Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Manthia Diawara, Pr. de littérature et de cinéma à New York University - « Samba Félix Ndiaye, un homme raffiné qui savait interroger les images »

Modou Mamoune Faye

12 Novembre 2009


A Bamako où il participe à la Biennale africaine de la Photographie, l'intellectuel malien Manthia Diawara, professeur de littérature comparée à New-York University (Usa) est bouleversé par le décès de son ami de longue date, le cinéaste sénégalais Samba Félix Ndiaye. Il nous a parlé du défunt avec émotion.

Lorsque nous l'avons rencontré lundi matin au Conservatoire des Arts et Métiers Multimédias Balla Fasséké, sur les hauteurs de Koulouba, Manthia Diawara est encore sous le choc de la disparition du cinéaste sénégalais Samba Félix Ndiaye, décédé vendredi dernier. Il est bouleversé par cette mauvaise nouvelle qu'il a apprise samedi en lisant son mail. « Avec Samba Félix Ndiaye, je partage un passé intéressant. Nous étions ensemble en France dans le Paris des années 1970. Moi je suis parti plus tard aux Etats-Unis, mais lui est resté. Nous avions des idées communes et défendions les mêmes idéaux », nous confie Manthia Diawara, professeur de littérature comparée à New-York University, écrivain et cinéaste. Il se souvient des longues discussions en compagnie de Samba Félix Ndiaye et d'autres jeunes intellectuels du continent qui rêvaient d'une Afrique réconciliée avec ses racines, sa culture. « C'était une époque post-french new wave, comme nous disions à l'époque, où l'art devenait de plus en plus politique », poursuit-il. Un peu plus tard, en 1985, il avait retrouvé son ami à la Cinémathèque de la coopération de la rue Kléber, à Paris. Ensemble, ils se rappelaient les années 1970 avec nostalgie.

Alors que bon nombre d'étudiants africains allaient à la Sorbonne, Samba Félix Ndiaye avait préféré s'inscrire à l'université de Vincennes où il y avait des professeurs réputés comme Deleuze, Althusser, etc., qui deviendront plus tard les grands penseurs de la France contemporaine. Il a fréquenté toutes ces sommités, ce qui a certainement déteint sur sa façon d'aborder les questions de la vie et forgé sa personnalité. « Sur le plan idéologique, il ne désavouait pas Senghor de la même façon que les autres intellectuels, comme Ousmane Sembène par exemple, car selon lui nous ne devons avoir aucun complexe par rapport à nos héritages multiples et divers », poursuit Manthia Diawara qui décrit le défunt comme un homme raffiné, une sorte de Godard africain qui avait des rapports très rigoureux avec l'image. « Lui et moi avions de nombreuses similitudes sur le plan intellectuel. Nous n'étions pas de l'école de Fanon ou des idées d'un Sembène, même si nous croyions au refus et à l'action. Il faisait partie de ces cinéastes et intellectuels africains qui disaient qu'on peut aller au-delà de Senghor sans le rejeter totalement. Selon lui, l'oeuvre de Senghor n'était pas seulement politique, mais également intellectuelle et surtout culturelle », estime Manthia Diawara. Dans ses films, Samba Félix Ndiaye recherchait toujours l'image juste, celle qui allait faire mouche et pousser le spectateur à s'interroger, à se poser des questions.

Lorsqu'ils vivaient en à Paris dans les années 1970, ils formaient un groupe d'amis dont certains « parlaient beaucoup et aimaient attirer l'attention sur eux ». C'était tout le contraire de Samba Félix Ndiaye qui était discret, trop discret même pour quelqu'un qui avait tant de choses intéressantes à dire. « Il était d'une discrétion incroyable ! Il préférait observer, écouter les gens parler et souriait toujours. Mais il n'était pas sophistiqué », se souvient-il. Si un Djibril Diop Mambéty était passé maître dans l'art d'inventer les images de l'Afrique, Samba Félix Ndiaye, lui, questionnait les images. Il le fait admirablement à travers des oeuvres majeures comme « Ngor, l'esprit des lieux » (1994), « Rwanda pour mémoire » (2003), « Lettre à Senghor » (2002) ou son tout dernier documentaire « Questions à la terre natale » (2008) dans lequel il s'interroge sur le devenir de l'Afrique à travers des témoignages de divers intellectuels du continent.

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« Il avait une politique rigoureuse de l'image et était devenu, par la force des choses, un maître incontesté du documentaire », analyse Manthia Diawara. Ses films sont devenus des classiques et il a laissé à la postérité une « manière de parler avec des sons pas nécessairement intelligibles » pour tout le monde. Il a surtout appris aux jeunes générations comment s'exprimer avec des images.

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