Cameroon Tribune (Yaoundé)

Cameroun: L'éclairage de Robert Mba - « Le fléau n'est pas que le fait de la pauvreté »

Propos recueillis par Alliance Nyobia

4 Novembre 2009


interview

L'éclairage de Robert Mba, sociologue de la santé et du développement, enseignant à Yaoundé I.

L'abandon d'enfant renvoie-t-il à quelque valeur, quelque principe que ce soit dans la société africaine ?

De manière générale, toutes les sociétés humaines font de l'enfant et de la famille, les noyaux de la société. Il n'y a pas de société qui ait pour vocation d'abandonner les enfants. En Afrique, un adage bien connu dit que l'enfant appartient à tout le monde. En d'autres termes, le processus de socialisation dans le contexte africain relève de la dimension socio-affective. Tout le monde voudrait et pourrait éventuellement éduquer un enfant, au regard de l'élasticité de nos liens parentaux. En somme, pour nos sociétés, l'enfant est une richesse, un bien précieux. Les Africaines ont le plus souvent manifesté une forme de surprotection de l'enfant qui ne laisse pas penser un seul instant qu'un enfant puisse faire l'objet d'un rejet ou d'un abandon total. Mais il faut dire que cette image correspond à ce que les sociologues appellent un idéal-typique, c'est-à-dire une forme de projection, une image idéalisée ou un artefact qui ne renvoie plus aujourd'hui à la réalité des faits

Quelles sont les causes du phénomène, selon vous ?

Il convient ici de dire que l’abandon des enfants, n’était véritablement pas jusqu’ici un problème social. Il le devient par l’ampleur, par les proportions et par l’amplification d’autres phénomènes sociaux qui, petit à petit, interpellent la conscience nationale. Avec les mutations socio-culturelles et économiques de l’heure, l’abandon des enfants peut se circonscrire dans un périmètre social et économique. Les enfants dans ce contexte sont généralement les premiers sacrifiés parce que les plus fragiles et vulnérables. La dimension économique se greffe sur celle socio-culturelle, dès lors que les ressorts économiques ne permettent plus à la grande majorité des parents, qui pour la plupart, vivent en milieu rural, d’assumer convenablement la socialisation de leur progéniture. Les flux des enfants abandonnés des zones rurales ou économiquement affaiblies vers les grandes villes en particulier, s’expliquent aussi par l’absence d’une réelle valorisation des zones paupérisées et surtout par le déficit d’infrastructures économiques et sociales. L’instinct de survie peut donc pousser les parents à faire de leurs enfants, souvent mineurs, des contributeurs économiques potentiels pour subvenir aux besoins de leur famille. Ce qui, en d’autres termes, peut aussi correspondre à un abandon des enfants.

Le processus de socialisation de l’enfant abandonné est sans doute perturbé. Quels en sont les impacts possibles sur les autres acteurs sociaux ?

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Les risques potentiels et le poids de la victimisation grandissant des parents «irresponsables » peuvent entraîner un certain nombre de ruptures dans la cohésion sociale. La rupture des codes sociaux qui passe par le refus de ces enfants sans repères de s’identifier à un ordonnancement permettant aux gens de vivre côte à côte et d’observer les règles élémentaires de savoir-vivre, le développement des formes d’agressivité que l’on acquiert dans la rue – car comme vous le savez, de la frustration naît l’agressivité. Or ces enfants sont quotidiennement en situation d’agression. On peut également citer le phénomène de jeunes filles mineures qui, malgré elles, sont enclines à se prostituer, n’ayant pas d’autres moyens de survie. Le prolongement de cette situation entraîne évidemment des formes de délinquance primaires pouvant prendre des proportions inquiétantes. Par ailleurs, on peut aussi observer une sexualité précoce avec des conséquences psycho-sociologiques dommageables, des formes d’exploitation ou d’esclavage pratiquées par des adultes sur des enfants sans défense.

Le mal est-il mal curable, selon vous ?

Marcel Mauss socio-anthropologue, disait que les faits sont têtus. Autrement dit, nous sommes aujourd’hui face à une réalité sociale qui est la conséquence de ce que l’on peut appeler les avatars de la modernité dans des espaces sociaux encore fragiles. Il faut, par conséquent, éviter de tomber dans un angélisme béat qui laisserait croire que tout sera résolu demain. L’abandon des enfants par leurs parents est un fléau qui n’est pas seulement le fait des géniteurs paupérisés. Il s’agit d’un mal profond qui trouve ses racines dans une société en proie à des problématiques de gouvernance. Le mal-être social et économique sévissant dans notre société est un indicateur de la perpétuation de ce genre de fractures sociales. En revanche, des formes de prévention peuvent guider l’action politique dans l’optique de réduire ce phénomène. Rendre effectivement gratuite l’école à tous les enfants, et mettre en place un processus d’éducation prioritaire pour ces derniers, développer des mécanismes de protection des enfants à travers la loi (qui existe déjà), développer des formes de resocialisation des enfants auprès de leurs parents (car rien ne remplace la famille) afin que l’affection primo-parentale ne soit pas complètement éteinte. Pour une action efficace, il faut donc éviter d’instrumentaliser ce phénomène à des fins politiques.

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