L'Autre Quotidien (Cotonou)
10 Novembre 2009
C'est un cordial et fraternel hommage que je suis heureux de vous rendre, Doyen Albert Tévoèdjrè, à l'occasion de vos 80 ans. Bonne fête et Joyeux Anniversaire En prélude, un peu d'arithmétique biblique : 80, c'est 77 + 3.
7 est éminemment biblique ; 77, plus encore ; à l' Apôtre Pierre qui lui demandait combien de fois il faut pardonner, Jésus eut cette réponse catéchistique : 77 fois 7 fois (Matthieu 18, 21-22). 3 exalte le divin ; ainsi de la Trinité dans la culture chrétienne ; ainsi des Rois Mages, qui signifient le Christ, roi, prêtre et prophète. Plus par la qualité que par la quantité, 80 symbolise la plénitude.
Pour signifier aussi que 80 ans, l'âge de la grande maturité, effleure le céleste, et que vous le portez avec une vigueur étonnamment juvénile. Je vous en félicite et vous souhaite de longues années encore, d'une santé solide et épanouie. Un de vos amis, le Président Théophile Nata, fin analyste, s'inspirant d'Aristote, vous qualifie de « bête politique » ! C'est ce profil que les gens retiennent de vous en général, et par lequel vous pesez sur l'opinion, par lequel vous crevez l'écran et nourrissez la Une des journaux.
Bien entendu, vous êtes maintenant le Médiateur de la République, ce qui change les perspectives et vous situe à un autre plan. Incontestablement, vous êtes un « animal de grande classe » ! C'est ainsi que, dans une métaphore provocante, Jean Guitton qualifiait, dans son « Ultima Verba », l'illustre éditeur Gaston Gallimard, un humaniste accompli comme vous. A l'occasion de la célébration de votre anniversaire, j'ai donc choisi de camper, à grands traits, la facette humaniste de votre personnage, inspiré en cela par Léopold Sédar Senghor qui dit de vous, que vous incarnez à ses yeux, à la fois «l'Africain homme de culture et l'humaniste du XXe siècle ».
Mais en quoi êtes-vous un humaniste ? Quelles valeurs humanistes incarnez-vous ? « L'historien-archiviste », le Professeur Albert Ekué, votre compagnon de toujours, m'a ouvert un pan des archives sur votre oeuvre et votre cheminement dans la vie.
De mes incursions à travers cette oeuvre, de mes observations de vos dires, actes et professions de foi, et de ma proximité de travail passée et présente avec vous sur différents chantiers de la société béninoise, je suis arrivé à saisir quelques traits saillants de votre humanité fondamentale : une personnalité riche, complexe, toute en nuances, atypique pour citer Kofi Annan, et qui certes, suscite admiration, mais aussi des critiques, voire des attaques Vous ne laissez personne indifférent, le monde au-dedans, comme au-dehors. Une chose est sûre : admirateurs et détracteurs s'accordent pour reconnaître que Albert Tévoèdjrè, c'est Albert Tévoèdjrè : une valeur un don de Dieu. C'est votre livre autobiographique, «Mes certitudes d'Espérance», qui a été la source de ma compréhension identitaire de votre personnage. Chez vous, un trait frappe l'esprit : la vision pionnière et novatrice dans tout ce que vous entreprenez, dans les services que vous assigne le devoir tant au plan national qu'international.
Vous impressionnez aussi par ce sens et cette hauteur que vous tenez à imprimer à chacune de vos projets et démarches dans la communauté des vivants. N'écriviez-vous pas ceci : « Je confesse ce que je crois et entend donner un sens à mes luttes d'hier et de demain », exhortant les uns et les autres du même coup « à garder une vraie chaîne d'Espérance pour un engagement solidaire pour la transformation de la société ». Vous êtes une figure à facettes multiples ; j'ai choisi de vous camper sur deux plans : la culture et l'espérance, deux mamelles nourricières de votre humanisme. Albert Tévoèdjrè : homme de culture Chez vous, la culture est « une connaissance maîtrisée » (Jean Guitton), qui s'incarne dans le réel. Elle est, pour vous, le lieu emblématique de la pensée et de l'action. Une intégration. Ce sont les missionnaires catholiques, qui au départ, vous ont façonné au séminaire de Ouidah.
