Le Soleil (Dakar)

Mali: La chute du mur de Bamako

El Bachir Sow

12 Novembre 2009


opinion

Personne ne pouvait y échapper : la chute du mur de Berlin a vingt ans. Des acteurs de cet épisode de l'histoire contemporaine ont été invités à partager ses souvenirs, ses émotions. Des morceaux de mur de béton séparant le Berlin des Occidentaux du Berlin du Bloc soviétique ont été érigés en oeuvre d'art.

Sur les plateaux des télévisions, chercheurs, historiens, politologues, espions, citoyens anonymes ont tenté d'expliquer pourquoi ce mur, symbole de la Guerre froide, a un jour éclaté en mille morceaux sous la poussée de millions de personnes assoiffées de liberté. Liberté ! Le 9 novembre 1989, au moment des faits, ce que presque tout le monde a retenu, c'est ce mot magique comme le moteur de ce puissant fleuve de contestation.

Aujourd'hui, en étant plus attentif au discours des uns et des autres, on se rend compte que ce grand fleuve irrésistible a été, des décennies durant, alimenté par des milliers de petits ruisseaux. Ces ruisseaux avaient un visage, une voix, des émotions. C'étaient des hommes célèbres (écrivains, scientifiques, artistes), mais aussi de téméraires citoyens anonymes qui, un jour, ont pensé qu'ils devaient savoir dire non, penser autrement, penser par et pour eux-mêmes. Bref, être des hommes libres. Dis ainsi, cela paraît simple.

Ceux qui ont fait ce parcours douloureux disent qu'eux-mêmes ne comprenaient pas comment l'idée du refus avait pu germer dans leur tête et y dresser des...murs de défense face à toutes les injustices. Ils se savaient surveillés. Plus tard, après la chute du Mur, ces hommes et femmes du refus ont découvert, effarés, en consultant les archives de la police politique, que leurs propres amis et parents étaient souvent des délateurs.

Deux décennies après la chute du mur de Berlin, feux d'artifice, concerts de musique, discours de circonstance des politiciens, etc. ont été magistralement servis en mondovision au reste de la planète. Les Occidentaux savent fêter, se faire de l'argent, enrôler le reste du monde, faire partager leurs propres émotions aux autres peuples. Reconnaissons-le-leur. Leurs histoires, savamment mises en scène, subtilement suggérées aux autres à travers les Tic deviennent tout simplement l'Histoire, celle de tous les autres peuples du monde.

Faut-il s'en émouvoir ? Oui, parce que cela reflète leur puissance, leur place prépondérante sur des pans entiers de la mondialisation, la capacité d'attraction de leur mode de vie. L'Occident vit mieux, s'enrichit encore plus, s'installe progressivement dans l'économie verte moins énergétivore, plus soucieuse de préserver la biodiversité, etc. La qualité de vie qui est, aujourd'hui, la sienne est certes le fruit de son propre génie, de son travail, de son organisation, de sa foi en Dieu et aussi en la science. Cela est vrai, mais une des bases de cette richesse est aussi le fruit d'un pillage de lointains pays, l'asservissement de leurs peuples, le viol de leurs cultures et croyances. La mondialisation est d'ailleurs perçue, par certains, comme la perpétuation de ce système inique.

Faut-il condamner l'Occident et sa superproduction sur le Mur ? Le faire relèverait juste du domaine de l'émotion. Ce serait encore une fois une façon de se défausser sur les autres en oubliant de nous regarder dans la glace. Peut-on, en effet, reprocher à des nations, naguère belligérantes, de remiser leurs haines millénaires, de faire de leurs différences une force, de s'organiser pour ne pas perdre la direction des affaires du monde, de s'entendre pour faire travailler les autres à leur profit ? Non, assurément. L'Occident se défend plutôt bien.

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La chute du Mur et sa conséquence majeure qui serait la fin de la Guerre froide ont élargi le champ de la liberté. En Europe, sans doute. Ailleurs, ce n'est pas tout à fait sûr. L'Europe et le reste de l'Occident vivent mieux, s'enrichissent, s'installent progressivement dans l'économie verte, alors que dans la majorité des pays du Sud la pauvreté persiste, les maladies d'un autre âge y tuent encore des millions de personnes, des leaders prédateurs se délectent du chaos de leur propre pays. Des murs d'indifférence et d'arrogance les séparent de leurs peuples. L'Afrique doit s'éveiller. Elle s'éveillera puisque la marche de l'histoire dans laquelle elle est le lui impose.

J'étais au Mali en 1991, quand un mur invisible est tombé dans ce pays. Je n'oublierai jamais le bonheur des Maliens quand le fleuve de la démocratie a envahi les rues des villes et des villages après avoir, comme derrière le rideau de fer, pris sa source dans l'esprit d'hommes et de femmes exceptionnels par leur tranquille courage. Je lis encore la détermination sur le visage des opposants maliens qui osaient dire, publiquement, au plus profond de la nuit de la dictature, que la démocratie était une aspiration légitime, un mode de gouvernement bon pour le Mali. La chute du mur de Bamako est aussi exceptionnelle que celle de Berlin.

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