Sidwaya (Ouagadougou)

Afrique: Césaire Pooda, de l'IPPF-Afrique" - Les produits de santé relèvent de la souveraineté nationale"

Koumia Alassane Karama

5 Novembre 2009


interview

Césaire Pooda dirige le département en charge des questions de Plaidoyer et Communication au bureau Afrique de la Fédération internationale pour la planification familiale (IPPF). Nous l'avons rencontré à Accra, au Ghana, à l'occasion d'un atelier de suivi de la mise en Å"uvre du Plan d'Action de Maputo par les organisations de la société civile d'Afrique de l'Ouest, du 29 septembre au 02 octobre 2009, organisé par l'IPPF. M. Pooda s'exprime sur les grands défis du continent en matière de santé de la reproduction. Mais auparavant, il revient sur le rendez-vous d'Accra.

 Avez-vous des regrets à l'issue de cette rencontre ?

Des regrets, je ne sais si c'est le qualificatif approprié. En réalité, j'ai une appréciation assez contrastée. Parce que généralement les gens viennent à ce type de réunion en pensant qu'il faut ne présenter que les bons côtés. Il s'agit d'une Å"uvre humaine, et en tant que telle, elle est susceptible d'imperfections que l'on peut aisément comprendre. Il est donc important que ce type de rencontre fasse un examen sans concession des

Pour Césaire Pooda, la question de l'avortement doit être abordée avec la raison mais aussi, avec le coeur. choses en mettant sur la table également ce qui n'a pas marché. Vous avez pu observer vous-mêmes que certains pays ont présenté un tableau tellement positif que finalement l'on est en droit de se poser des questions. Nous connaissons nos réalités et, à ce titre, tout ne peut être parfait.

 Etes-vous aujourd'hui confiant quant à l'atteinte des objectifs du Plan de Maputo dans les délais requis ?

Au point où nous en sommes aujourd'hui, compte tenu de ce que nous avons vu ici et des différents rapports d'étapes que l'on peut consulter par ailleurs, si les choses continuent au même rythme, il est à craindre que nous soyons à courir après les objectifs du Plan d'action de Maputo, à terme échu. Ce n'est pas une bonne nouvelle parce que nous ne devons jamais oublier que la réalisation de ce Plan sera d'un grand apport dans l'atteinte des OMD. C'est dire donc que si la réalisation de ce Plan de Maputo a des failles, les OMD également en pâtiront. Certaines pratiques à combattre restent encore vivaces comme par exemple les mutilations génitales féminines. La délégation de Sierra Léone a expliqué qu'elle est pratiquée à 91% chez elle. Ce chiffre dépasse l'entendement, et indique l'ampleur de la tâche qui reste à abattre. C'est pourquoi, à Accra, on a demandé aux organisations de la société civile de repartir avec un plan d'accélération pour faire avancer un peu plus la mise en Å"uvre du Plan de Maputo. On se donne rendez-vous en 2010 pour apprécier et convenir de la suite, car il y aura très probablement un après Maputo I.

 La principale difficulté pour l'exécution du Plan semble être l'insuffisance des ressources financières. Que peut faire l'IPPF pour résoudre ce problème ?

Les questions financières sont effectivement récurrentes. Elles se posent également à l'IPPF. Nous avons la Hewlett Foundation qui nous appuie financièrement depuis 2003 en ce qui concerne le plan de Maputo. Sur les derniers financements que nous avons reçus d'eux, nous avons décidé de nous concentrer sur 10 pays (sur les 44 que couvre l'IPPF/Afrique) dont le Burkina Faso. Nous avons mis en place un petit fonds pour essayer d'appuyer, un temps soit peu, la mise en Å"uvre d'activités de plaidoyer en faveur du Plan de Maputo dans lesdits pays. Nous espérons ainsi pouvoir montrer des résultats tangibles en 2010. En Afrique centrale, en RDC particulièrement, la société civile arrive à faire un travail magnifique. Elle a réussi à amener avec elle l'UNFPA qui finance les activités du groupe de la société civile dans le sens de la mise en Å"uvre du Plan de Maputo. C'est un bon exemple, à suivre par les organisations de la société civile des autres pays, parce que l"IPPF ne pourra pas tout faire.

 Il y aurait une relation entre le Plan de Maputo et l'atteinte des OMD. De quoi s'agit-il exactement ?