Votre mentor, Mgr Louis Parisot, grand humaniste, devenu le premier Archevêque de Cotonou, vous a pris en charge et nourri des lettres. Pour la petite histoire, on rapporte que vous étiez si précocement ex excellent en littérature qu'un de vos commentaires de texte du poète latin Tibulle, vous a valu la fabuleuse note de 18/20, délivrée justement par le correcteur Mgr Parisot. Professeur de Lettes et d'Histoire et aussi de Sciences Politique et Sociale, tant au Secondaire qu'à l'Université, vous nourrissiez une telle passion pour l'enseignement que vous l'avez hissé à la hauteur d'une vocation : une vocation qui est celle, je vous cite : « de prolonger l'oeuvre de création et de participer ainsi à une action de l'esprit». Vous avez été Professeur au Lycée de Porto-Novo dans les années 1959-1960, et vous vous êtes révélé aux élèves et aux Inspecteurs Généraux, comme un enseignant de proue. Voici ce que l'Inspecteur Général Roger Pons écrira de vous après une inspection en classe de première : « M. Tévoèdjrè est un professeur doué, - intelligence vive, sens de l'adaptation, de l'aisance, de l'action, une voix souple et exercée, de la variété dans le ton, une autorité naturelle ». Vos écrits sont toujours empreints de pensées fortes, denses, voire provocatrices.
Certains titres de vos livres ou rapports accrochent très tôt le lecteur, annoncent des problématiques et mettent vite en mouvement l'esprit du lecteur. Ainsi des titres comme « Mes certitudes d' Espérance », « Pauvreté, richesse des nations », « Vaincre l'humiliation », « Paroles de Médiateur », « le Bonheur de servir », «Où en sommes-nous », « Nous avons vaincu la fatalité », « Le refuge du pèlerin » (votre villa à Djrègbé), suscitent et créent vite l'intérêt et la curiosité, et forcent à la réflexion, sinon à la méditation. S'agissant de vos discours, l'atout de la force du verbe dont vous êtes doté et que vous avez travaillé par des cours de diction au Conserva d'Art dramatique de Toulouse, vient conférer à vos énonciations, proclamations et argumentaires, une puissance inégalée de conviction.
Communicateur hors pair, vous avez le don de transmettre le message, la vérité, sachant parler à la fois à l'esprit, au coeur et à la raison. Vous avez la manière de dire, cette manière qui crée la qualité de la relation et qui donne ainsi du sens à l'information.
Quant à l'écriture, au style, c'est un délice de vous lire. La forme et le fonds se fondent chez vous pour conférer à la pensée, fluidité, vivacité, aisance, profondeur d'une exquise richesse. Vous me confiez qu'écrire pour vous est un cheminement difficile, une souffrance, mais aussi une libération. Soucieux d'excellence littéraire, vous passeriez votre temps à chercher, dans un va-et-vient de l'esprit, quitte à rompre votre sommeil, la virgule, l'adverbe correct, le balancement de la phrase.
Pour vous « on ne rayonne qu'après l'effort, l'arrachement à la souffrance » Vos écrits, produits finis et de toute beauté, témoignent en effet des rayonnements sortis de l'effort et de la souffrance. Le poète Erick-Hector Hounkpè, dans un billet savoureux et exquis, dit de vous, - il faut le rappeler - que vous êtes « têtu et féroce d'intelligence, féru de latin et latin d'esprit ». En effet, les citations latines qui colorent souvent vos propos et vos écrits sont le signe que vous avez été formé aux Humanités gréco-latines, d'où votre passion pour la recherche et la pensée. Ces caractéristiques vous situent incontestablement dans la lignée des grands humanistes. Albert Tévoèdjrè : homme d' Espérance Homme de culture, vous vous manifestez aussi comme un homme d' Espérance. Espérance : une vertu si chère à votre coeur, qu'elle a, me semble t- il, conditionné votre existence. L' Espérance irrigue votre pensée.
