aux cercles académiques et demandant à être exhumés de la poussière des archives, et des hommages qui encensent aujourd'hui des figures moins importantes, mais autrement médiatisées !
Il faudrait pourtant peu de chose pour que n'aient jamais lieu cette discrimination posthume et ce droit ravi à la postérité. L'oeuvre de Sadok Mazigh, à l'instar de celle de Chebbi, de Kheraïef et de Douagi, devrait cesser de n'intéresser que la haute sphère des initiés pour interpeller le tout-lectorat.
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2009 La Presse. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.