Notre Voie (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Média - Des journalistes africains prônent le "modèle tunisien"

Franck Dally

10 Novembre 2009


La Ligue internationale des journalistes africains (LIJAF), association de droit français regroupant des journalistes africains et d'ailleurs couvrant l'actualité africaine, a organisé récemment une conférence au Centre d'accueil de la presse étrangère, à Paris, autour du thème : "Quels modèles de développement pour l'Afrique, 50 ans après les indépendances ? Réflexions sur l'expérience tunisienne».

Dans son exposé introductif, le président exécutif de la Lijaf, Valentin Mbougueng, par ailleurs rédacteur en chef délégué de la revue internationale Afrique Asie, a situé le contexte de la rencontre : "Cette conférence vient en prélude à la campagne "2010, l'année africaine. Parachever les indépendances", que la Ligue lance dès janvier prochain sur l'ensemble du continent afin de susciter le débat sur le demi siècle passé d'indépendances de 17 pays d'Afrique et, esquisser des réponses aux défis à relever par le continent pour émerger économiquement et s'imposer face aux autres régions du monde au cours des cinquante prochaines années ».

Dénonçant comme un "ultime acte de provocation" l'initiative annoncée par l'ancienne puissance coloniale française d'organiser en France des cérémonies pour célébrer le cinquantenaire des indépendances des anciennes colonies, Valentin Mbougueng estime que les Africains doivent impérativement se réapproprier leur histoire et faire définitivement échec aux manoeuvres néocoloniales qui ont maintenu l'Afrique notamment francophone au sud du Sahara dans des liens de dépendance et de vassalité en dépit des indépendances proclamées en 1960.

"Nous ne sommes pas là pour faire du folklore sur les Champs Elysées"

Pour le président de la Lijaf, la responsabilité des anciennes puissances coloniales dans le bilan mitigé qui est celui de l'Afrique un demi siècle après les indépendances est loin d'être marginale. Grâce à une série de subterfuges, des contrats léonins perpétuant l'ancien code colonial aux immixtions multiformes, y compris militaires dans les affaires des pays nouvellement indépendants, les anciennes puissances coloniales ont contribué à créer l'instabilité et à instaurer un système de prédation des ressources africaines au profit de leurs multinationales. "Cette situation doit changer, et le cinquantenaire des indépendances que nous commémorons l'an prochain doit être un moment d'analyse sans complaisance des échecs passés et de sursaut pour éviter la répétition des erreurs accumulées un demi-siècle durant", dira le conférencier.

C'est pour cette raison, ajoutera-t-il, que la campagne de la Lijaf se déclinera en quatre volets. D'abord, un audit généralisé de la Françafrique pour faire l'état des lieux de cette nébuleuse et situer les responsabilités des uns et des autres afin que cesse l'impunité en Françafrique. Ensuite, un hommage appuyé aux résistants africains qui se sont battus pour l'indépendance et la liberté. Des travaux seront également menés pour mettre en oeuvre de nouvelles stratégies pour l'émergence de l'Afrique. Et, enfin, dans l'élaboration de ces stratégies, l'accent sera mis sur la promotion des expériences africaines ayant réussi, de façon à donner un contenu concret à la coopération Sud-Sud intra africaine, "dont les résultats seront forcément meilleurs que ceux obtenus avec les relations verticales Nord-Sud qui ont spolié le continent sous prétexte de le développer".

