6 Novembre 2009
La cuvée 2009 des prix littéraires français (Médicis et Goncourt, principalement) a consacré le vieux rêve identitaire de l'espace francophone. La désignation de Dany Laferrière, Haïtien naturalisé canadien et celle de la Française Marie Ndiaye, renvoie en effet à Antonine Maillet dont le roman, "Pélagie-la-charrette" paru le 1er août 1979 aux éditions Grasset, fut récompensé la même année par le Prix Goncourt, donnant à son auteur la distinction d'être l'une des deux seules personnalités non européennes (avec Atiq Rahimi en 2008) à qui le prix fut décerné, relèvent certaines sources.
1979 et 2009 sont en effet la consécration de cette recherche effrénée de soi-même par un retour aux racines culturelles et une volonté de vie, une fois la survie acquise, parfois au prix d'errances et de questionnements qui symbolisent la déchirure morale et la transplantation culturelle mal réussie. La francophonie littéraire est en questions et cherche une réponse.
Le prix Médicis au Canadien d'origine haïtienne Dany Laferrière reconnaît l'écrivain de l'exil et de l'espace nord-américain, pour "L'énigme du retour" (Grasset). Ce sont les sempiternels "Cahiers d'un retour au pays natal" quand Laferrière, nom désuet au besoin parce que vieillot, qui renvoie souvent à la Picardie et au midi français dont les habitants ont essaimé en Amérique du Nord et dans les îles du Sud, Laferrière donc retourne en Haïti à la suite de la mort de son père, exilé lui-même dans les années 1960 par le dictateur Papa Doc, le père de Jean-Claude Duvalier.
De son côté, Marie Ndiaye confiait au journal "Le Monde", aussitôt le résultat connu, le 2 novembre, que son oeuvre (« Trois femmes puissantes ») « est le portrait de trois femmes fortes, chacune à sa manière. Ce qui les unit, c'est une force profonde, une croyance en qui elles sont, une façon de ne jamais douter de leur propre humanité. Ce sont des femmes tranquillement puissantes ». Marie Ndiaye a dit espérer que cette récompense permette de mieux faire connaître l'histoire des femmes africaines. "L'histoire des migrants est une histoire déjà souvent relatée, mais si le sort de ces gens peut être encore mieux su et compris, j'en serai très contente". (lemonde.fr du 2 novembre 2009)
Le Sénégal avait cru un instant retrouver une compatriote bon teint qui a vécu l'absence d'un père qu'elle ne connut pratiquement pas ; et c'est elle-même qui se résume trois fois par une puissance non encore égalée à être elle-même, de ne jamais douter dans cette sorte d'auto-saisine morale de cette enveloppe physique corporelle qui la maintient débout. Cette absence n'a pas traduit un défaut de socialisation seconde : de nature et de culture, comme dirait Lévi-Strauss qui vient de nous quitter, Marie Ndiaye est retombée sur ses racines, intuitivement, émotivement, de façon raisonnée. Sans recherche, sans mouvement circulaire qui fait tourner en rond.
Cette migration, symbolique au fond, cette éternelle recherche de soi et d'un chez soi, ce retour sans cesse renouvelé aux sources premières, finalement cette quête sans cesse renouvelée de soi-même et des autres, les membres du jury Goncourt les avaient magnifiés il y a exactement trente ans avec Antonine Maillet : "En 1755, année de la déportation des Acadiens, Pélagie Bourg dite Le Blanc, devenue esclave en Géorgie, décide de rejoindre l'Acadie, sa terre natale avec ses enfants. Après des années de misère, Pélagie s'achète une charrette. Accompagnée par d'autres exilés, elle part à la rencontre de sa destinée et se lance dans une longue odyssée de dix ans, faite d'amours et de dangers. De Charleston à Baltimore, à travers la vie de Pélagie, c'est tout son peuple qui vivra la guerre d'Indépendance américaine et souffrira de la haine des protestants de Boston" (Encyclopédie).
L'Odyssée de Homère nous revient, avec un Ulysse prenant tous les traits, comme naguère, mâles ou femelles, renvoyant l'humanité à Sisyphe infatigable et à Emile Durkheim de « La division du travail social ».
Y aurait-il alors un inconscient collectif (francophone ?) qui revient à intervalles plus ou moins réguliers pour se pencher sur cette recherche identitaire de soi-même et d'ouverture vers les autres ? Cette angoisse existentialiste ne se retrouve-t-elle pas également chez les Américains jamais remis de Dien Bien Phu et de la bérézina du Viêt-Nam et encore frappés par un terrorisme qui remet en cause la non reconnaissance des autres dans leurs droits inaliénables à vivre chez eux, en terre palestinienne, avec cette cohabitation difficile, c'est-à-dire cette non-reconnaissance de l'altéralité hébraïque ?
Toutes les aires géographico-culturelles du monde sont en effet marquées par une défaite de départ et la surimposition, au niveau local, de forces étrangères coercitives et castratrices.
La France a survécu à César et à Alésia grâce à Astérix qui, d'un minuscule coin de la Gaulle, a permis de sauver le pays, la langue et les cultures françaises. Le Canada français, principal terre d'exil et de colonisation des Français à partir du XVIIème siècle, survivra à la trahison de la mère-patrie et à la défaite des Acadiens sur les Plaines d'Abraham grâce surtout à la forte prégnance de l'Eglise qui imposera une revanche des berceaux pour renverser les "Dix petits nègres dans les colonies" préférables "à quelques arpents de neige", selon la célèbre formule de Montesquieu durant le siècle des despotes éclairés. Antonine Maillet reviendra sur la volonté de la communauté anglo-saxonne du Canada de maintenir l'autre peuple fondateur dans son éternel rôle de porteur d'eau et de scieur de bois en disséminant les Acadiens le long des cotes américaines jusque loin dans le Sud profond. La révolte des Patriotes, au Manitoba, en 1827, la pendaison de Louis Riel, trois ans plus tard, la crise du Labrador, en 1927, investiront le Québec du rôle historique de creuset de survie du peuple francophone du Canada. La Louisiane, la Géorgie, l'océan anglophone n'engloutiront jamais l'archipel de résistance que constituent la Belle Province, l'Acadie (le Nouveau-Brunswick) et, accessoirement, le Manitoba.
Au questionnement existentialiste de l'Anglophone Macbeth, Antonine Maillet, Dany Laferrière, Marie Ndiaye et les autres répondent être et demeurer à travers les âges et le temps en ce qu'ils sont, en leur force, en leur foi de ne jamais douter de leur humanité pendant que l'autre les prenait pour des sous-hommes incapables d'histoire.
PAR Pathé MBODJE, Journaliste, sociologue
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