Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: L'Afrique doit-elle s'inviter au débat franco-français sur l'identité nationale française ?

Sénouvo Agbota Zinsou

6 Novembre 2009


opinion

Ce n’est pas seulement parce que la position de Rocard dans ce débat est proche de la mienne propre que je saute sur cette occasion, mais parce que, telle que posée, la question concerne des millions d’Africains qui en 1960, année des indépendances pour la plupart de nos pays, étaient des citoyens français ( certains le sont toujours, tout en détenant en même temps des passeports sénégalais, béninois, ivoiriens, maliens etc. )

Á l’émission télévisée „ Questions pour un champion „ du dimanche 1er novembre 2009, l’une des questions posées par l’animateur Julien Lepers était : „ Quel est ce drapeau composé des couleurs vert, jaune et rouge d’un État africain, conçu sur le modèle du drapeau français...“. La réponse est : le drapeau du Mali. Ma réflexion ne porte pas sur la question de savoir si les concepteurs du drapeau malien se sont effectivement inspirés ou non du drapeau français, ou si, comme le prétendent beaucoup de gens qui se moquent de nos indépendances nominales, ce sont les Français ( les pouvoirs français s’entend ) qui avaient dessiné pour la jeune République du Mali ( on devrait même dire l’éphémère Fédération du Mali qui, de 1959 à 1960, avait regroupé l’ancien Soudan français et le Sénégal ) le drapeau dont on parle. Mais, c’est tout de même intéressant de savoir que les rédacteurs, français, certainement, ont trouvé nécessaire de mentionner que ce drapeau est conçu d’après le modèle français. Non, je ne veux pas crier haro sur le chauvinisme français.

Par principe opposé à toute forme de généralisation, je refuse de croire que ce chauvinisme que certains attribuent facilement aux Français, fasse partie de l’identité nationale française, comme l’arrogance ou même l’anti-américanisme viscéral que Bernard-Henri Lévy reproche à certains de ses concitoyens. C’est plus complexe et donc plus intéressant que cela. C’est quand la fierté ( légitime ) d’être ce qu’on est conduit à l’ignorance de l’existence des autres et à leur mépris que ces sentiments deviennent dangereux pour l’humanité. La notion de „souvenir d’événements“ employée par Rocard dans cette interview me paraît particulièrement bien indiquée pour être le point de départ d’une réflexion sur ce plan. J’avais un oncle qui était ancien combattant, du nombre des tirailleurs „ sénégalais“ qui avaient fait la guerre de 1939-1945, en France, et qui, revenu en Afrique, chantait encore ce refrain :

“ ...Enfants de la patrie,
 De la brousse ou des villes
 Souvenons-nous toujours
 Que nous sommes Français...
 Quel que soit l’avenir
 Confiants et tranquilles
 Nous resterons Français
 Toujours Français...“

L’histoire personnelle de cet oncle lui-même en matière de nationalité et donc d’identité nationale est assez intéressante, parce que caractéristique de celle de beaucoup d’anciens colonisés : né comme mon père dans un village du Togo proche de la frontière avec l’ancien Dahomey, fréquentant chaque jour l’école primaire à Grand-Popo ( Dahomey ) et dormant chaque nuit à Agbanakin ( Togo ), il avait le choix, après le certificat d’études primaires d’être Dahoméen, c’est-à-dire d’aller travailler dans l’administration coloniale à Porto-Novo ( ce qu’il a fait ) ou d’entrer dans la fonction publique à Lomé et être Togolais ( ce qui était l’option de mon père ).

D’Agbanakin à Grand-Popo, il n’y a qu’un bras du fleuve Mono, traversé en moins de deux minutes en pirogue ou même à gué à certains endroits, mais du fait que les Allemands avaient occupé le côté à l’Ouest de ce fleuve et les Français le côté à l’Est, l’une de ces deux localités qui faisaient partie d’un même ancien royaume Wla avec les mêmes coutumes, la même langue, les mêmes dieux, les mêmes familles, se trouve au Togo et l’autre au Dahomey ( Bénin ). N’observe-t-on pas la même séparation entre Ewe du Ghana et Ewe du Togo ? Entre Ashanti du Ghana et Ashanti de la Côte d’Ivoire ? Entre les Oualoff du Sénégal et les Oualoff de Gambie ? Je ne veux pas insister sur le fait que, quelque part, ce sont les armées d’occupation des puissances étrangères qui nous ont dessiné nos identités nationales en Afrique, le même phénomène s’étant produit également en Europe comme le montre Rocard. Je ne veux pas dire non plus que la première atteinte portée à nos identités nationales en Afrique le fut par les puissances coloniales dont la France.

