Ignace Fanou
4 Novembre 2009
Refoulé des côtes gabonaises le 24 octobre, le MV Sharon, un navire transportant des migrants clandestins, a été intercepté une semaine après au large de Cotonou et conduit au port de la capitale économique du Bénin, avec 185 passagers de sept nationalités et un équipage de 14 membres.
Mais selon les autorités gabonaises, le navire avait été refoulé du Gabon avec 264 des 288 passagers à bord. Les passagers en règle avec les procédures d'entrée sur le sol gabonais, avaient été débarqués tandis que les irréguliers ont été refoulés vers leur dernier port d'attache, à Cotonou.
Selon la police béninoise, le bateau était parti du port de Cotonou le 12 octobre avec à son bord plus de 200 voyageurs et 14 membres d'équipage. A son retour dans ce port, le 31 octobre, ils n'étaient plus que 185 passagers et 14 membres d'équipage.
Mais, certains passagers ont déclaré qu'ils avaient quitté Cotonou le 5 octobre avant de récupérer d'autres passagers en cours de route. Selon des spécialistes, ce genre de navires transportant de passagers clandestins accostent généralement à coté du port de pêche où le contrôle policier est moins rigoureux que dans le grand port de Cotonou. Cette absence de contrôle fait craindre à certains observateurs des complicités locales dans ce trafic humain.
Le ministère gabonais de la Défense nationale avait indiqué que «Les papiers du bateau ne sont pas en règle. Son propriétaire a affirmé avoir été affrété par une tierce personne et ne pas connaître les gens à bord». Selon ce ministère, «On ne peut pas transporter plus de 200 personnes comme cela, sans rien, sans papiers».
Par ailleurs, les autorités gabonaises ont indiqué avoir confié une trentaine d'enfants à la Croix-Rouge et au Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), avant de renvoyer le bateau et ses passagers adultes hors des eaux territoriales du Gabon sept jours plus tard.
Selon le ministère de l'Intérieur du Bénin, l'UNICEF au Gabon a récupéré 13 mineurs béninois (sept garçons et six filles). Ils ont été placés dans des centres d'internement sociaux à Libreville, la capitale gabonaise, en attendant d'achever les formalités de leur retour au pays, a expliqué Armand Zinzindohoué, le ministre béninois de l'Intérieur et de la Sécurité publique.
«Actuellement, nous procédons à l'interrogatoire des clandestins pour remonter les différentes filières de ce trafic et situer les responsabilités tant du côté béninois que du côté de l'équipage», a déclaré Emmanuel Agani, directeur de l'émigration et de l'immigration du Bénin.
Après l'interrogatoire du capitaine et des passagers, la police béninoise entend mener des enquêtes approfondies pour démanteler les filières des trafiquants de migrants clandestins dans la sous-région ouest-africaine et à destination du Gabon, en Afrique centrale.
Au nombre des passagers clandestins du bateau, figurent 82 Béninois dont 13 sans papier, 57 Togolais dont 12 sans papier, 18 Burkinabé dont quatre sans papier, 16 Maliens dont un sans papier, sept Sénégalais, trois Ghanéens, et deux Ivoiriens dont un sans papier.
«Dans ce groupe de clandestins, il faut noter la présence de deux femmes, une Béninoise et une Ghanéenne, accompagnées respectivement d'un garçon de deux et quatre ans qui ont été pris en charge par la Brigade de la protection des mineurs», a indiqué Zinzindohoué.
Après une visite lundi aux passagers refoulés du Gabon et regroupés au commissariat central de Cotonou, Zinzindohoué a ordonné de remettre les Béninois à leurs familles respectives. Et les étrangers doivent être reconduits dans leur pays d'origine, en collaboration avec leurs représentants diplomatiques et consulaires au Bénin.
En outre, une enquête judiciaire a été ouverte à l'encontre des membres de l'équipage du VM Sharon battant pavillon guinéen, dont le capitaine et la majorité des membres de l'équipage sont des Ghanéens.
Les interrogatoires ont révélé que les passagers ont déboursé pour le voyage 300.000 francs CFA (environ 674 dollars) par enfant et 400.000 FCFA (environ 989 dollars) par adulte.
«J'ai payé 400.000 FCFA au commandant de bord qui a promis de s'occuper de notre transport et des formalités jusqu'à Libreville», a confié à IPS, un migrant togolais qui allait rejoindre des amis à Libreville.
Tout comme lui, certaines femmes n'ont pas caché les raisons de leur voyage. «Je vais au Gabon pour faire du commerce, c'est mieux qu'ici», a affirmé une Béninoise sous couvert de l'anonymat.
«C'est la première fois que je tente l'aventure. Je voudrais rejoindre mon frère qui est conducteur de taxi à Libreville», a expliqué un autre Togolais. «Je suis fatigué de conduire le zémidjan (taxi-moto) à Lomé», au Togo, a-t-il ajouté avant de jurer qu'il fera tout pour repartir au Gabon par bateau ou par avion.
Le réseau de transport de migrants clandestins s'est développé au cours de ces dernières années à cause du durcissement des conditions d'entrée et de séjour des étrangers au Gabon. Ainsi, beaucoup de sans papier préfèrent entrer illégalement dans ce pays par voie maritime pour éviter les tracasseries des services de l'immigration.
Or pour le voyage par avion, il faut avoir un passeport en cours de validité et un certificat international de vaccination valable. Le coût d'un billet aller retour Cotonou-Libreville-Cotonou est d'environ 674 dollars, selon une compagnie aérienne à Cotonou. Le vol dure environ une heure trente minutes contre quatre jours voire plusieurs semaines par bateau.
Le visa est délivré à l'ambassade du Gabon basée à Lomé, située à environ trois heures de route de Cotonou. Il coûte 35.000 FCFA (environ 79 dollars) pour les ressortissants béninois et togolais.
Selon des informations recueillies par IPS auprès des étrangers résidant au Gabon, la carte de séjour coûte 600.000 FCFA (environ 1.348 dollars) pour les Béninois et 800.000 FCFA (1.798 dollars) pour les Sénégalais. Et il faut 150.000 FCFA (337 dollars) pour le renouvellement de cette carte dont la validité est de deux ans.
«Pour une carte de séjour non renouvelée à temps, il faut payer 200.000 FCFA (450 dollars de pénalités!», déplore un Béninois résidant à Libreville, qui a requis l'anonymat.
Face aux tracasseries et aux dépenses afférentes au voyage, de nombreux passagers préfèrent prendre le risque du bateau.
Selon les témoignages recueillis auprès des passagers, il n'y a aucun médecin à bord de ces navires qui sont généralement destinés au transport de marchandises.
Toviho Moussou, un septuagénaire, qui a été rapatrié par deux fois du Gabon, a raconté à IPS une scène insolite dont il a été témoin, il y a quelques années. «Un voisin a succombé de pneumonie sur le navire alors que nous étions encore à sept jours de Libreville. Alors, le capitaine a ordonné d'emballer le cadavre et de le jeter par-dessus bord».
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