Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Pourquoi la statue deFaidherbe à Saint-Louis et non celle de Ndatté Yalla à Dagana ?

Dya Ogo Amadou Bakhaw DIAW

6 Novembre 2009


'Les intellectuels doivent étudier le passé non pour s'y complaire, mais pour y puiser des leçons ou s'en écarter en connaissance de cause si cela est nécessaire' (Cheikh Anta Diop)

L'an 2010 sera le cinquantenaire de l'accession de notre pays, le Sénégal, à la souveraineté nationale en 1960. La commune de Dagana et toutes les populations du Walo envisagent d'organiser, dans la deuxième quinzaine du mois de janvier 2010, la commémoration du cent cinquantenaire du décès de la Reine Ndatté Yalla Mbodj (1860). Cette cérémonie pourrait alors être considérée comme une des activités préparatrices de la 3ème édition du Festival mondial des arts nègres (Fesman).

L'an 2010, année du Fesman, sera une année exceptionnelle de réappropriation de notre patrimoine historique et culturel à l'échelle de l'ensemble des régions de notre pays, et également de l'Afrique et de sa diaspora. A l'occasion de la cérémonie de commémoration, la statue de Ndatté Yalla, l'esplanade du Waalo et une piscine municipale seront inaugurée. Le fort Faidherbe réfectionné sera débaptisé fort Ndieumbeut Mbodj Reine du Waalo

i) - La statue de plus de 4 mètres de hauteur, réalisée à partir d'une esquisse de l'abbé David Boilat de 1850, représentera l'héroïne Ndatté Yalla qui fut à la fois : La Reine du Waalo (1846-1855), une résistante armée face à la pénétration coloniale, la fille de la martyre de Taalatay Nder, la Linguère Fatim Yamar Khouriyaye Mbodj, la mère du héros national, le Prince Sidiya Ndatté Yalla Diop.

ii) - Une nouvelle esplanade avec des kiosques sera construite sur les berges du fleuve et sera un espace, un cadre convivial pour les populations de Dagana

iii) - Une piscine municipale sera construite afin de promouvoir la natation et de rompre le contact de la population avec les eaux du fleuve infestées de mollusques vecteurs de bilharziose

iv) - Le fort Faidherbe, symbole de la colonisation, réfectionné sera débaptisé fort Ndieumbeut Mbodj, symbole de l'amitié sénégalo-mauritanienne et transformé en musée du Waalo.

Ces travaux vont changer complètement le cadre de ville de Dagana et en faire dans le futur l'une des métropoles de la vallée. Les populations du Waalo et la jeunesse ont chaleureusement accueilli cette idée d'ériger une statue à celle qui s'était battue les armes à la main contre le colonisateur Faidherbe dont la statue trône à Saint- Louis.

Pourquoi la statue de Faidherbe à Saint-Louis avec son arrogant sabre de colonialiste et non celle de la résistante Ndatté Yalla avec sa pipe d'honneur à Dagana ? Seul souverain des royaumes wolofs du 19e siècle à avoir une image, seule femme sénégalaise à jouir de toute la plénitude d'un pouvoir royal, la linguére Ndaté Yala Mbodj mérite une statue à la place du Walo devant la préfecture de Dagana 2010. Ce sera l'occasion de rendre hommage à la femme sénégalaise à travers cette illustre figure historique du Walo qui fut : La reine du Walo (1846-1855) et une résistante armée face à la pénétration coloniale.

1- Ndaté Yalla Mbodj, reine du Walo (1846-1855)

A la mort de sa grande soeur, la reine Ndieumbeut Mbodj en septembre 1846, à la suite d'une maladie pulmonaire, la Linguère Ndaté Yalla Mbodj fut intronisée Linguére du Walo le 1er octobre 1846 à Nder. Les autorités coloniales de Saint-Louis envoyèrent M. CAILLE, Directeur des affaires extérieures de la colonie du Sénégal pour les représenter à cette cérémonie d'intronisation.

