La Presse (Tunis)

Tunisie: Livres : Pari de civilisation de Abdelwahab Meddeb,ou comment renaître à nous-mêmes

Hela Ouardi

4 Novembre 2009


Le texte qui suit est la version abrégée d'une présentation faite du dernier livre de Abdelwahhab Meddeb, qui a été lue en présence de ce dernier. C'était il y a quelques jours, dans les murs de la librairie Art-Libris. Un débat avait suivi, animé.

Que peut bien vouloir dire, dans la bouche de l'auteur de La maladie de l'Islam, cette expression de «pari de civilisation»? Après une phase de diagnostic, nous sommes ici dans l'exploration des remèdes. Et cela nous pousse à opérer une plongée dans des lieux oubliés de l'héritage intellectuel musulman : des lieux à partir desquels les perspectives sur l'avenir se révèlent d'une modernité insoupçonnée. On peut ne pas être un inconditionnel de Abdelwahhab Meddeb, ne pas le suivre dans certains de ses mouvements de révolte, et cependant éprouver le besoin de l'accompagner sur son chemin : que voit-il donc, ce pèlerin singulier qui affectionne la compagnie des «mystiques orphelins» ?

Abdelwahab Meddeb vient de publier (octobre 2009), Pari de civilisation, ouvrage éclairé et informé qui contient une puissante réflexion sur la crise que vit actuellement la culture arabo-islamique. Il y interroge la tradition, analyse le présent et propose des solutions. Dans ce livre, on prend encore une fois la mesure de l'extraordinaire éloquence de l'auteur, sa grande érudition, son engagement éthique, et ce sens critique parfois subversif qui révèle son courage intellectuel.

En découvrant Pari de civilisation, j'avais eu comme une vague intuition sur la référence implicite du titre, intuition qui s'est rapidement confirmée : j'ai rencontré Blaise Pascal dès les premières pages du livre ! Seulement, contrairement au pari de Pascal sur l'existence de Dieu, les sujets d'Islam ne peuvent pas dire, comme l'auteur des Pensées : «Si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien ». Dans le Pari de civilisation, si on gagne, on gagne tout et si on perd, on perd tout! Et c'est pour cela précisément que A. Meddeb semble nous dire, comme Pascal : « Gagez donc sans hésiter»!

Dès le début du livre, A. Meddeb inscrit son pari de civilisation au coeur de son expérience personnelle et de son rapport privilégié à la tradition islamique, pour expliquer que sa démarche critique et réformiste obéit à la double exigence du regard intérieur, affectif, poétique, et du regard extérieur, distant, rationnel et exigeant. Pari de civilisation est ainsi placé sous le signe du double geste de l'adhésion et du dépassement.

Le poète, qu'il est, place en amont de sa réflexion la question de la langue et démontre que le pari de civilisation est indissociable d'un projet esthétique et poétique, appliqué au Coran et à la langue arabe ; c'est dans cette langue qui, pendant cinq siècles, a porté la civilisation à l'échelle universelle, que se jouerait sans doute le pari. A. Meddeb souligne l'importance d'une approche poétique et libératrice, capable de restituer le Coran à la pluralité, voire à «l'infini» du sens. Car avant toute chose, c'est notre rapport au Coran qu'il faut reconsidérer. C'est le sujet central du 2e chapitre qui traite du « Coran comme mythe ».

L'auteur y souligne l'incessante tension entre «l'esthétique» (dimension attentive au signifiant et qui nourrit l'imaginaire par la musicalité de la psalmodie et la picturalité de la calligraphie) et «l'exégétique», qui guette la clarté du sens et qui s'attache d'une manière parfois maniaque à la lettre réduite à son seul signifié souvent univoque et indiscutable. Comme nous le savons, le dogme a besoin de fixer le sens, alors que l'approche poétique, par définition heuristique, le rend à la pluralité, en fait une quête ouverte. A. Meddeb écrit : «Je ne vois pas comment retrouver la fonction symbolique du Coran, sinon en rendant le sens à son obscurité, c'est-à-dire en renvoyant le Texte à son infini, ce qui ferait de son interprétation une tâche perpétuelle, jamais achevée, toujours recommencée, loin des vérités naïves et des évidences fallacieuses qui fanatisent les foules».

Afin de libérer le Coran du figement que lui impose une approche dogmatique, il faut, selon l'auteur, réactiver une interprétation plurielle d'une part et, d'autre part, favoriser une approche historique de la genèse du Coran, comme Spinoza l'a fait pour la Bible. Et ce renouvellement dans l'approche du Coran, délesté du poids du dogme, se fera grâce à une double dynamique qui prend en considération ce qu'il y a de plus audacieux, à la fois dans la tradition et dans les recherches actuelles menées autour de l'historicité du Coran. C'est à ce prix que celui-ci peut demeurer une force productrice d'un sens toujours renouvelé. L'un des fondements du Pari de civilisation serait donc ce passage pour le Coran du mythe à l'histoire, le fait donc d'«appréhender le Coran comme forme qui connaît la temporalité».

