Yves Atanga
5 Novembre 2009
Le directeur de la rédaction de Cameroon Tribune a tiré sa révérence hier à Yaoundé, vaincu par la maladie.
Au milieu de cette matinée que la rédaction pensait pouvoir consacrer aux finitions d'un dossier spécial 6 novembre, la nouvelle fatidique vient changer le programme. Vers 11h 30, c'est Louis D. Edzimbi en larmes qui jette un froid : «Le directeur est mort !» Attroupement immédiat dans le bureau du grand reporter, qui raconte, toujours aussi ému, comment il a été informé. Un coup de fil à la famille et des pleurs lui ont permis de confirmer. Ce récit finit par convaincre l'auditoire assommé. Et la nouvelle se répand. Des larmes coulent sur les visages de ceux qui pleurent en silence. Mais pour d'autres collaborateurs, c'est plus fort. Ils ne peuvent retenir leurs sanglots. L'information est vraie. Malheureusement.
Et alors que la rédaction se déporte vers le quartier Emana où résidait le directeur, les souvenirs entament leur défilé macabre. D'abord les plus récents. Certains l'ont vu pour la dernière fois alors qu'il prenait son congé annuel en mars dernier. Juste un break pour faire un bon bilan de santé, pensait-il. Avec quelques collaborateurs, Abui Mama évoque notamment cette douleur à la cuisse. Apparemment, rien de bien grave. Un peu comme tout le monde à la rédaction, il disait être fatigué, mais paraissait si solide, qu'on était sûr de le revoir au bout de quinze jours.
Il ne faut décidément pas se fier aux apparences. Quinze jours passent vite, un mois, et même plus. Toujours pas de directeur. En fait, on ne le reverra plus jamais à la rédaction. Les examens médicaux révèlent quelque chose de plus sérieux. Quelque chose comme une tumeur. Le congé s'achève, mais le directeur ne revient pas. On apprend qu'il est au CHU. Et des délégations se succèdent au chevet du malade, quand ce ne sont pas des visites individuelles. Il regagnera finalement son domicile d'Emana dans l'attente d'une évacuation sanitaire en France. Physiquement diminué par la souffrance, le « DRCT » comme on l'appelait ici, garde sa bonne humeur, son humour, trouve les mots pour faire sourire, quand il lui arrive de raconter son séjour à l'hôpital. Il donne même l'impression de reprendre des formes, fait l'effort de raccompagner ses visiteurs jusqu'au portail.
Professionnel
Jusque-là, il a le moral, évoque son éventuel retour, « si Dieu le veut bien ». L'aboutissement de son dossier d'évacuation sanitaire, un vrai motif de soulagement. Et son retour au pays, une raison d'espérer pour sa famille et ses collègues. D'autant plus qu'il affiche toujours cette bonne humeur. Mais la maladie continue de le ronger. Elle finit par l'avoir. Par l'arracher à l'affection de son épouse et de ses enfants. Au respect et à l'admiration de ses collègues et confrères.
A Cameroon Tribune, chacun a sa petite histoire avec Abui Mama. Aussi bien ceux qui l'ont connu dans sa belle ascension que les tout jeunes arrivés au moment où il faisait son retour. Entre 1980 et 1992, ce pur produit de la sixième promotion de l'ESIJY (1975-1978) gravit les marches avec pour armes, son talent et son professionnalisme. Reporter, chef de bureau, chef du service politique, rédacteur en chef, directeur des rédactions. Il quitte la maison en 1992, rebondit comme chef de la cellule de communication à l'ex-Minefi. Jusqu'à l'appel irrésistible de la rédaction. Il revient donc fin 2005 comme directeur.
Parce qu'il a tout connu à CT, Abui Mama a, au cours de ces dernières années, l'autorité professionnelle et morale pour être le précieux trait d'union entre les générations de journalistes. Des brouilles mémorables se terminent dans son bureau, à l'abri des amateurs de « déballages ». L'homme sait surtout rester un journaliste exemplaire. Humble, sérieux dans le comportement, vif dans l'écriture, une des plus belles plumes de l'histoire de Cameroon Tribune. Le billet « Autant le dire » par exemple, lui doit une bonne partie de sa célébrité.
Le plus beau souvenir de lui ? Chacun dira. Mais quelle belle image que celle de cet homme de 58 ans, expérimenté comme on le connaissait, qui s'enfermait dans son bureau pour écrire consciencieusement ses articles. La secrétaire était prévenue. Pas de visiteurs, pas de téléphone. Comme un élève de l'école primaire, il avait besoin de concentration pour donner le meilleur de lui-même. Alors que, pas loin, de jeunes confrères réussissaient l'exploit d'écrire leurs articles en faisant du « chat » sur Internet. Il nous manquait depuis plus de six mois. Mais depuis hier, ce sont les mots qui manquent pour exprimer cette sensation de vide, que ses photos sur les murs de la rédaction ne font même que renforcer.
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