La Linguère Ndaté Yalla Mbodj détenait la réalité du pouvoir exécutif du royaume, cohabitant avec le Brack Loggar Mambodj Malick Aissa Daro Mbodj qui n'était qu'un roi honorifique sans pouvoir réel. Pour preuve, lors d'une rencontre à Lampsar, le gouverneur la demanda devant le Brack et son mari qui était l'actuel chef du Walo, la Linguère Ndaté Yalla déclara sans ambages que c'est elle : ' .Vous m'aviez demandé aussi quel était le chef du Walo aujourd'hui, je vous ai répondu le chef du Walo, c'est moi' (lettre n° 85 du 23 mai 1851 ANS 13G91). Toutes les correspondances entre la colonie du Sénégal et le Walo portaient soit la signature de la Linguère Ndaté Yalla ou étaient adressées à elle.

Et rien n'est plus illustratif de sa fonction de chef de l'Etat que le protocole avec lequel elle a accueilli à Nder, en septembre 1850, l'Abbé Boilat qui a décrit l'audience : 'Les rois sont partout difficiles à aborder. Pour ceux du Sénégal, deux conditions sont indispensables : des cadeaux et de la patience jusqu'à ce qu'il plaise à Leurs Majestés de se rendre visibles.

Désireux de voir la reine et son mari et d'augmenter mon album de leurs portraits, je profitai d'une circonstance favorable. M. Bourneuf (Charles Picard), prince du sang royal, avait une grâce à demander à sa tante la reine Ndété-Yalla ; je me décidai à l'accompagner avec M. Jérôme Pellegrin, habitant notable de Saint-Louis, connu à la cour pour ses rapports commerciaux. Ce fut ce dernier lui-même qui nous reçut à bord de sa péniche pour faire ce charmant voyage de Saint-Louis au lac du Panier-Foule (ancienne dénomination du Lac de Guiers). En arrivant à Richard-Toll, nous envoyâmes par terre un courrier prévenir la reine qu'un grand Thierno (prêtre) chrétien venait la visiter : elle fut donc avertie trois jours d'avance. Aussitôt que la reine aperçut notre péniche approcher de la capitale, elle envoya des chevaux sur le rivage pour venir nous chercher. Il nous fallut deux heures de marche dans des sentiers étroits au travers des champs de mil. Nous nous présentâmes à deux heures de l'après-midi dans les cours du palais, ou l'on nous fit attendre jusqu'à quatre heures, en plein soleil ; on ouvrit ensuite une porte pour passer à une quatrième cour, au fonds de laquelle se trouvaient assemblés, dans une vaste case construite en terre glaise, le Maarosso et une vingtaine de princes. Les avenues de ce palais étaient gardées par plusieurs thiédos ou soldats armés de fusils et de poignards. Nous attendîmes là jusqu'à six heures du soir, répondant aux questions du Maarosso sur la France, son gouvernement, ses forces militaires, son commerce, etc. A six heures, un thiédo vint annoncer que la reine était visible. Aussitôt, l'ordre fut donné : trente thiédos nous suivirent, marchant sur deux rangs avec le Maarosso et les autres princes. Nous traversâmes une grande cour pour passer dans une dernière plus grande encore, toute tapissée de belles nattes : la Reine était assise au fond, dans la tenue que l'on voit sur ce dessin, entourée de 500 dames de cour, assises sur des nattes. Les hommes prirent place du côté opposé, ainsi que les thiédos, qui posèrent leurs fusils à terre et s'accroupirent à la mode des tailleurs. Nous nous présentâmes devant sa Majesté, qui nous reçut gracieusement en parlant à demi-voix. Après une conversation toute d'étiquette, je lui demandai la permission de visiter la ville et d'en tirer la vue avant la nuit. Elle le permit volontiers, et nous invita à déjeuner pour le lendemain à dix heures. Ce fut après ce déjeuner et pendant la conversation que je fis ces deux dessins sans en prévenir Leurs Majestés ; j'étais sur le point de terminer mon travail quand le Maarosso s'en aperçut, et craignant que ces dessins ne portassent malheur à la famille royale, il me fit fermer mon album, en me faisant promettre de ne plus continuer. Je promis tout ce qu'il voulait, mes croquis étaient suffisamment ressemblants : c'est tout ce que je désirais. Nous lui remîmes nos cadeaux et, en faisant nos adieux, je leur dis qu'ils apprendraient un jour que leurs portraits sont imprimés en France.' (Nder, septembre 1850, Abbé Boilat)