D'abord parce que les OMD comme le Plan de Maputo parlent avant tout de développement et de bien-être humain. Regardez les OMD : au moins 3 objectifs concernent la santé. Le lien est donc évident. C'est pourquoi nous Å"uvrons à montrer combien la réalisation du Plan de Maputo contribuerait à l'atteinte des OMD. Nous avons été témoins de situations dans des ministères en charge des questions de santé ou de développement, où ce lien n'était pas si évident pour nos interlocuteurs. Cela nous a poussés à axer nos actions de plaidoyer sur la démonstration de ce lien nourricier entre les deux.

 Nous savons que la mayonnaise de la planification familiale tarde à prendre. Ne vous arrive-t-il pas de penser que vous prêchez dans le désert ?

Ce n'est pas parce que c'est difficile qu'il faut baisser les bras. Ce serait faillir et trahir l'idéal du mouvement originel qui a donné naissance à l'IPPF. Au milieu des années soixante dix, dans un pays voisin que je ne nommerai pas, les autorités se sont livrés à une véritable chasse à l'homme contre ceux qui osaient parler de planification familiale, au motif qu'il y avait suffisamment de place pour soixante dix millions de personnes sur leur territoire. La vérité, c'est qu'avec moins de vingt millions d'habitants qu'il compte aujourd'hui, ce pays s'est payé le luxe d'un conflit fratricide dont on en est encore à scruter la fin. Allez imaginer soixante dix millions d'âmes dans cette situation ! Dieu merci, même sur le tard, Malthus commence à faire des adeptes et à être entendu dans nos contrées, et mieux vaut toujours tard que jamais. Dans les discours de la plupart des dirigeants du continent, la nécessité d'une meilleure maîtrise de la croissance démographique est une question de plus en plus ouvertement discutée et acceptée et va devenir, j'en suis convaincu, encore plus centrale dans les stratégies de développement à venir de nos pays. Dans ces conditions, je n'arrive pas à comprendre comment un secteur aussi clé et stratégique peut être abandonné aux bailleurs de fonds étrangers. Pour moi, ce n'est ni plus ni moins que de la démission. Regardez vous-même dans les présentations faites par les délégations, à quelle hauteur sont financés, par exemple, les produits de la contraception par les bailleurs de fonds ! C'est tout simplement consternant. L'approvisionnement des pays en produits de la santé de la reproduction doit relever du domaine de la souveraineté nationale. Que fera-t-on donc le jour où les bailleurs se retireront ? Prendre son destin en main, comme le clament haut et fort les hommes politiques, c'est aussi assumer ce type de responsabilité.

 Vous avez eu l'occasion de rencontrer le président Blaise Compaoré pendant le FESPACO 2009. Que lui avez-vous dit sur la question ?

En effet, c'était à l'occasion de l'audience qu'il avait accordée le 3 mars 2009, au directeur régional de l'IPPF pour l'Afrique, que j'accompagnais. Nous avons discuté de toutes ces questions, des activités de l'IPPF au niveau du continent et du Burkina, à travers son affilié, l'ABBEF. Je puis dire que l'homme a le sens de l'écoute et voit tout de suite dans les propos de son interlocuteur des lieux de connexions avec ses pensées. C'est ainsi qu'il a beaucoup insisté sur le développent de l'humain comme la finalité de toute action politique, et s'est montré prêt à nous appuyer dans les instances sous-régionales, régionales et internationales. La centralité du développement humain a gouverné toute son intervention, au cours de l'audience, et nous a beaucoup réconfortés. C'est une tonalité qui frappe bien entendu. Il s'est rappelé, ce jour-là, que l'ABBEF va fêter au mois de novembre ses 35 années d'existence, en souhaitant que rien ne soit laissé de côté, pour marquer l'événement. Il a eu un discours qui épouse largement les contours de notre action, et nous nous en félicitons.

 L'IPPF plaide pour un accès universel à l'avortement sécurisé. Mais les choses ne bougent pas dans ce sens. Comment relever cet autre défi ?

