Yosr BLAIECH
11 Novembre 2009
Syngué sabour, Pierre de patience, oeuvre de Atiq Rahimi qui a déjà écrit Terre et cendres en 2000, Les mille maisons du rêve et de la terreur en 2002, et Le retour imaginaire en 2005, est parue en 2008.
Il s'agit d'un récit à focalisation externe où rien n'est connu d'avance. Le lecteur découvre les faits au fur et à mesure de leur déroulement. En cela, l'oeuvre rejoint un peu celle de Robbe-Grillet s'il n'y avait cette dimension introspective du personnage qui lui donne une certaine densité qu'ignorent les textes du roman moderne. Le style est dépouillé mais le discours est fortement subjectif.
Une atmosphère d'abord
Dès l'incipit se met en place un décor : «La chambre est petite. Rectangulaire. Elle est étouffante malgré ses murs clairs, couleur cyan, et ses deux rideaux aux motifs d'oiseaux migrateurs figés dans leur élan sur un ciel jaune et bleu». Trois mots : «(petite ( ) étouffante ( ) figés» construisent une atmosphère et conditionnent le ton du récit. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le récit ne livre pas d'histoire. Celle-ci se construit à la faveur du discours d'un personnage désigné par sa qualité de femme se trouvant au chevet d'un homme gisant, son mari. La pièce où ils se trouvent constitue un point nodal. Tout est perçu de l'intérieur de cette pièce. Le lecteur est exclu des autres espaces qui lui sont racontés.
Une parole régénératrice
Au début, la femme est inquiète. Elle égrène un chapelet et prie Dieu de lui venir en aide comme toute bonne musulmane résignée à son sort. Puis, petit à petit, elle se rend compte que l'homme dont elle s'occupe est devenu complètement inoffensif. Il ne vit presque plus, il ne ressent rien, ne réagit pas, son regard est vitreux. Seul son souffle l'empêche de rejoindre le royaume des morts. Cependant, il lui reste une qualité capitale : il entend et ne peut se soustraire à l'écoute. Sa femme commence juste par lui parler de choses et d'autres et puis se met à lui faire des confidences. Elle lui apprend entre autres que ses enfants ne sont pas de lui et qu'elle a été obligée de recurir à la ruse pour les avoir et ne pas être répudiée. En fait, c'est lui qui était stérile. Bien d'autres confidences sont faites à cet homme sans réaction, contraint à l'écoute. De temps à autre, la femme est effrayée par ses propres paroles : «Pourquoi lui dire tout cela ? Je deviens folle. Coupe ma langue, Allah! Que la terre engorge ma bouche !».
Cependant, elle jouit de se découvrir elle-même à partir de son propre discours et rien que pour cela, elle tient à garder en vie cet homme contre lequel elle construit son propre être. Elle arrive même à prendre du recul, à s'amuser et à l'appeler «ma syngué sabour» (ma pierre de patience) ajoutant qu'un jour, il éclatera, car dans l'imaginaire collectif de son pays, nous dit l'auteur, la pierre de patience recueille les confidences jusqu'au jour où elle éclate pour libérer la personne qui s'est confiée à elle. La femme semble prendre du plaisir en prenant sa revanche, en faisant de cet homme qui l'avait réifiée autrefois une pierre.
Une femme afghane ?
L'auteur semble vouloir montrer que l'acte de narrer sa propre histoire permet une relecture de sa vie et mène souvent à des conclusions inattendues : celles-là mêmes que découvre le personnage féminin de Atik Rahimi. En effet, la femme musulmane, présentée au début de l'oeuvre, égrenant son chapelet et débitant des versets du Coran, arrive, au fur et à mesure qu'elle avance dans la confidence, à relever ses contradictions et à noter le paradoxe de sa pensée. Cette densité du personnage traduisant une maturité certaine gêne le lecteur, car elle lui semble non appropriée à la femme afghane qui occupe le centre du récit. Ceci le mène à s'interroger sur la part de contamination possible subie par la plume de Atik Rahimi et due au discours occidental.
Un fonds culturel commun
Quoi qu'il en soit, ce roman s'inscrit dans le sillage des écrits actuels qui disent que l'acte de narrer est un moyen de se prémunir contre la désagrégation. Il dit surtout quelque chose qui me semble très important, mais qui n'est pas très exploité : l'acte de recueillir la confidence est considéré comme périlleux pour celui qui écoute. Il est curieux de constater que dans le fonds culturel tunisien, nous avons aussi notre «syngué sabour», c'est «ommek jebsa». On raconte qu'une mère avait offert à sa fille, en cadeau de noces, une poupée en plâtre lui recommandant de lui faire ses confidences pour épargner son mari. La fille suivit les conseils de sa mère. Au bout de quelque temps et par mégarde, elle fit tomber la poupée qui se brisa. Elle vit, à sa grande surprise, que celle-ci était pleine de vers vivants à l'intérieur : c'était la conséquence de l'acte d'écoute auquel la poupée était contrainte.
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