2 - Ndaté Yalla Mbodj, résistante armée face à la pénétration coloniale Durant son règne, la Linguère Ndaté Yalla eut à faire face aux velléités coloniales expansionnistes du gouverneur Faidherbe. La Linguère adopta une politique d'hostilité et de résistance. A travers toutes ces correspondances adressées à la colonie, elle ne cessait de réaffirmer sa volonté de défendre sa souveraineté sur toute l'étendue du Walo. En 1847, elle imposa un blocus autour de l'île de Saint-Louis et revendiqua ses droits aux îles de Boye et de Sor. 'Nous vous prévenons aussi que nous n'avons vendu l'île de Sor à personne et que nous n'avons pas l'intention de la vendre ; on aurait dit que les gens du Sénégal y ont établi des lougans sans nous demander et sans notre consentement, nous vous demandons des explications à cet égard.' (ANS 13 G 91 Lettre n ° 95 parvenue au gouverneur de Saint-Louis le 27 février 1851). 'Le but de cette lettre est pour vous faire connaître que l'île de Boyo m'appartient depuis mon grand père jusqu'à moi aujourd'hui, il n y a personne qui puisse dire que ce pays lui appartient, il est à moi seule. Je n'ai pas vendu ce terrain à personne, je ne l'ai confié à personne ni à aucun blanc' (ANS 13 G 91 Lettre n° 85 parvenue au gouverneur de Saint-Louis le 23 mai 1851).

Elle s'opposa aussi au libre passage des 'tefankes' sarakolés qui fournissaient l'île de Saint-Louis en bétail et adressa une lettre au gouverneur exprimant sa volonté de défendre le respect de sa souveraineté sur la vallée en ces termes : 'C'est nous qui garantissons le passage des troupeaux dans notre pays ; pour cette raison, nous en prenons le dixième et nous n'accepterons jamais autre chose que cela. Saint-Louis appartient au Gouverneur, le Cayor au Damel et le Waalo au Brack. Chacun de ces chefs gouverne son pays comme bon lui semble' (Boubacar Barry, Le royaume du Walo). Parallèlement aux menaces grandissantes aux frontières du Walo, à l'intérieur du royaume, la Linguère Ndaté Yalla était en butte à l'hostilité des chefs de province, les Kangams, qui voyaient d'un mauvais oeil le pouvoir grandissant de 'l'étranger', le mari de la reine, le Maarosso.

Le 31 janvier 1855, le gouverneur Faidherbe partit de Saint-Louis avec une colonne de 400 hommes pour atteindre le 25 févier les environs de Nder où il battit les troupes de la Linguére Ndaté Yalla. Fragilisée de l'intérieur, le pouvoir de la Linguère s'écroulera rapidement le 25 janvier 1855 face aux troupes coloniales du gouverneur Faidherbe. La capitale Nder fut prise et brûlée ainsi que plus de 25 villages. Vaincue, la Linguère Ndaté Yalla et ses partisans s'exileront à Ndimb, à la frontière du Walo avec la province du Ndiambour. Ainsi prit fin le règne des Bracks et le Walo devient la première colonie française d'Afrique noire.

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Celle qui fut la dernière Reine du royaume du Walo, la Linguère Ndaté Yalla, si elle est née à Nder, mourut en 1860 à Dagana où elle fut enterrée. Et pour la postérité, les griots la chantent 'Ndaté Yalla mi ci Ndiob diarra' (autre nom de la ville de Dagana)

Pour le mot de la fin, méditons sur ces propos du Nègre en colère, Aimé Césaire : 'Je pense à une identité non pas archaïsante dévoreuse de soi-même, mais dévorante du monde, c'est-à-dire faisant main basse sur tout le présent pour mieux réévaluer le passé et, plus encore, pour préparer le futur. Car enfin, comment mesurer le chemin parcouru si on ne sait ni d'où l'on vient ni où l'on veut aller.'

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