Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Gestion du pouvoir - De la Baule à Yaoundé - Vacances ou vacance ?

Par Charly Gabriel Mbock

6 Novembre 2009


opinion

Au terme de sa réflexion sur les absences du chef de l'Etat, il aboutit à la décision selon laquelle la démocratie a pris ses vacances au Cameroun.

Le 1er janvier 2010, le Cameroun comptera cinquante (50) ans d'indépendance. Une indépendance conquise de haute lutte par des filles et fils du Cameroun dont la plupart ont payé de leurs vies leur engagement. Mais comme chacun sait depuis Charles Péguy: "tout commence en mystique et tout finit en politique". La mystique du patriotisme et du destin de la nation camerounaise a beau avoir été pensée par les plus valeureux de ses enfants, elle a beau se fonder sur leurs sacrifices les plus honorables, il semble venu, hélas, le moment où ce destin devait être dévalorisé par l'incurie de la gabegie et des scandales de jouissance.

Pourtant, les Camerounais qui se sont mobilisés pour l'indépendance ont eu le courage de leur rêve et de leur indignation, la puissance de cette dernière étant étroitement liée à la puissance du premier. Leur capacité d'indignation et de révolte a été le ressort de leur mobilisation patriotique. Curieusement, et en fait abusivement, ils ont été baptisés "Rebelles". Leur crime semble avoir été de se lever pour la défense de leur patrie. C'étaient des Résistants au même titre que ceux d'ailleurs qui, en Hexagone par exemple n'avaient simplement pas accepté la honte pour la France d'avoir dû accréditer un Ambassadeur de France à ... Paris!

Ces Résistants ont, eux aussi, refusé l'occupation de leur territoire par des escadrons de rapine. Et Ruben Um Nyobe serait, lui, un rebelle! Wandji Ernest et Kingue Abel, Moumié et Ossendé Afana, tous des "Rebelles" ? Quel serait alors, dans ces conditions le mérite de ce rebelle de Jean Moulin? De qui se moquerait-on si Guy Mocquet devait n'être qu'un rebelle à bannir à jamais de la mémoire de France? Quel serait alors le mérite de ce rebelle de De Gaulle si la lutte pour la libération de la France devait être jugée par les seules grilles des Nazis?

A défaut d'être conséquents, Messieurs, soyons au moins cohérents: Jean Moulin, c'est le Ruben Um Nyobe de notre chère France. Et quand on veut bien se souvenir qu'en 1940, c'est au Cameroun que De Gaulle est venu recruter ses premiers soutiens avec Leclerc, on peut aussi bien honnêtement (mais quel vocabulaire !) se convaincre que ces forces de résistance puisées au Cameroun pour la libération de la France ne pouvaient manquer de reprendre la main pour la libération du Cameroun, leur propre pays.

Mais comme de bien entendu, le Cameroun ce n'est pas la France. Heureusement. La différence entre les deux pays " amis " tient de ce que l'un parasite le destin de l'autre. Le Cameroun qui ne fut point une colonie française mais la pupille des Nations Unies, notre Cameroun à nous ne s'est retrouvé dans la gibecière de la France qu'à la suite des collusions qui ont prévalu dans les coulisses des Nations Unies et au cours desquelles on a vu " la Mère des libertés" promptement devenir liberticide au nom de ses intérêts mercantiles, matérialistes et géopolitiques.

Cinquante ans plus tard, l'on n'en est pas sorti. " Que vaudrait la France sans ses colonies ", se préoccupait De Gaulle, plus tard relayé par François Mitterrand - qui savait ce qu'il disait en sa qualité d'ancien ministre français des colonies?