Je considère votre essai « Mes certitudes d' Espérance », « livre de témoignage personnel d'engagement et de vie » - comme un livre-phare et fondateur. Vous devriez le revisiter, le faire rééditer et le proposer à la lecture et à la réflexion. Ainsi, il ferait pièce, me semble-t-il, au « Bonheur de servir », le Magnum Opus que vous venez de publier. L' Espérance est le socle de votre humanisme et vous la proposez comme composante essentielle d'un idéal de vie. Vous vous êtes mis en quête des certitudes de cette Espérance, et vous avez fait d'elle une certitude, une boussole pour votre engagement d'aujourd'hui et de demain. Je voudrais cheminer et converser avec vous sur la problématique de l' Espérance et m'assurer que je vous ai bien compris. Au fait, dites moi, Doyen, qu'est-ce espérer et pourquoi espérer ? Dès l'abord, il n'y a, me semble-t-il, d'espérance que d'homme, cet être spécifique de liberté, fait de coeur, d'esprit et de raison.
Nous voulons dire que seul l'homme peut espérer.
Nous avons besoin, chacun, tout au long de l'existence, de petites espérances au plan de l'amour, de la justice, de la profession, par exemple. Mais la vraie Espérance, la grande Espérance, celle dont l'homme a besoin, va au-delà de l'homme Le Pape Benoît XVI parle dans sa Lettre Encyclique sur l' Espérance de Novembre 2007, « de quelque chose d'infini, quelque chose qui sera toujours plus que ce que l'homme ne peut jamais atteindre ». Ce quelque chose d'infini, cette Transcendance, c'est Dieu, le fondement de l' Espérance.
C'est de cette Espérance-là dont vous, Albert Tévoèdjrè, vous êtes l'héritier et qui forme la trame de votre humanisme. Comment donc avez-vous accédé à l' Espérance ? Vous vous référez à deux chemins : la famille et l' Evangile ou plus précisément à votre mère et à la foi en Jésus crucifié et ressuscité.
Votre mère que vous chérissez et que vous dites « avoir tenu en vous, la promesse de vie », est la première source de vos certitudes d' Espérance. La foi est la seconde source. Cette foi, c'est votre père «un repère, une référence d'homme honnête, ami de la prière, grand catéchiste », comme vous le décrivez, qui vous l'a communiquée et tenue en éveil, avec vous-même assumant le reste. Puis, il y a eu l'incidence déterminante du Séminaire Saint Gall de Ouidah sous l'autorité de Mgr Parisot qui vous a pris en charge et jeté en vous des « semences d'éternité ». Ainsi la foi qui s'identifie chez vous à la Croix, source de grâce, a été le ferment et le motif de votre Espérance.
Cela nous renvoie à St Augustin et à ses Confessions où il proclame que l' Espérance lui venait de la foi - foi, don de Dieu, mais également quête et conquête - et cela l'a rendu capable de servir les gens simples et la cité des hommes. Pour vous, espérer s'apparente à un risque et vous expliquez dans « Mes certitudes d' Espérance » pourquoi vous assumez ce risque et sur quel fondement. Cela me fait penser à l'audace d'espérer d'un certain Barack Obama (The Audacity of Hope), un livre à succès.
Lors de sa campagne, Obama a eu un leitmotiv qui l'a fort galvanisé et qui l'a aidé à remporter le scrutin pour la Maison Blanche. Il croyait dur comme fer, à son élection comme Président des Etats-Unis d'Amérique. Il ruminait et scandait sur l' Espérance, ce triptyque : « What's hard, what's risky, what's truly audacious, is to hope » (le plus dur, le plus risqué, ce qui tient vraiment de l'audace, c'est d'espérer). Obama a rêvé ; il a cru, il a gagné. Ainsi l' Espérance nourrit la vision pour l'avenir et rend visible l'invisible. L'acte d'espérer est une force. La prière, l'agir et la souffrance sont comme des « lieux » d'apprentissage et d'exercice de l'Espérance comme nous le rappelle la Lettre Encyclique du Saint Père.
En nous rendant « capable de Dieu », accueilli dans un coeur purifié par la prière, la souffrance et l' agir, nous ne pouvons ne pas penser aussi aux hommes et aux femmes, nos frères et nos soeurs : capable de Dieu, mais aussi capable des hommes ; voilà l'esprit évangélique de l' Espérance, de l'amour et de la foi partagés. Je comprends dès lors, Albert Tévoèdjrè, que par la voie de l'Espérance, vous débouchiez sur le besoin d'une chaîne d'Espérance, de la main tendue, du combat contre les injustices et les humiliations, le développement solidaire au bénéfice des pauvres, des plus souffrants pour leur permettre de « conquérir respect et dignité ».
