La Presse (Tunis)

Tunisie: Découvertes - L'Appel à la vie

Rafik Darragi

11 Novembre 2009


C'est encore un des miracles de la poésie. Cet appel à la vie, à vivre plus intensément, c'est celui du poète qui, «à l'image du remembrement d'Osiris, aura su, par la reconstruction de la parole, créer la poésie», ce qui «permettra ainsi à chacun de sortir de cette épreuve comme neuf : sauvé, en quelque sorte, par la beauté et la vérité de son existence terrestre - notre existence à tous, qui comprend chaque instant, hic et nunc, toute vie et toute mort» (4e de couverture).

Telle est la conclusion à laquelle est arrivé Christopher Bouix dans son livre, L'épreuve de la mort dans l'oeuvre de T.S.Eliot, Georges Séféris et Yves Bonnefoy, que les Editions de L'Harmattan viennent tout juste de publier. Les questions qu'il y soulève sont les suivantes : «Dans cette «terre vaine» du XXe siècle, comment et pourquoi accomplir, encore, l'acte de la poésie ? Comment, à nouveau, sacrifier au langage, cette «rose de personne», marquée par la mort ? Et comment, à travers cette épreuve de la mort, tendre, toujours, vers un nouvel espoir ?» (p.15)

Pour étudier un thème aussi dense que ce rapport entre l'écriture de la poésie et la conscience de la mort, Christopher Bouix s'appuie tout naturellement non seulement sur l'immense culture des trois poètes, mais également sur l'apport d'autres grandes figures du XXe siècle comme F. Hölderlin, Rilke ou encore T.W. Adorno :

«Des ruines de Babel au mythe du Roi Pêcheur, des enfers gréco-romains à la résurrection chrétienne, c'est en puisant dans un vaste horizon mythocritique que se conduira notre étude : au-delà de cette mort qu'il faut, comme Dante dans sa Divine Comédie, traverser pour parvenir, de l'enfer au paradis.» (4e de couverture)

Ce faisant, l'auteur a tenté d'établir, non pas «une simple comparaison», mais «plutôt un dialogue» entre T.S.Eliot, Georges Séféris et Yves Bonnefoy, trois figures emblématiques de la poésie européenne du XXe siècle. Il faut préciser que les liens entre ces trois poètes ne manquent pas. Il y a certes leur conception de cette épreuve qu'est la mort, développée à travers le thème de la 'terre vaine' (The Waste Land) et, en même temps, cette 'poétique de l'humain', cet attachement à la vieille Europe et à son héritage culturel; mais, en filigrane, au-delà de leur immense culture, il y aussi la langue de Shakespeare que Bonnefoy et Séféris manient fort bien, puisque l'un et l'autre ont traduit plus d'un poète anglais. Ajoutons à cela les diverses expériences du rejet et du refus vécues par ces poètes au cours de leur séjour à Paris, «symbole d'un monde ancien, symbole en lui-même de la ruine de la pensée qu'aura connue le XXe siècle.» (p.22)

Séféris et Bonnefoy, on le sait, s'étaient particulièrement intéressés à T.S.Eliot. Né à Saint Louis en 1888, ce dernier est, avec Yeast, le père fondateur de la poésie moderne anglaise. Son célèbre The Love Song of J.Alfred Prufrock, paru en 1917, est un manifeste. Qui ne se souvient de cette première image du soir qui tombe 'like a patient etherised upon a table' ? image en laquelle d'aucuns virent un cri d'émancipation et de révolte contre l'étouffante tradition puritaine. Son amour pour Shakespeare, Milton et Dante, annonçant la rupture avec les romantiques victoriens, se retrouve dans The Sacred Wood (1920).

Mais c'est dans Sweeney among the Nightingales, que la note pessimiste commence à poindre dans l'oeuvre de T.S Eliot. Influencé par Marlowe (Dr Faustus), et aussi par les symbolistes français, en particulier Baudelaire, Théophile Gautier ou encore Laforgue, T.S.Eliot devient de plus en plus conscient du contraste existant entre les temps présents et l'idéal héroïque des temps passés. Nourri de la Bible et de la culture gréco-romaine, il fustige la médiocrité de ce monde et prône le retour au spirituel, une sorte de rédemption religieuse susceptible de conférer à l'être humain la conscience de sa propre finitude.

Mais atteindre cette rédemption n'est pas tâche aisée. Selon Christpher Bouix, nombreux sont les obstacles à franchir. Comme celui de T.S.Eliot, le cheminement initiatique de Séféris et de Bonnefoy est une suite de traversées mythiques : d'abord celle du désert, pour retrouver la «voie droite», ensuite celle du fleuve qui conditionne le mûrissement du poète, enfin, celle du rêve - ou du «leurre» dans la mesure où, pour ce dernier, l'accession à la conscience de sa propre finitude, l'épreuve de la mort, ne peut se réduire à une simple «contemplation d'une mort qui ne serait qu'un mot, ou qu'une image.» (p.130).

La renaissance du poète est à ce prix. Son acceptation de la finitude reste la condition sine qua non de l'appel à la vie, dira Bonnefoy :

«Il te faudra franchir la mort pour que tu vives». L'épreuve de la mort dans l'oeuvre de T.S.Eliot, Georges Séféris et Yves Bonnefoy est un livre riche d'enseignements, à lire et à méditer.

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