Cinquante ans après l'engagement patriotique pour l'indépendance la mystique de l'honneur a cédé à la politique des honneurs. Les Pères Fondateurs ont nourri de leur sang le destin de leur pays. Les Pairs profiteurs ont coalisé pour l'anémier. Mais il ne faut surtout pas en parler: ce serait " ternir l'image de marque du Cameroun". La vérité ce jour est que nous n'avons même plus besoin d'en parler : cette image de marque est effectivement déjà bien marquée, maculée par des scandales d'une jouissance prébendière et vacancière. Celui qu'un journal consacra jadis comme " Vacancier au pouvoir à Yaoundé" ne s'est pas démenti: il avait sa réputation à défendre et il vient de le prouver à la Baule.

Nous revendiquons le droit de nous en émouvoir; ce droit à l'humeur fait partie intégrante des droits de l'homme, et la liberté d'expression ne saurait se limiter à la liberté de passer la pommade, ou de rédiger des motions de soutiens, les unes aussi ridiculement insipides que les autres. Renoncer à son droit au mécontentement et à la capacité de l'exprimer reviendrait à trahir le sacrifice des Pères Fondateurs de la nation camerounaise. Et l'on sait que cette nation n'a pas été fondée par les pouvoirs successifs qui en ont eu la gestion depuis son indépendance. Le Cameroun doit son indépendance à la capacité d'interpellation de jeunes patriotes camerounais poussés par leur générosité à exposer leur jeunesse et, finalement, à livrer leur vie. C'étaient de jeunes quadragénaires pour les plus âgés. Ils n'avaient donc même pas cinquante ans au moment où ils s'engageaient pour l'honneur de la Patrie. Ils n'avaient pas cinquante ans quand on les assassinait. Mais 50ans après, la politique opportuniste des motions de soutien a supplanté la mystique nationaliste du Mouvement National.

Nous avons là une côte à remonter, un échec à rattraper et, sans aucun doute, des excuses à présenter à la mémoire de l'avenir. Mais il se peut que nous n'ayons même plus à nous mettre en colère pour nous faire entendre. Il suffirait de relever qu'au Cameroun, le Chef de l'Exécutif se charge "personnellement" de ternir l'image du Cameroun et de se disqualifier dans l'opinion internationale.

En effet, le Chef de l'Etat du Cameroun fait activement la contre publicité du tourisme camerounais. Le Président de la république du Cameroun ne peut pas avoir ignoré qu'en passant des vacances aussi dispendieuses loin des belles plages de Kribi, des paysages des Kapsikis et de Rhumsiki, son message serait que le Cameroun n'est pas une destination touristique qui mérite le déplacement. En territoire camerounais, la dépense n'aurait pas été aussi élevée. Elle l'aurait été que ce sont des Camerounais qui en auraient prioritairement profité. Le 31 Août 2009, dans son Journal de 19/20 heures, France 3 a donné le chiffre de huit cents mille (800.000) Euros. Que n'aurait fait une telle somme pour le tourisme national? N'aurait-elle pas été une grande incitation pour l'industrie touristique en détresse et une invite persuasive en direction des touristes?

Hélas, nous faisons-là contre le tourisme national ce que nous avons fait contre l'éducation nationale: ne pas offrir la moindre sécurité morale et financière aux enseignants malgré la délicatesse de leur vocation, et envoyer nos enfants se former ailleurs, de la Maternelle à l'Université. Sans doute faisons-nous contre le tourisme national ce que nous avons fait contre la santé: ne pas équiper nos hôpitaux, ne pas garantir des conditions de travail décentes à notre corps médical, mais multiplier et diligenter nos propres évacuations sanitaires au moindre rhume. Comment persuader les Camerounais que nous aimons notre pays quand nous faisons vacciner nos chats et nos chiens en Suisse pendant que des nourrissons crèvent de malnutrition et de malaria chez nous? De bruyants défenseurs des orgies vacancières ont estimé que les chiffres publiés par les médias étaient faux; mais aucun d'eux ne nous a fourni les chiffres exacts. Combien, exactement, a-t-on claqué à la Baule? Tous les autres en auraient menti, sauf eux : qu'est-ce que mentir, sinon ne pas dire la vérité ?