C'est vrai que l'avortement, vu sous un certain angle, est une question très difficile. La seule évocation du mot peut faire de vous un paria dans certains milieux. Mais je crois qu'il faut, le plus simplement du monde, regarder les faits et mettre les autorités de nos pays devant leurs responsabilités. C'est à l'aune de leur capacité à donner des réponses adéquates aux questions difficiles que l'on reconnaît les hommes politiques dignes de ce nom. Il ne fait pas de doute que la problématique des avortements clandestins et leurs conséquences néfastes, en terme de mortalité, restent largement liés à la pauvreté. Parce que celles qui ont les moyens trouveront toujours un médecin gynécologue pour se faire avorter dans des conditions acceptables, malgré sa non autorisation. Il est temps d'arrêter cette hypocrisie. Tenez, l'expérience montre que les pays qui sont allés courageusement à la dépénalisation de l'avortement ont enregistré une décrue de la mortalité maternelle. Cela pourrait suggérer un lien de cause à effet. Il faut exhiber les statistiques qui font froid dans le dos, à l'endroit du grand public et des dirigeants politiques dans nos pays. Nos sÅ"urs, nos mères meurent chaque jour pour cause d'avortements clandestins. Elles subissent ce sort, principalement parce qu'il leur est dénié le droit de choisir d'avoir un enfant ou pas, de garder une grosse ou pas. Au total, il n'aura échappé à personne que l'interdiction n'empêche pas les avortements. C'est un constat que nous faisons tous dans nos pays ; alors il faut oser prendre ses responsabilités en tant que politiques, parce qu' être responsable, c'est s'attaquer aux problèmes difficiles. Si on entre en politique pour résoudre les problèmes de la cité, en voici un qui crève les yeux. La question de l'avortement doit être abordée à la fois avec la raison mais aussi avec le cÅ"ur. J'ai lu un article dans lequel il est dit qu'avec 200 shillings (environ 1200F CFA) on peut se faire avorter dans certains milieux au Kenya. On peut aisément imaginer les conditions dans lesquelles ces avortements interviennent avec 99% de chance pour la femme de rester sur la table. Pensez-vous qu'il est question là de milieux hospitaliers qui ont pion sur rue ? L'article en question parle du Kenya, mais, il s'agit d'une situation que l'on peut retrouver dans chacun de nos pays. Ce sont des réalités que nos autorités se doivent d'affronter. Aller en politique c'est être responsable et être responsable, c'est s'attaquer aux problèmes difficiles. Je voudrais, pour conclure sur ce point, rappeler que l'IPPF se définit comme une organisation qui milite en faveur du choix, et non pas comme nos détracteurs le véhiculent, à dessein, une organisation qui prône l'avortement. C'est plus qu'une nuance et cela mérite d'être souligné. C'est pourquoi d'ailleurs, nous recommandons à nos membres affiliés dans les pays de travailler dans le cadre et la limite des textes de loi en vigueur. Maintenant, si le cadre juridique n'est pas favorable, il leur appartient de travailler à changer les choses en toute légalité.

 Sur la question de l'avortement, vos détracteurs sont surtout les religieux et coutumiers. Quel message avez-vous à leur endroit ?

Il n'ya pas qu'eux figurez-vous, mais puisque vous les citez, je m'en vais vous répondre. Les religieux, en effet, font partie de ceux qui s'opposent à notre travail sur bien des aspects. Je discute souvent avec des religieux. En off, il y a en qui finissent toujours par vous concéder quelques vérités. Mais il faut comprendre que chacun est dans son rôle. Ils font leur boulot et l'IPPF le sien. Mais en étant chacun dans son rôle, il ne faut jamais perdre de vue que ce que l'on fait ou ne fait pas, a des conséquences sur la vie des gens. En dépit de toutes les barrières qui se hisseront devant elle, l'IPPF continuera son combat parce qu'il est celui du libre choix pour tous. Heureusement que parmi les religieux, quelques nuances s'expriment qui laissent penser que les choses pourraient évoluer un jour. Sur l'échiquier français, pour ne prendre que cet exemple, je n'hésite pas à dire que quelqu'un comme Mgr Gaillot, est un Evêque de son temps qui prend des positions courageuses sur des questions sensibles comme le sida ou le port du condom, et il a raison parce que la réalité crue est qu'aujourd'hui des gens meurent parce qu'ils ont contracté le VIH. Prenons date, si vous le voulez bien, car l'histoire donne toujours raison à des précurseurs comme Mgr Jean-Marie Gaillot, même si aujourd'hui il est mis à la touche.

Dans quelles mesures la presse pourra-t-elle vous vous accompagner dans vos combats ?

La presse a un rôle important à jouer. Vous, journalistes, avez un rôle-clé à jouer dans la promotion du Plan de Maputo, et de la santé de la reproduction de façon plus large.

C'est pourquoi nous tenons, au maximum, à associer les médias à ce type de rencontres afin que vous soyez davantage imprégnés de ce que nous faisons. Le bien-être de l'homme est au coeur du Plan de Maputo, et il est important que vous l'expliquiez aux dirigeants de nos pays, ainsi qu'au grand public. Il est également important que vous demandiez aux politiques, d'expliquer pourquoi par exemple un document majeur comme le Plan de Maputo, n'a pas le niveau de mise en Å"uvre souhaité, à ce stade. Nous sommes donc très complémentaires, c'est pourquoi, nous pensons que vous devez être de nos combats. Mettons-nous alors ensemble pour le bien-être de nos populations les plus déshéritées.

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