La Presse (Tunis)

Tunisie: Idéogramme - «Vous irez chercher ma pauvre nourrice»

Raouf Seddik

11 Novembre 2009


C'est dans les champs de coton, sous le soleil et portant le deuil de l'Afrique perdue, et de leur liberté, que des hommes ont offert au monde des chants dont les sonorités nous touchent, par-delà les distances de l'espace et du temps.

C'était dans les campagnes de l'Alabama et de la Pennsylvanie, pendant qu'ici, en Tunisie, en cette deuxième moitié du XIXe siècle, le peuple faisait lui aussi l'épreuve de la perte de la liberté.

Il y a dans les accents du gospel et du blues de ces gémissements qui racontent la souffrance mieux que n'importe quel récit. Sans doute, de tels chants, arrachés à la poitrine des esclaves noirs du sud des Etats-Unis, devaient-ils atténuer le poids de la peine, aider à supporter. Incontestablement, il y a dans le chant un pouvoir de consolation qui, partout sur cette terre, donne des armes face au mal et face aussi à la mort elle-même.

Ecoutons ces vers, tirés d'un poème de Sully Prudhomme, L'Agonie :

Vous irez chercher ma pauvre nourrice

Qui mène un troupeau,

Et vous lui direz que c'est mon caprice,

Au bord du tombeau,

D'entendre chanter tout bas, de sa bouche,

Un air d'autrefois,

Simple et monotone, un doux air qui touche

Avec peu de voix.

Des vers qui font écho au mythe d'Orphée, dont la lyre raconte l'histoire, lui avait octroyé l'immortalité auprès des dieux de l'Olympe. Car, à dire vrai, le chant, cette vibration de cordes, ne fait pas que rendre la souffrance supportable : il tire de celle-ci, du plus profond de celle-ci, ce qui l'anéantit, c'est-à-dire l'espérance.

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Dans tous les pays, toutes les contrées, le génie musical des peuples n'a eu de cesse de fabriquer et de cultiver ses propres Orphées, à travers des sonorités singulières. Des sonorités qui, aujourd'hui, choquent notre oreille, habituée qu'elle est désormais à des formes esthétiques savamment accommodées au goût du «marché». Et combien d'entre nous ne sont pas devenus dédaigneux de ces chants ? Combien ne leur ont-ils pas tourné le dos ? Il y a pourtant de ces ivresses puissantes qui furent celles de nos pères et de nos mères, et auxquelles nous avons désappris de goûter... Des ivresses qui les aidaient à mieux supporter les épreuves et à répondre au désespoir par une nouvelle salve de joie, pour paraphraser librement René Char, parlant de la poésie.

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