Cette inscription du Coran dans l'Histoire donnerait une nouvelle impulsion à l'exégèse. Dans «Le choc des interprétations », titre du troisième chapitre de l'ouvrage, l'auteur s'attaque au «Verset de la guerre» (IX, 29) (1) et qui, comme nous le savons, a justifié bien des horreurs qu'il serait inutile d'énumérer et de rappeler. A. Meddeb oppose à ce verset « belliqueux » son antithèse, le verset qui appelle à «discuter avec la plus belle des manières» (XVI, 125) (2) ; cette formule est d'ailleurs reprise à un autre endroit dans le Coran (XXIX,46) (3). Le pari de l'auteur sur l'Islam passerait par une neutralisation des «Versets de l'hostilité», qui doivent être restitués au contexte de leur apparition, et par un attachement à ceux qui prônent la reconnaissance de l'altérité, la paix et la tolérance ! Il devient ainsi urgent de passer du Jihad à l'Ijithad !

A. Meddeb écrit : « L'islam est à la fois une civilisation, une religion et une visée politique», et il ajoute que les formes ultraviolentes que connaît le Jihad aujourd'hui ont sérieusement compromis l'image de l'Islam comme civilisation et comme religion, et c'est sur ces deux derniers aspects que l'auteur semble parier. En empruntant des exemples parfois très érudits dans tous les domaines (architecture, urbanisme, sculpture, arts visuels, mathématiques, soufisme, poésie, philosophie une somme impressionnante de références qui témoigne de la profondeur des cultures d'Islam), l'auteur décrit l'Islam comme civilisation, mieux, il reconstitue l'Islam qui « a conduit la Civilisation à un apogée qu'elle n'avait pas connu avant lui» ! L'Andalousie est toujours rappelée par l'auteur comme modèle de référence (notamment en matière de «convivance» entre les trois monothéismes).

C'est dans les sixième et septième chapitres du Pari de civilisation qu'on voit se cristalliser la densité éthique et philosophique de la réflexion de l'auteur qui rappelle qu'une pensée des Lumières a existé en Islam incarnée par de grands esprits qui ont toujours peuplé son histoire comme Ibn al-Muqaffa', Abu Bakr al-Razi, Al-Warraq, Ibn Arabi, al-Jahiz, etc. Il tente d'expliquer pourquoi cette chaîne de pensée critique a été interrompue et pourquoi les tentatives réformistes modernes n'ont pas abouti.

En somme, ce qu'il convient de faire, selon l'auteur, c'est lever la méconnaissance de l'Occident quant à l'apport arabe et aussi «réparer l'oubli» chez le sujet d'Islam qui souvent ignore son « occidentalité intrinsèque». Comme le fanatisme est le fruit de l'ignorance et comme tout projet de civilisation doit nécessairement se fonder sur un projet pédagogique, l'auteur donne quelques pistes pour que l'éducation répare un peu les dégâts. Le projet pédagogique conduirait nécessairement à l'inscription de l'Islam dans la modernité et à la construction d'un «sujet post-islamique». C'est à l'émergence de ce sujet nouveau en terre d'Islam que A. Meddeb consacre un chapitre à «religion et cosmopolitique» qui synthétise son pari de civilisation. Il cite, d'ailleurs, deux exemples dont l'Islam pourrait s'inspirer ; deux exemples dans l'histoire contemporaine où sans renier l'Occident, on l'a confirmé en le

« corrigeant», il s'agit d'une part de la sortie de l'Apartheid en Afrique du Sud et l'élection de Barack Obama aux Etats-Unis, cet homme qui porte jusqu'à son nom «les traumatismes du siècle : l'Afrique, l'Islam et la banlieue, en d'autres termes l'esclavage, le colonialisme et la carence sociale».

A la fin du livre, comme pour donner une application pratique à son propos, l'auteur choisit la question ô combien sensible du voile à laquelle il consacre le premier annexe de son ouvrage, sous forme d' entretien avec le philosophe Christian Jambert, entretien d'un poète et d'un philosophe. Christian Jambert rappelle, au terme d'une analyse judicieuse, des versets coraniques où il est question du «hijab» que le voile est plus une prescription morale qu'une prescription juridique ; d'ailleurs, A. Meddeb insiste plutôt sur la portée métaphysique du voile, permettant de «visualiser la limite entre réception humaine et émission divine». Comme le souligne C. Jambert, dans cette question du voile, la véritable dérive est que des «ignorantins» veulent faire «passer des discours historiques et des constructions jurisprudentielles pour l'essence même de l'Islam».

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Tout le problème, comme le souligne A. Meddeb à la fin de l'entretien, vient des fondamentalistes qui font la promotion d'une lecture littérale du Coran, ce qu'il a évoqué déjà au début du livre. Cet entretien sur le voile me semble triplement emblématique : d'abord il s'attaque à un des symptômes les plus visibles du malaise en Islam; ensuite, il illustre, par un exercice, la méthode exposée le long du livre, en l'occurrence méthode «d'absorption, de débordement et de cantonnement» de l'interprétation coranique. Enfin, cet entretien est emblématique, parce qu'il met en scène, sous une forme presque dramaturgique, les deux personnages qui nous feraient peut-être gagner le pari: le poète et le philosophe, ceux qui vont arracher des mains des juristes doctrinaires le monopole de l'interprétation du Coran et qui vont enfin libérer l'Islam de lui-même.

H.O.

2 - «Appelle au chemin de ton Seigneur par la sagesse et une belle exhortation. Discute avec eux de la meilleure des manières».

3 - «Ne discutez avec les gens du Livre que de la plus belle manière, sauf avec ceux qui, parmi eux, sont injustes. Dites : "Nous croyons en ce qui nous a été révélé, et en ce qui vous a été révélé, notre Dieu comme le vôtre est unique, c'est à lui que nous nous soumettons paisibles"».

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