Le Patriote (Abidjan)

Côte d'Ivoire: 19 septembre 2002 - Et si c'était un complot de Gbagbo?

Raoul Mapiéchon

10 Novembre 2009


La façon dont les partisans de Laurent Gbagbo insiste sur le courage dont il aurait fait preuve, lors des événements du 19 septembre 2002, fait douter de la façon dont les choses sont officiellement présentées. Surtout que l'argument ne résiste pas à l'analyse des faits.

Récemment, recevant ses militants (!?) à Tiassalé, selon un reportage de la RTI diffusé le samedi 7 novembre dernier au JT de 20h, la présidente de l'URD, ancienne égérie du Général Guéi, ancienne ministre de la Communication sous Bédié, l'inusable Danielle Boni Claverie, devant un autre chantre de Laurent Gbagbo, président du RPP, du Conseil économique et social, Laurent Dona-Fologo, a longuement insisté sur cette qualité, peut-être la seule mais suffisante, de l'ancien opposant à Houphouët, le courage. Et, grâce à ce courage, Laurent Gbagbo nous aurait rendu notre dignité. Reprochant, en réalité à Bédié de n'avoir pas offert le sang des Ivoiriens en sacrifice à l'armée pour sauver son fauteuil présidentiel en 1999, ce qui aurait permis aux caciques du PDCI dont Danielle Boni Claverie de ne pas perdre leurs privilèges. Mais, disant cela, la présidente de l'URD compare deux situations qui ne se ressemblent pas. Donc, son raisonnement est faux.

En effet, en 1999, Henri Konan Bédié a eu affaire à son armée. Ce sont des militaires en révolte qui ont pris les armes à Abidjan, recevant, dans leur mutinerie, le soutien passif de la Gendarmerie. Et ces mutins se sont mis sous le commandement d'un officier supérieur de l'armée, un ancien chef d'état-major, un soldat très apprécié et très respecté par les troupes, le Général Robert Guéi.

Or, en 2002, les éléments de l'armée qui avaient porté Laurent Gbagbo au pouvoir étaient toujours en place. La mutinerie, à l'analyse des faits, ne venait pas de l'armée ivoirienne. Les militaires en révolte étaient ceux qui étaient en exil et qui tentaient de reprendre leur place par les armes. Arrivé d'Italie, Laurent Gbagbo s'est placé derrière cette armée qui ne lui était pas hostile et qui contrôlait Abidjan et la partie sud du pays. En quoi donc, a-t-il fait preuve de courage? S'est-il rendu à Bouaké, seul, pour soumettre les rebelles et libérer l'autre moitié de la Côte d'Ivoire? N'est-il pas resté à Abidjan pour assister aux massacres des populations civiles? La littérature et autre discours sur son prétendu courage n'est que de la poudre aux yeux d'un peuple qui, malgré tout, attendait beaucoup de cet opposant d'Houphouët qui semblait avoir des réponses aux nouveaux défis qui se posaient au pays.

En plus, il y a des thèses qui soutiennent qu'en partant en Italie, le chef de file des refondateurs savait ce qui allait se passer en son absence. C'est même pour cela, disent les tenants de cette thèse, qu'il est parti en voyage. On se rappelle qu'à l'époque, le ministre de l'Intérieur, Boga Doudou, rencontrant un officiel du Burkina Faso, avait révélé que le gouvernement ivoirien savait ce que tramaient les militaires ivoiriens en exil au Faso, qu'ils soient au feu rouge ou dans une boîte de nuit. En outre, avant même le 19 septembre, le bruit courait qu'il se préparait un complot contre les leaders de l'opposition. Une opération qui consisterait à éliminer tous les leaders de l'opposition. Ce même bruit indiquait que dans l'entourage de Gbagbo, seul, justement, Boga Doudou était conte ce funeste projet. Comme pour soutenir cette rumeur, on a vu un Boga Doudou améliorant ses rapports avec les partis de l'opposition. Au RDR, on raconte encore que c'est ce ministre qui, lui-même, a annoncé à ce parti, la signature du certificat de nationalité de son leader, Alassane Ouattara. Quand on voit comment les choses se sont déroulées à Abidjan ce 19 septembre, on est en droit de croire que ce bruit de mauvais augure, n'était pas loin de la vérité.

Quand les rebelles ont attaqué Abidjan et se repliaient sur Bouaké, les loyalistes ne les ont pas pris en chasse. Ils se sont plutôt dirigés vers les leaders de l'opposition. Le général Guéi a été tué. Sa mort a été annoncée triomphalement par le président du FPI, Affi N'Guessan, comme un trophée de guerre, comme une première bataille remportée par les loyalistes. Après Guéi, les loyalistes ont pris la route de chez Alassane Ouattara. On sait ce qui s'y est passé. Rien ne nous dit que s'ils avaient réussi à l'éliminer, ils ne se dirigeraient pas vers la maison de l'ancien président de la République, Henri Konan Bédié. Lequel n'était pas loin de là. Quand on sait que ce même jour, Boga Doudou dont le cortège sécuritaire était plus long que celui de Laurent Gbagbo, tout ministre de la Sécurité et de l'Intérieur qu'il était, a été tué seul dans son domicile sans que l'on ne sache ce qu'est devenue sa garde rapprochée, on se demande bien si ce n'était pas la fameuse opération dont bruissait Abidjan qui était en cours. Les cibles atteintes, on élimine le témoin gênant. A regarder les choses de près, le 19 septembre 2002, a été une attaque suspecte qui, certainement, un jour, livrera tous ses secrets. Mais ce qui est sûr, Laurent Gbagbo ne peut pas utiliser cet événement pour dire qu'il a affronté l'ennemi. Quand il arrivait à Abidjan, l'ennemi présumé, était déjà à Bouaké. Les coups de feu que l'on a continué d'entendre dans la capitale économique, provenaient des militaires de son propre camp mettant des civils en joue. Ils ont nettoyé Abidjan, des quartiers entiers ont été rasés mais, ils n'ont jamais pu libérer Bouaké comme projeté. Et Gbagbo ne s'est rendu dans cette partie du pays qu'après accord politique. Alors, bâtir son argumentaire autour du courage dont Gbagbo aurait fait preuve pour justifier son soutien à sa personne à l'occasion de la présidentielle à venir, n'est qu'une vaste escroquerie intellectuelle pour ne pas dire politique. Et, regardant la Côte d'Ivoire droit dans les yeux, devant Dieu et devant les hommes, le courageux Gbagbo ne peut pas dire qu'il ne savait pas ce qui se passait ce 19 septembre-là.

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