Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Le pays malade de son armée et de sa classe politique - Ces défis à relever pour ramener la paix

Professeur Boubacar Barry

4 Novembre 2009


Dans tous les cas, tout régime en Guinée aura à résoudre tôt ou tard les défis suivants dans un contexte marqué par le recul de la démocratie dans l'ensemble de l'Afrique de l'Ouest. Il s'agira de définir la nature du pouvoir central, dans ses rapports avec les pouvoirs locaux au niveau des régions des villes, des villages et des quartiers.

Le régime présidentiel qui régente toute l'administration du sommet à la base, est inadapté à la nature de nos sociétés plurielles qui ont besoin d'une grande autonomie pour se gérer dans un ensemble national non intégré. Le centralisme démocratique tout comme le centralisme étatique ont fait la preuve de leur incapacité à prendre en charge les besoins élémentaires des populations en matière d'éducation, de santé et d'infrastructures. Il faut nécessairement repenser l'aménagement du territoire pour l'adapter aux besoins de la population, dans l'espace national autant que dans l'espace régional auquel la Guinée appartient naturellement en partage avec les Etats voisins.

La lutte contre la gabegie, la corruption, le trafic de drogue, l'insécurité, etc., dépendra largement de la mise en place d'un Etat de droit dont les leaders seront élus à l'occasion d'élections transparentes et libres. Cela implique au préalable la séparation des pouvoirs entre l'exécutif, le législatif, le judiciaire. Cela suppose nécessairement la fin du népotisme et le choix des personnes en fonction de leur mérite et de leur compétence.

Mais pour en arriver à la mise en oeuvre des réformes profondes dont le pays a besoin, les Guinéens doivent nécessairement organiser une conférence de réconciliation nationale pour un devoir de mémoire sur la trajectoire de notre histoire commune sur la longue durée, avant la conquête, durant la période coloniale et surtout pendant ce demi-siècle de construction de l'Etat nation sur de fausses présomptions qui empoisonnent jusqu'ici notre existence. Cette conférence de réconciliation nationale doit nécessairement résoudre deux problèmes majeurs, l'ethnocentrisme ainsi que le rôle et la place de l'armée dans les institutions de la République.

Le premier point est central parce que l'ethnocentrisme est le vrai faux problème qui empoisonne la vie politique depuis la période coloniale et constitue un handicap à toute expression démocratique. Le problème n'est pas spécifique à la Guinée, il est le résultat d'une histoire coloniale mal assumée par les pères des indépendances qui ont voulu construire un Etat-Nation monolithique sur la base du parti unique, en contradiction avec la pluralité des sociétés africaines et les principes démocratiques de libre choix des dirigeants par le peuple. L'ethnocentrisme est un vrai problème, tant qu'on s'évertue à ne pas mettre sur la table le problème pour en discuter publiquement dans un cadre apaisé. Car l'ethnocentrisme est aussi un faux problème tant que le principe des libertés démocratiques, le droit d'expression, d'association et de manifestation ne sont pas garantis à tous les citoyens. C'est la seule manière pour mettre fin aux préjugés, aux idées reçues et consolidées dans l'esprit des Guinéens par la pratique des régimes précédents. A savoir que certains citoyens aiment leur pays mieux que d'autres et surtout le fait que des citoyens s'identifient au pouvoir du seul fait qu'ils appartiennent à la même ethnie ou région que le président.

On peut hélas reprendre mot pour mot la mise en garde que j'avais faite le 22 mai 1991 dans des circonstances similaires sur la Guinée, dans un texte publié sous le titre : 'La Guinée dans la quadrature du cercle ethnique ou enjeux démocratiques'. Je disais : Il est à mon avis, aussi dangereux pour une ethnie de s'identifier globalement à un pouvoir que de voir les autres ethnies individuellement ou collectivement, identifier le pouvoir à une seule composante ethnique. Il est encore plus dangereux pour un pouvoir ou ses représentants de s'identifier dans l'exercice de leurs fonctions à une ethnie. Si c'est le cas, il faut s'attaquer à la racine du mal, car l'arbitraire devient alors un art de gouvernement. La Guinée sera ingouvernable tant qu'une seule ethnie sera exclue de l'exercice et du contrôle du pouvoir. La démocratie et la prise en compte de la richesse de la diversité culturelle sont les seuls remèdes à l'ethnocentrisme qui est une forme détournée, de contrôler le pouvoir au profit d'une minorité.

Le second aspect est, sans aucun doute, la violence d'une armée qui a servi de support au régime de Conté, mais qui est traversée par toutes les contradictions de la société guinéenne, à savoir le népotisme, mais aussi la mal gouvernance et une formation au rabais qui l'empêchent aujourd'hui de jouer son rôle républicain de protection de la population. L'armée est malade et la population a perdu toute confiance dans sa capacité à assurer sa protection tant que les atrocités de janvier, février 2007 et celles du 28 septembre 2009 ne seront pas élucidées et les responsables punis.

Mais pour tenir une conférence de réconciliation nationale préalable à des élections libres et transparentes, il faut une période de transition d'un an au moins avec la mise en place d'un gouvernement d'union nationale, dont les membres ne seront pas candidats à un quelconque poste électif. Cela implique pour l'ensemble des forces vives une concertation particulière sur les modalités de cette transition en relation avec l'armée qui sera nécessairement partie prenante de ce processus.

Il est évident que le 28 septembre 2009 a créé une situation nouvelle en Guinée qui fait appel à des solutions nouvelles qui passent nécessairement par le dialogue politique avec l'armée pour la définition d'une feuille de route au-delà de la période de transition. Il faut orienter la réflexion sur les conditions qui permettront la refondation de la République sur de nouvelles bases. Pourquoi pas une fédération des quatre grandes régions naturelles de la Guinée, avec un Parlement fédéral et un gouvernement fédéral. Aucune piste ne doit être écartée, car l'ancien système d'une République centralisée autour de Conakry, la capitale, a fait preuve de son incapacité à assurer l'équilibre entre les régions et surtout leur développement. Il faut s'acheminer aussi vers un régime parlementaire dans la mesure où le régime présidentiel a mené, jusqu'ici, au despotisme d'une personne en l'absence de mécanisme de contrôle de son pouvoir.

Le problème aujourd'hui est de savoir si la Cedeao doit mettre la Guinée sous tutelle pour accompagner cette période de transition ou par un sursaut moral, le président du Cndd va mettre en place ce processus d'introspection nationale, en rendant le pouvoir aux mains d'un gouvernement d'union nationale avec la participation de l'armée, en renonçant de lui-même à toute prétention au pouvoir ( .) Dadis Camara est seul face à son destin devant Dieu pour ramener ou non la paix en Guinée.

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