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Somalie: La prudence des bailleurs inquiète les travailleurs humanitaires

9 Novembre 2009


Nairobi — Les agences humanitaires opérant en Somalie disent qu'elles ont besoin de davantage de fonds, mais que certains bailleurs limitent leurs dons, se demandant avec inquiétude comment leurs ressources seront utilisées, dans des zones où les risques pour le personnel international sont trop élevés.

« Cette année, certains bailleurs, qui faisaient partie des plus importants en 2008, ont apporté jusqu'à présent un soutien bien moins conséquent, voire pratiquement nul », a dit Kiki Gbeho, directeur du Bureau pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) en Somalie.

De grandes parties des régions contrôlées par les rebelles islamistes, dans le sud et le centre de la Somalie, sont classées juste en dessous du niveau le plus bas de « famine » sur une échelle de cinq points utilisées par les analystes de la sécurité alimentaire. Les responsables de la planification de l'aide réfléchissent aux destinations où pourraient se rendre les populations en difficulté, à l'intérieur ou à l'extérieur du pays, et aux endroits où l'aide pourrait être distribuée sans risques.

En novembre 2009, les fonds disponibles pour l'aide humanitaire en Somalie s'élèvent au total à 571 millions de dollars, contre 615 millions de dollars en 2008 (d'après le Service de surveillance financière - SSF - géré par OCHA). Cependant, ces chiffres masquent le fait que plus de 215 millions de dollars issus des fonds non dépensés ou reçus tardivement en 2008 ont été reportés sur l'année 2009.

M. Gbeho a averti que si la situation des financements ne s'améliorait pas rapidement, cela aurait un impact très négatif sur la région entière, car les Somaliens cherchaient refuge non seulement dans des zones moins exposées du pays, mais aussi dans des pays voisins.

« Selon un des scénarios les plus pessimistes, 283 000 Somaliens supplémentaires pourraient fuir vers des pays voisins et auraient besoin d'aide », a dit M. Gbeho. « A ce jour, 530 000 réfugiés somaliens vivent déjà dans plusieurs pays de la région. »

Des travailleurs humanitaires expérimentés et des observateurs ont dit à IRIN que la réponse tiède et imprévisible des bailleurs était en partie due à l'impression que les opérations humanitaires ne pouvaient pas être correctement supervisées dans des zones contrôlées par des groupes armés tels qu'al-Shabab, qui étaient susceptibles de voler ou de « taxer » l'aide, ou d'en bénéficier indirectement. Certains donateurs pensent qu'il est difficile de garantir la « diligence raisonnable » que leurs contribuables sont en droit d'exiger, et remettent en cause les techniques de suivi et de gestion « à distance ». Ces considérations viennent s'ajouter aux pressions budgétaires dues à la crise financière mondiale, affirment les observateurs.

Photo: Hassan Mahamud Ahmed/IRIN

L'aide financière américaine a été affectée par les lois visant à empêcher que les fonds ne bénéficient aux « groupes terroristes »

Le Programme alimentaire mondial (PAM) mène une enquête interne en réaction à des accusations de détournement de certaines de ses aides, qui ne parviendraient pas aux bénéficiaires visés.

Le Département britannique pour le Développement international (DfID), est « très préoccupé par les accusations de vente à but lucratif de l'aide alimentaire en Somalie. A l'avenir, toutes les contributions apportées au PAM seront décidées à la lumière des résultats de l'enquête sur les éventuels détournements de l'aide », d'après un porte-parole.

« Nous nous sommes engagés à aider le peuple somalien, et cette année, nous fournirons 23 millions de livres sterling pour lutter contre la faim et développer la santé et l'éducation », a-t-il dit.

« Les pays donateurs doivent se montrer prudents concernant les fonds qu'ils accordent à la Somalie », a dit un diplomate occidental, sous couvert d'anonymat. « On peut s'inquiéter du manque de suivi adapté dans le pays, en raison des importants problèmes de sécurité... Certains craignent également qu'une partie des fonds ne parvienne pas aux bons destinataires. »

Les agences humanitaires répondent que même dans des zones dangereuses, grâce à un personnel courageux et dévoué, des partenariats et des réseaux innovants impliquant à la fois des ONG (organisations non gouvernementales) locales et des dirigeants communautaires, elles parviennent à mettre en place des programmes efficaces, qui permettent de sauver des vies. D'après elles, diverses techniques de monitoring appropriées leur garantissent une responsabilité tout à fait crédible.

D'après OCHA, depuis janvier 2008, 42 travailleurs humanitaires ont été tués et 10 qui ont été enlevés sont toujours en captivité, et le personnel international présent en continu dans le centre-sud de la Somalie est très peu nombreux - certaines zones étant inaccessibles même pour le personnel national.