Toujours est-il que mon oncle chantait :“ Toujours Français...“ Je ne sais si c’était avec humour, car j’étais enfant et ne le lui avais pas demandé avant sa mort. Mais, combien étaient-ils ou sont-ils, qui chantaient ou chantent le même refrain, non seulement parmi les tirailleurs baptisés „ sénégalais „, c’est-à-dire venus de la Côte d’Ivoire, du Soudan français, de la Guinée française, de la Haute-Volta ; du Congo français, du Tchad...mais aussi de simples individus nés dans ces territoires d’outre-mer à qui de Gaulle avait promis de devenir citoyens de l’Union Française et qui y avaient cru ? La leçon qui nous avait été inculquée était : „ L’Union française est fondée sur l’égalité des droits et des devoirs, sans distinction de race ou de religion. „Combien y en a-t-il qui eux-mêmes ou dont les descendants avaient émigré dans ce qu’on appelait ( ou appelle encore ) la Mère-patrie et qui sont sans papiers, poursuivis, chassés, arrêtés, enfermés dans des centres de rétentions, expulsés à bord de charters...Et le plus beau dans ce contexte du débat sur l’identité nationale, c’est qu’au même moment, la meilleure trouvaille de Sarkozy, pour sceller l’unité de l’Europe, c’est sa proposition d’une réflexion commune pour organiser ensemble les vols charters des étrangers indésirables vers leur pays d’origine. Et figurez-vous que certains médias français ont célébré cela comme une nouvelle victoire européenne de leur Président ! Il est difficile, dès lors, de nous convaincre que l’expulsion des étrangers et l’identité nationale ne sont pas liées.

Des allusions faites par Rocard à l’histoire, nous retiendrons surtout celle-ci : „En 1789, les Français secouent le joug de la monarchie absolue. Les trois ordres se réunissent, ils écrivent la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, et il ne leur vient pas à l’idée de n’écrire que pour eux. Ils écrivent pour le monde entier. Les deux premiers mots sont "Les hommes", sans distinction géographique, linguistique ou raciale. "Les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune“.

Où met-on l’Homme dans le débat sur l’identité nationale française ? Peut-être ne devrait-on pas poser cette question à Sarkozy et à Eric Besson ( avant lui à Hortefeux de qui ce dernier a hérité le ministère de l’immigration et de l’identité nationale ), car l’Homme n’est pas leur préoccupation. Ce qui est leur préoccupation dans ce débat qu’ils veulent instaurer en ce moment précis, á quelques mois des élections régionales en France, Rocard le dit à demi-mot, peut-être : „Ma mère était Savoyarde. Ce qui veut dire que moi-même, je dois d’être Français à un succès diplomatique de Napoléon III, tandis que pour Le Pen, je suis un Rital. Le Pen, au fond, nie la réalité de l’adhésion à cette nation de gens qui y sont depuis 150 ans „ y compris, bien sûr, celle des „Français, toujours Français“ ayant versé leur sang pour libérer la Mère-patrie ( ou leurs descendants ), mais ayant commis la faute de ne pas jouir de la nationalité en vertu du droit de sang. Oui, les 18% de Le Pen au premier tour de la présidentielle de 2002 dont Sarkozy a largement hérité en 2007, hantent toujours l’esprit de beaucoup de politiciens français. Alors, comment qualifier ce débat sur l’identité nationale française ? Michel Rocard a déjà trouvé la formule : "un débat imbécile". Quand on sait que Rocard n’est pas d’un anti-sarkozysme particulièrement outrancier, on peut mesurer le poids de ces mots.

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