Aymen Hacen
11 Novembre 2009
Dans un article publié le 29 septembre dernier sur les colonnes de ce journal, notre collègue Rafik Darragi a publié un article intitulé « La Trace du papillon de Mahmoud Darwich, une sieste entre deux rêves », dans lequel il a abordé la traduction française de Athar al-farâsha, dernier livre publié par le poète à Beyrouth en janvier 2008 aux éditions Riyad El-Rayyes. Ces « pages d'un journal », tenu entre l'été 2006 et l'été 2007, mêlant prose et poésie, tragique et comique, relèvent de l'une des inventions ou trouvailles formelles de feu Mahmoud Darwich qui, de nouveau, explore les possibles de l'écriture, qu'elle relève de la prose ou de la poésie.
Mais si nous revenons sur l'article de M. Darragi, ce n'est pas pour proposer une autre lecture de cette publication ou de l'oeuvre du poète ; si nous y revenons, c'est parce que nous aurions souhaité que l'on s'arrêtât sur le travail du traducteur, dont le nom n'est cité à aucun moment. Nous devons en effet la version française à Elias Sanbar, le traducteur attitré du poète. Elias Sanbar est de fait le traducteur des poèmes et des poèmes en prose de Darwich. Hormis deux textes en prose, Une mémoire pour l'oubli, récit traduit par Yves Gonzales-Quijano et Farouk Mardam-Bey, et Entretiens sur la poésie, traduit par Farouk Mardam-Bey, le nom d'Elias Sanbar est pour ainsi dire intimement lié à celui de Mahmoud Darwich.
Si nous nous attardons sur ces quelques détails, c'est pour dire que les lecteurs d'une oeuvre traduite sont sensibles au nom de l'auteur de la traduction, notamment lorsque l'auteur de l'oeuvre a plusieurs traducteurs, comme c'est le cas pour Darwich ou pour tout grand auteur qui a été accompagné dans une seule et même langue par plusieurs passeurs. Ce simple constat peut nous mener loin aussi bien dans la lecture de l'oeuvre que dans la réflexion sur sa réception. C'est que l'intérêt que nous avons pour une oeuvre traduite relève de prime abord de la qualité de la traduction qui peut servir comme desservir l'oeuvre d'origine.
Cela dit, nous avons - nous autres bilingues - l'immense chance de lire Mahmoud Darwich en arabe et de mettre ses textes en regard de toute traduction que l'on nous propose. Mais cette chance est, pour nous, une malchance, lorsque nous constatons, comme ici, grâce à Rafik Darragi, que la traduction fait écran à l'oeuvre originelle. «On peut, certes, douter de la force créatrice et du pouvoir, non seulement de la poésie mais de l'art en général, face à l'indicible souffrance de tout un peuple, il n'en reste pas moins vrai cependant que ce recueil est comme les précédents, une "oeuvre-témoignage", et comme tout témoignage, quelle que soit sa force, fût-elle aussi mince et transparente que la trace du papillon, il ne manque pas d'interpeller notre conscience», écrit-il à la fin de son article.
Mais, ce que nous lisons sous sa plume est éconduit par la faute du traducteur qui, lui, ayant pris au pied de la lettre le titre arabe, Athar al-farâsha, a littéralement trahi le texte et l'auteur. Traduttore, traditore, nous objectera-t-on, mais nous disons non, car l'histoire littéraire nous a prouvé le contraire, en témoigne le nombre impressionnant de « belles fidèles », pour reprendre l'expression d'Etiemble, dont nous disposons depuis que la traduction existe.
Aussi voudrions-nous attirer l'attention sur la piètre qualité de la traduction d'Elias Sanbar qui, en optant pour ce titre en français, montre que non seulement il a mal fait son travail de traducteur, mais encore qu'il n'a pas compris l'oeuvre qu'il a traduite. Dans un hommage à Darwich, publié peu de temps après sa mort (1), nous avons évoqué cette méprise en écrivant : « [ ] à la lecture du dernier livre de Darwich, au moment de sa parution en janvier, je n'y avais pas prêté attention, mais aujourd'hui je comprends la signification de cet "effet papillon", que j'avais commencé par confondre avec "trace de papillon". En physique, "effet papillon", d'après Le Petit Larousse (Le petit Robert l'ayant passé sous silence), est une "image proposée par E. N. Lorenz pour appréhender les phénomènes physiques liés au chaos et selon laquelle une petite perturbation dans un système peut avoir des conséquences considérables et imprévisibles. (Par exemple, dans l'atmosphère, le souffle dû au battement d'une aile de papillon pourrait déclencher une tempête à des milliers de kilomètres de là.)"»
Aussi le titre français de Athar al-farâsha devrait-il être «l'effet papillon» et non «la trace du papillon». Et, pour en avoir le coeur net, il suffit de se reporter au dos de la page de garde de l'édition arabe du livre pour lire en anglais The butterfly effect et non «tracks», «trace» ou «mark», qui sont des traductions possibles du mot «trace».
Nous avions à coeur de partager cette «découverte» avec notre collaborateur et ami ainsi qu'avec nos lecteurs, et de mettre en garde sur les conséquences qu'elle aura sur la lecture de ce très beau livre. Le plaisir que nous avons à lire Darwich en français à la lumière de «l'effet» désiré et voulu par l'auteur étant nettement plus grand. Sans doute est-ce là la meilleure preuve d'amour et de reconnaissance qu'un lecteur, qui plus est un critique littéraire, puisse rendre à un poète qui a fait sienne la cause de tout un peuple. Certes, Elias Sanbar est le traducteur attitré et l'ami de toujours de Mahmoud Darwich, mais nous devons du fait de la passion qui nous anime et fait vivre contribuer à rendre justice à l'oeuvre et à la mémoire du poète.
1. Les Lettres françaises, supplément littéraire du journal L'Humanité, édition du 6 septembre 2008
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