Alun McDonald, d'Oxfam, a reconnu que l'accès était problématique, étant donné le manque de sécurité et l'absence de gouvernement fonctionnant normalement, tout en ajoutant : « Mais le fait que ce soit difficile n'est pas une raison pour interrompre l'aide alors que 3,6 millions de personnes en ont besoin. Nous répétons aux donateurs que nous nous appuyons sur des partenariats à long terme avec des organisations locales de confiance, que le personnel d'Oxfam assure un suivi grâce à des visites régulières, et que nous sommes confiants quant à la qualité de la distribution de l'aide », a-t-il ajouté.

« La réponse est possible, malgré la situation », a insisté un autre officiel de la communauté humanitaire. Des conditions irréalistes imposées par certains donateurs pour tenter de limiter les risques empêcheraient même de se rendre « d'un point A à un point B » dans les zones contrôlées par les militants, a ajouté cet officiel.

L'apport financier des Etats-Unis à l'aide humanitaire a été enchevêtré pendant une grande partie de l'année dans la législation anti-terroriste, ce qui a affecté les capacités de contribution alimentaire et financière du pays. Les Etats-Unis sont toutefois le plus important bailleur humanitaire en 2009. Un porte-parole du Département d'Etat américain a dit à IRIN qu'une évaluation en cours sur l'aide américaine destinée à la Somalie « permettrait notamment de garantir la conformité aux lois américaines visant à empêcher un éventuel soutien aux organisations terroristes. »

Les dons privés non gouvernementaux sont devenus la seconde source de dons reportés au SSF (cf. encadré). D'après des officiels du secteur humanitaire, les préoccupations concernant la responsabilité ont influencé les donateurs, mais ces inquiétudes n'ont pas été formulées publiquement.

Les dix premières sources de financement de l'aide humanitaire en Somalie en 2009

• Reports (bailleurs non spécifiés) 216 182 361

• Etats-Unis 98 097 879

• Sources privées (individus et organisations) 48 245 048

• Fonds central d'intervention pour les urgences humanitaires 27 314 468

• Canada 25 978 074

• ECHO, de la Commission européenne 23 391 530

• Japon 20 774 793

• Norvège

14 575 264

• Allemagne 13 934 129

• Espagne

12 776 199

Source: SSF, OCHA, 5 novembre 2009

Le fait que certains canaux de financement n'aient pas diminué en 2009 - c'est le cas notamment des aides de gouvernance au TFG (gouvernement fédéral de transition) naissant, de l'assistance à la force de maintien de la paix de l'Union africaine, y compris sous la forme de transferts directs d'armes au gouvernement - a laissé certaines ONG perplexes. « Les transferts d'armes semblent beaucoup plus risqués que les transferts de nourriture et d'eau », a commenté un travailleur humanitaire.

Fin octobre, Lynn Pascoe, secrétaire général adjoint des Nations Unies, a comparé la situation au problème de la poule et de l'Ã "uf en disant : « Je suppose que nous demanderons encore davantage de fonds et d'assistance au cours des mois à venir. Il est clair qu'ils vont en avoir besoin, à la fois pour la sécurité et pour les services sociaux que le gouvernement doit mettre en place. Une des difficultés en Somalie, évidemment, c'est que sans l'aide et sans l'assistance favorisant une réelle aide au développement, il est très difficile pour le gouvernement de montrer ce qu'il fait. »

En outre, les médias locaux ont rapporté la semaine dernière qu'un porte-parole d'al-Shabab avait annoncé que toute aide portant le drapeau américain serait interdite dans les zones contrôlées par le groupe armé, ce qui réduit encore davantage l'espace humanitaire.

Selon certains, ne pas financer les opérations humanitaires reviendrait à renforcer les groupes armés militants, et non à les affaiblir. Le mois dernier, Walter Kälin, Représentant du Secrétaire général des Nations Unies pour les droits humains des personnes déplacées, a appelé les bailleurs à ne pas réduire leur niveau d'assistance humanitaire, malgré le risque de détournement des aides. M. Kälin a dit à des journalistes : « Cela reviendrait non seulement à punir les plus vulnérables au sein de communautés déjà démunies, mais aussi à donner l'avantage à des éléments radicaux qui pourraient facilement tirer parti de la situation. »

Les agences d'aide apportent actuellement la touche finale à l'appel humanitaire global pour 2010, qui doit être lancé début décembre. D'après une source proche du dossier, le financement pourrait être « encore plus délicat l'année prochaine ».

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