" Chacun a le droit de prendre des vacances ! ", ont-ils péroré. Nous ne croyons pas intelligent de discuter ce point, d'autant moins que le droit de se reposer est lié au devoir de travailler. Seulement, une certaine Mme Balme, qui s'est présentée à la télévision française comme "Conseillère politique de M. Biya" a eu la lucidité de déclarer que le Président de la république du Cameroun travaille quand il a pris ses vacances. Il travaille donc quand il ne travaille plus, le Président! L'Académie française n'a certainement rien compris quand elle définissait le travail et les vacances comme deux notions différentes et même antinomiques. Nous devrons réapprendre à nos écoliers que "se reposer" est synonyme de "travailler". Nos thuriféraires n'y verraient aucune absurdité: le Président travaillant lorsqu'il se repose et se reposant lorsqu'il travaille, n'en travaillerait plus du tout, puis qu'il est affirmé qu'il travaille quand il arrête de travailler. Dans cet absurde, la "Conseillère politique" du Président a dû longtemps "travailler", elle, pour trouver cette perle. C'est à de tels succès qu'on parvient lorsqu'on n'a pas la décence de se taire, ni l'humilité de son incompétence. Mais comme Mme Balme vient de le prouver, ignorance et prétention peuvent faire bon ménage sur le dos des Camerounais, surtout sur les plages de la Baule...

On affirme que le Président de la république n'aurait dépensé qu'un peu d'argent de son propre argent. Nous ne croyons pas nécessaire d'insister, car il serait encore plus immoral que la somme dilapidée sur cette station balnéaire, un demi milliard de nos francs, ne soit pas de l'argent gagné. Or c'est précisément parce que cette somme est présumée gagnée que sa dilapidation fait problème. La dépense querellée tient sa gravité du scandale de jouissance qu'elle révèle en pleine situation de sinistre économique et social: elle fait violemment injure à l'indigence des populations pauvres et très endettées du Cameroun. Comment un Chef d'Etat d'un pays aussi surendetté que le Cameroun peut-il s'offrir tant de licence en méconnaissance de son peuple plié par la misère? Que penserait-on d'une personne qui se goinfrerait ostensiblement de friandises au milieu d'enfants déshydratés par la malaria, mal nourris ou agonisants? Et quelle gloire pour un parent qui prendrait des aises coûteuses sans s'être assuré que sa progéniture a mangé, s'est soignée, s'est inscrite à l'école ? Combien sommes-nous d'enfants de pauvres à n'avoir jamais su avant un certain âge que nos parents mangeaient aussi, tant ils tenaient à s'assurer que nous avions eu de quoi avant de prendre un morceau?...

La question n'est donc ni administrative à propos du droit d'un travailleur aux vacances, ni financière à propos de l'origine réelle des sommes dilapidées. La question est morale, d'ordre éthique. Car il faut considérer cette dépense licencieuse comme l'une des violences morales les plus inhumaines que les populations du Cameroun aient subies depuis l'indépendance. Et chacun sait que les chefs d'Etat ne commettent pas d'erreurs : commise par un Chef d'Etat, la moindre erreur est une faute lourde qui pèse de tout le poids des populations qui en subissent les conséquences.

Le déficit éthique trahi à la Baule repose donc sévèrement la question du sens humain et de la pudeur que devrait avoir tout dirigeant. La raison de l'indignation qui ronge les Camerounais est morale. Ils ont le douloureux sentiment que leur Président a manqué à la fois de pudeur, de discrétion et de coeur et qu'en définitive, tout cela manque de classe: les cinq étoiles de l'hôtel du gaspillage ne brilleront jamais assez pour compenser le ternissement subi par l'image du Cameroun. Huit cents mille (800.000) Euros, cela fait 524 millions de nos francs tropicaux.