La Lijaf a ainsi décidé de "célébrer les réussites africaines qui sont nombreuses et variées, contrairement aux idées reçues véhiculées en Occident par des officines travaillant à la recolonisation du continent". Au nombre de ces expériences réussies figure la Tunisie : "Voilà un pays qui, il y a cinquante ans, était au même stade de développement que nombre de pays au sud du Sahara, avec des indicateurs de sous-développement et un taux de pauvreté aux alentours de 40%. Cinquante ans plus tard, indiquera M. Mbougueng, la Tunisie est un pays émergent, classé économie la plus compétitive du continent africain et 40e mondiale par le Forum économique mondial de Davos. Avec une croissance économique continue d'environ 5% en moyenne annuelle, une industrie essentiellement exportatrice de produits manufacturés made in Tunisia, une classe moyenne englobant les 80% de la population et un taux de pauvreté tombé en dessous de 4%, une couverture sociale généralisée couvrant 93% des citoyens, la Tunisie affiche des standards qui n'ont plus rien à voir avec ceux des pays subsahariens qui croulent sous le poids d'une pauvreté dépassant 50% par endroits et ont maille à partir, pour certains, avec l'instabilité politique et des conflits armés du plus mauvais effet sur les investisseurs potentiels».

Pour la Lijaf, les réussites tunisiennes interpellent : elles démontrent que le sous-développement n'est pas une fatalité, et que le reste de l'Afrique au sud du sahara notamment peut s'en sortir, en s'inspirant de l'expérience tunisienne dont M. Mbougueng donne quelques caractéristiques fortes : "L'investissement massif dans la formation des ressources humaines, la qualité de la gouvernance politique et économique qui a permis au pays de connaître une longue stabilité politique depuis novembre 1987, un climat de paix sociale et une prospérité sans précédent dans l'histoire du pays, la libération des femmes, la programmation du développement à travers des plans quinquennaux, la vision prospective du pays qui permet d'anticiper et de surmonter les conjonctures défavorables comme la crise économique mondiale actuelle, une politique sociale hardie pleinement intégrée à la politique économique et, par-dessus tout, la philosophie du compter sur soi d'abord qui a permis au pays de développer ses propres stratégies de développement économique et d'évolution politique loin des modèles clés en mains importés qui ont fait faillite un peu partout sur le continent".

Le journaliste sénégalais N'Faly Savané, ex-rédacteur en chef de Sud Quotidien à dakar, actuellement en mission à l'Unesco à Paris, a, par la suite, présenté au nombreux public présent l'ouvrage collectif : "La Tunisie émergente : une voie pour l'Afrique ?" dans lequel il a contribué à travers le thème du statut avancé des femmes tunisiennes, qui a permis de libérer la moitié de la population avec des effets démultiplicateurs sur le développement du pays et son progrès social. Nicolas Abena, directeur de la revue électronique I-Magazine, qui a rédigé dans ce livre un chapitre consacré à l'intégration réussie des diasporas tunisiennes à l'étranger, a appelé les autres Etats du continent qui ne l'ont pas encore fait, à mettre en oeuvre des politiques similaires pour tirer le meilleur parti de leurs communautés établies à l'étranger, et les faire participer pleinement, avec des incitations diverses, au processus de développement du continent.

Concluant la conférence, M. Valentin Mbougueng a exhorté les Africains à se mobiliser à l'occasion de ce cinquantenaire pour dire non aux modèles importés, et mettre en oeuvre des démarches authentiquement africaines orientées vers la satisfaction prioritaire des besoins des peuples africains. S'insurgeant contre le comité mis en place en France par Nicolas Sarkozy pour faire défiler des troupes africaines sur les Champs Elysées devant le gouvernement français, le président de la Lijaf a lancé : "Nous ne sommes pas là pour faire du folklore sur les Champs Elysées. Les soldats africains appelés coutumièrement "tirailleurs sénégalais", qui ont libéré la France ont été empêchés d'y entrer en libérateurs parce qu'ils étaient noirs, et ça ne faisait pas bien que des Français très blancs dans leur peau voient des Noirs réussir là où leurs propres troupes avaient fui. Et subitement, on veut faire défiler des soldats africains sur les Champs Elysées ? Non, ce cinquantenaire ne doit pas être récupéré par la France. Nous n'avons pas le droit de souiller ainsi, une énième fois, la mémoire de nos valeureux martyrs assassinés par des colons dont des petits-fils se trouveront dans les tribunes lors de ce défilé de la honte".

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