Je comprends maintenant que l' Espérance vous ait amené, servi par l'intelligence et le coeur, à inventer le « minimum social commun », le « contrat de solidarité », la « brigade des apôtres du bien commun », la « prospective sociale ». Pour vous, « l' Espérance ne renvoie pas à plus tard. Elle est lumière sur l' aujourd'hui de l'homme. Elle est étoile dans la nuit ». Vous nous apprenez « à espérer contre toute Espérance, dans la certitude de ce qu'on espère ». Dans ce cheminement crucifiant, votre compagne est la foi, et surtout la Croix à laquelle vous vous attachez de manière viscérale, s'inspirant, au demeurant, de la trilogie (la Croix, l'Hostie et la Vierge) de votre vénéré Mentor Mgr Louis Parisot. Un autre compagnon, légué par votre éducation familiale, vous sert aussi de levier dans la démarche de l'Espérance et dans l'action : la patience. Votre nom d'origine porto-novienne Sourou veut dire Patience.
Dans Mes certitudes d'Espérance, vous écrivez : « la vie m'a appris que ce nom devait prendre pour moi tout son sens comme symbole, conseil et joie de pleine réalisation personnelle ». Votre patience nourrit votre ténacité et installe en vous le courage.
Mais au fait, qu'est-ce que la patience ? Les moralistes enseignent que la patience est une vertu stratégique en ce qu'elle introduit dans son processus, le temps, la durée, l'attente. Rappelons ici le mot de Baltasar Gracian : « la béquille du temps fait plus de besogne que la masse d'Hercule », en référence à la stratégie de la guerre de guérilla qui compte sur le temps pour affaiblir l'adversaire, et à terme gagner. La sagesse conseille aussi de ne pas hâter les temps de la fin ! La patience est une passion de la durée consentie.
Plusieurs événements de votre vie signalent éloquemment votre patience et votre ténacité à l'attention de tous. Le plus récent épisode qui m'a particulièrement impressionné est la lancinante et pénible expérience de procédure que vous avez vécue dans le vote par le Parlement béninois de la loi sur le Médiateur de la République. Vous avez combattu le bon combat. Vous avez fait front. Vous avez été patient, tenace. Vous avez gagné. A cet égard, revient à l'esprit le mot de Mazarin, évoqué dans la plaquette du Professeur Albert Ekué paru en 1963 : « Je dissimule, j'adoucis, j'accommode tout autant qu'il m'est possible, mais dans un besoin pressant, je sais montrer de quoi je suis capable ». Je voudrais maintenant conclure cet hommage par la référence à votre sens du service ; cette capacité qui est la vôtre de vous rendre disponible aux autres ; ce don de soi qu'on appelle la générosité et qui trouve sa source dans l'Evangile, dans l'Espérance.
Vous couronnez l'automne de votre vie par un livre testament « Le Bonheur de servir ». Ce livre est une récapitulation.
Une somme. Le sous-titre « Réflexions et repères » interpelle forcément les consciences. En ce sens, l'axe du livre se veut à la fois normatif et pédagogique. La jeunesse y puisera certainement des enseignements majeurs pour son « réarmement moral ». Nous tous, nous en tirerons profit. Le bonheur de servir, vous l'avez également expérimenté comme père de famille attentif, aimant, soucieux de l'harmonie au foyer et du bonheur partagé.
Pour vous, la famille est une « richesse première » et Isabelle, votre douce Epouse, celle que vous qualifiez de « pierre angulaire » du foyer, a assumé un rôle déterminant dans l'éducation de vos trois enfants et dans le soutien indéfectible qu'elle vous a apporté au travers des vicissitudes de la vie et des joies partagées pendant plus de 50 ans d'un mariage fécond. Pour cela, nous tenons à lui rendre un vibrant et fraternel hommage à l'occasion de vos 80 ans.
En épilogue, je voudrais insiste haute fonction de Médiateur de la République dont la Nation béninoise vous a chargé. Cette fonction-là n'abolit pas votre stature d'homme politique de premier plan, mais plutôt l'accomplit au sens biblique du terme. Je perçois dans ce prestigieux office, le reflet d'un humanisme qu'on apprécie en vous et qu'on vous reconnaît. Vos qualités de coeur, d'esprit, d'intelligence et de mesure vous sont indispensables à l'accomplissement de la Médiation, puissant levier de paix dans un monde de turbulences et de crises. La Médiation, il faut l'affirmer, c'est l'Espérance en mouvement .
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