Monnaie de singe sans doute ! Mais quand on sait que l'Etudiant camerounais doit payer 50.000 F Cfa de frais d'inscription et qu'il n'en dispose que très péniblement, on s'aperçoit que s'il s'était seulement abstenu de se reposer de ne pas travailler, le Président de la république aurait pu faire inscrire 10.480 jeunes Camerounais dans les universités d'Etat. Un tel message à la jeunesse camerounaise aurait été de loin plus significatif que la phraséologie verbeuse qui lui est servie à chaque veille du 11 février.... Et nous ne parlons pas de ces jeunes en fin de formation académique ou professionnelle qui, rendus au seuil de la vie active, manquent du minimum d'appui pour se lancer dans la bataille pour la survie par la création d'une activité génératrice de revenus! Combien de micros crédits aurait-on extraits des huit cents mille Euros en faveur des jeunes Camerounais en quête d'emplois et par ailleurs déterminés à s'auto employer?

Nous pensions naguère que l'on manquait de vision. Nous n'avions pas compris que l'incurie n'a pas de plafond, et que la culture de jouissance est un marécage sans fond dans lequel d'aucuns plongent avec de moins en moins de réserve, comme pour s'assurer qu'ils ne regretterons pas de n'avoir pas assez "vécu" : Narcisse ne jure donc plus que par Narcisse. A force de vivre devant son miroir; il est le meilleur, le plus beau et le plus camerounais de tous les Camerounais. Premier magistrat, premier sportif, il est devenu le plus grand commun déstabilisateur de l'image de marque de la nation. "Premier partout!" préconisaient les Pères de l'Indépendance. Tel est le cas, sauf que c'est par antithèse!

C'est la sombre vérité qui nous est ainsi assénée par l'ostentation de la Baule: après trois décennies de contradictions consignées dans le permanent décalage entre le discours moral et l'immoralité de l'action, il est assurément difficile de faire mieux dans l'inconséquence.

Et comme s'il ne suffisait pas d'échouer, il fallait encore attirer négativement l'attention internationale sur le drapeau national.

Tel semble le lot du Cameroun à la veille de ses 50 ans d'indépendance. Tout a bien commencé en mystique, voici que tout finit en politique. Ceux qui persistent à vanter les réussites du régime s'interdisent toute projection pour garder quelque sérénité. Ce n'est pas le présent qu'ils louent, conscients qu'ils sont de l'échec du système; mais ils tiennent à flatter ceux qui tiennent les cordons de la bourse et dont ils espèrent des avantages ponctuels, exactement comme le Renard de la fable. Mais les renards de la république commencent à vivre le deuil dont leur Maître Corbeau portait déjà l'habit. L'Opération Epervier en donne un vague aperçu, bien qu'elle prenne les allures d'une chasse aux sorcières, et que de plus en plus l'Epervier sente le bouc. Le bouc émissaire s'entend.

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L'impératif de redressement et de compétence est tel qu'il faudra faire un choix de destin et, surtout, un choix de méthode: ce ne devra plus être "à qui le tour" d'entrer dans le gruyère, mais plutôt " à qui peut mieux faire" le travail. Non plus à celui qui désire le plus la fonction, mais à qui en présente les aptitudes. Car faute d'investir dans la durée, on voit des cancres griller au quotidien la semence d'arachide qu'ils avaient mission de mettre en terre. Quel mérite peut-on reconnaître à un gestionnaire qui consomme la semence budgétaire par imprévision et rage de jouissance? Et ce serait de le déplorer qui serait antipatriotique? Cette manière de couvrir nos abjections, de faire exactement le contraire de ce que nous avons prêché la veille, notre propension à ne pas nous sentir tenus de rendre compte ni de nos propos ni de nos actes est le premier des critères par lesquels se définit l'autocratie. Il ne semble donc pas exagéré de dire que le Cameroun victime de ses scandales récurrents de gabegie et de jouissance semble résolument en vacance(s) démocratique.

-Au fait, Mr. le Président, le mot "vacance" : on l'écrit au singulier ou au pluriel ?

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