Alain Saint Robespierre
5 Novembre 2009
Hier jeudi 5 novembre 2009, les commerçants ont fermé boutiques au marché central de Ouagadougou. Décision prise pour protester contre le retour des Forces de l'ordre et de sécurité aux alentours de Rood-Woko. La mesure est-elle d'une quelconque efficience ? Voire ! Par contre dans sa forme, elle dénote un esprit de civisme et un sens élevé de la responsabilité. C'est une action citoyenne qui jure avec les spectacles navrants de policiers pourchassés par une meute de commerçants déterminés à en découdre. Elle est aussi la preuve que le secteur dit, non sans mépris, de l'informel, n'est pas aussi inapte à l'observance des lois de la République.
Mais au-delà de la forme, interrogeons-nous sur le fond, c'est-à-dire sur les revendications qui cristallisent le mécontentement des locataires du marché central. Ils exigent, eux, les commers, la « levée pure et simple des rues piétonnes » instaurées tout autour de l'infrastructure marchande, la « suppression des barrières » érigées pour empêcher le passage des véhicules, la « libre circulation des marchands ambulants » et le « départ de la police » dont la présence « inquiéterait les clients ». Le tout assorti d'une menace à peine voilée. « Si on veut retirer le pain de notre bouche, le marché sera remué, nous ne resterons jamais les bras croisés ».
En un mot comme en mille, les frondeurs veulent que les autorités municipales laissent s'installer la chienlit au cÅ"ur de la zone commerciale. Désordre qui avait conduit, on se rappelle, à l'incendie du grand marché, le 27 mai 2003, suivi de sa fermeture, pour dommages, jusqu'en 2009. Anarchie dans laquelle la mairie centrale n'entend plus laisser sombrer son ouvrage réhabilité à coups de milliards de francs CFA.
Du coup, voici le poumon économique de la capitale en proie à des convulsions dont on ignore l'issue. Mais dont on connaît les facteurs explicatifs majeurs : les conceptions antagoniques que chacune des deux parties se fait sur la nature même du marché. Pour le gros de la troupe de Rood-Woko, « marché », par essence, rime avec désordre. « Raag ya yaaré » (1).
Par conséquent, il soutient que dans tout lieu public où l'on vend et où l'on achète des marchandises, il ne doit y avoir qu'une seule règle : pas de règles. Cette perception médiévale, il faut avoir le courage de le reconnaître, s'accommode mal des desseins de modernité de notre époque et encore moins de ceux de nos capitales en pleine mutation. Voyez-vous un seul Etat dans ce monde réaliser une infrastructure à coups de milliards et ensuite la laisser au libre usage du public sans autre mode d'emploi ?
La municipalité en décidant de siffler la fin de la récréation à Rood-Woko est dans son rôle. Et si les commerçants font toujours de la résistance, c'est peut-être parce que l'autorité communale pèche dans son approche. D'où la nécessité de l'intervention d'autres acteurs comme la société civile, la chefferie traditionnelle (dont le poids de l'autorité morale a toujours fait recette en pareille situation) et le pouvoir central.
Le pouvoir central, puisqu'on en parle, aurait tort de minimiser cette crise latente qui couve sous nos pieds ou de s'en défausser sur le pauvre Simon Compaoré, esseulé qu'il est, dans ce bras de fer qui l'oppose depuis à ses coriaces vis-à-vis du grand marché. Il faut aider le soldat Simon. A moins que dans cet énième soubresaut qui se joue sous nos yeux, le maire de Ouagadougou, comme murmurent certains, ne soit en réalité visé par un complot politique dont les commanditaires ne seraient tapis ailleurs que dans son propre camp politique.
En effet, lors de l'assemblée générale tenue avant-hier 4 novembre à la Bourse du travail, un des responsables de l'organisation syndicale des commerçants du Burkina (OSCB) exhortait ses camarades en ces termes : « N'ayez pas peur de fermer les boutiques. Quand la nuque est sûre de sa protection, la bouche parle comme elle veut ».
Et d'autres de souffler : « S'il [Simon Compaoré] continue comme ça, on va faire fermer toutes les boutiques de Ouagadougou et exiger son départ de la mairie ». Vite, que le président du Faso, interpellé par les commerçants, entre dans la bagarre comme on le dit. L'occasion lui est offerte de mettre en pratique chez lui son génie de médiateur sans frontière.
(1) Le marché, c'est le désordre, en mooré.
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