L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: Des travailleurs sociaux dénoncent la banalisation du cannabis à l'île Maurice

Issaie Mourade

7 Novembre 2009


Port Louis — Un rapport publié hier, jeudi 5 novembre, par l'Observatoire européen des drogues et toxicomanies fait état d'une baisse dans la consommation du cannabis en Europe. Selon des travailleurs sociaux à Maurice, la situation ne serait pas la même dans l'île.

Cadress Runghen, directeur de l'organisation Groupe A, assure que, durant ces dernières années, il y a eu une banalisation du cannabis. Ce qui a facilité sa propagation. «Il y a une forte tendance et la demande est importante auprès des jeunes, surtout qu'une couche de la population a créé un mythe autour de cette drogue. On la banalise et la présente comme une drogue douce dans certains types de musiques, alors que le composé chimique qu'on retrouve dans le gandia est tout aussi dangereux que n'importe quelle autre drogue.»

Ali Lazer, directeur du centre Idriss Goomany, après plusieurs années passées sur le terrain, estime que «chaque localité a ses problèmes, la demande en cannabis est forte dans les milieux ruraux alors que dans les périphéries des villes la consommation d'autres produits, tels que le subutex, l'héroïne et autres, est plus importante.»

En 2004, le nombre de toxicomanes s'élevait à quelque 17 000. Aujourd'hui, ce nombre aurait augmenté pour toucher la barre des 20 000. Une étude, entamée par le ministère de la Santé, en collaboration avec l'association Lacaz A, confirme ce fait. Malgré les contrôles douaniers, les équipements derniers cris, les chiens policiers et autres mesures, la drogue arrive à passer notre frontière. «Maurice a remporté la médaille d'or et d'argent. On est premier en Afrique en consommation d'héroïne et deuxième au niveau mondial», lance Ali Lazer en se référant au rapport 2009 de l'ONU.

Ali Lazer décrit la réduction de l'offre comme étant les actions entreprises par la police, la douane et la justice. La réduction de la demande est, quant à elle, sous la responsabilité des ONGs et du gouvernement. «Il y a eu certes une progression dans la réduction de la demande avec nos campagnes d'information, nos travails sur le terrain, le programme de méthadone, le soutien moral et psychologique mais les manquements dans la réduction de l'offre freinent notre travail», s'exclame t-il.

«Comment se fait-il que Maurice soit l'un des plus grands consommateur d'héroïne alors qu'on n'en produit pas chez nous? 90% des incarcérés pour drogues sont des consommateurs, la police arrête les acheteurs 100 mètres plus loin de leurs revendeurs et ces derniers ne sont jamais préoccupés», confie Ali Lazer. «L'ONU nous recommande d'amender les lois, de les rendre plus sévères pour lutter contre ce fléau. Mais au lieu de ça, nous faisons le contraire. Trois-quarts des vendeurs de drogues ont eu leurs peines revues à la baisse et on accorde des cautions à des trafiquants qui produisent la mort en série.»

Les trafiquants ont souvent recours à des stratagèmes pour écouler leurs marchandises à leur gré. «Un comprimé de subutex coûte dans les Rs 2 000 à Rs 2 500. Quand le prix baisse à Rs 1 500, les trafiquants créent une pénurie d'autres produits et regagne ainsi un monopole dans la vente du stupéfiant de leurs choix», accuse Ali Lazer.

La prolifération du VIH/Sida est étroitement liée à celle de la drogue avec les échanges de seringues infectées. Pour cela, les travailleurs sociaux saluent la démarche du gouvernement avec la mise en place du programme d'échange de seringues et celui de la méthadone. Pour Cadress Runghen, ce programme n'est pas un encouragement à prendre plus de produits qui créent la dépendance. «Dix ans de cela, j'étais contre ce projet, mais l'addiction est une maladie et on se doit de protéger ces gens. De plus, en les protégeant nous protégeons en même temps la population.

Exemple, il y a beaucoup de jeunes qui se font piéger par les travailleurs du sexe. En offrant ces seringues, nous créons aussi une relation avec les toxicomanes qui nous permette de les encourager à être dépistés et traités», explique-t-il.

«Si le gouvernement ne prend pas suffisamment de mesures pour empêcher la drogue d'envahir notre frontière, il a le devoir de soigner les toxicomanes. La toxicomanie est décrite comme une maladie.

Il faut donc des institutions et des services pour guérir ces gens», renchérit Aly Lazer. Selon lui, le subutex a de meilleures propriétés que la méthadone en matière de remède. Cependant beaucoup l'ont dévié de ses fonctions médicamenteuses.

«On devrait libéraliser le subutex et l'utiliser comme thérapie. On pourrait réutiliser les milliers de comprimés confisqués par la police au lieu de prétendre les détruire. On ferait d'une pierre deux coups, en brisant le marché des trafiquants et on soignerait les toxicomanes», insiste Aly Lazer.

Entre-temps les travailleurs continuent leurs combats contre ce fléau qui prend de l'ampleur. Ils estiment que cette lutte requiert la participation des familles dont les proches sont atteints, celle du public, et surtout la volonté politique des leaders.

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