Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Renc'Art - Un roman adapté d'un roman

Marcelin Vounda Etoa

12 Novembre 2009


On connaissait les adaptations de romans au cinéma : Les Misérables de Victor Hugo, Une vie de Guy de Maupasant, Thérèse Desqueyroux de François Mauriac, etc. Il faudra désormais s'accommoder d'une invention camerounaise : l'adaptation du roman au roman.

L'adaptation dont il est question, comme on va le voir, ne procède ni du palimpseste tel que l'entend et l'analyse Antoine Compagnon, ni du recours à l'intertextualité, pratique scripturale consistant pour un écrivain à adosser son oeuvre sur ses propres lectures, à se référer, à citer les oeuvres qu'il a lues ; c'est cette technique de l'intertextualité qui fait le charme de Verre cassé du Congolais Alain Mabanckou. L'adaptation dont il s'agit ici opère, au mépris du sens de ce mot et des pratiques en cours dans le champ littérature ; c'est un subterfuge qui essaye de changer la paternité d'une oeuvre par un jeu de passe-passe malhabile. Au terme cette esbroufe, un jeune auteur est spolié de ses droits patrimoniaux et de ses droits moraux sur une oeuvre qu'il a mis quatre ans à écrire.

Les faits.

En 2006, un jeune homme jusque-là anonyme, Alphonse Ngang'hi, publie chez un éditeur basé à Yaoundé, un roman intitulé Billet retour. Le roman paraît dans la collection «Essais et problèmes contemporains». Il est structuré en six chapitres auxquels s'ajoutent une préface et un épilogue. L'ensemble compte 124 pages. Quelques journaux dont Mutations font la recension de la nouvelle parution. Le 2 octobre 2008, Justin Blaise Akono relève le caractère biographique de Billet retour en affirmant que : «l'auteur s'est incarné en Essomba, puisque les souvenirs de son enfance, ses voyages pour les vacances dans un petit village dans le département de la Haute-Sanaga, ou son parcours académique le démontrent à souhait.» Billet retour est en effet un roman fortement inspiré de la vie et de l'aventure de l'émigration en Russie de son auteur, Alphonse Ngang'hi. C'est ce roman, donc l'histoire est liée à celle de son auteur qui a été repris, contre toutes les règles de l'édition, par le propre éditeur de Ngang'hi sous le titre Comme un singe en hiver Curieusement sous la plume d'un autre auteur : Leudja Alex.

Des justifications oiseuses

En page 161 de cette nouvelle édition, l'éditeur écrit : «Comme un singe en hiver de Leudja Alex, est le récit à peine romancé du drame des étrangers sans-papiers en Russie et dans d'autres pays d'Europe. C'est à la fois un roman autobiographique, historique et social. [Sans transition, l'éditeur poursuit] : Alphonse Ngang'hi a commencé l'écriture de Billet retour en 2002 et l'a terminé en 2005. Le roman sera publié en 2006 ; il connaîtra un écho retentissant, mais pas un succès de librairie. L'actualité du récit convaincra Leudja Alex, d'écrire une nouvelle adaptation de cette histoire pathétique qu'il publiera sous le titre Comme un singe en hiver »

En fait d'adaptation, il s'agit d'une simple supercherie qui masque mal la spoliation du premier auteur de ses droits.

La confusion est totale : sur la page de garde de Comme un singe en hiver, l'éditeur signale qu'il s'agit de la «seconde édition» alors que ni l'auteur ni le titre ne sont les mêmes. Toutefois, à ces deux exceptions près, tout le reste est presqu'inchangé. La structure de Comme un singe en hiver est trompeuse : l'épilogue du premier roman devient l'avant dernier chapitre du deuxième, auquel se greffe, de façon artificielle, un huitième chapitre. D'un chapitre à l'autre, le second roman est un calque du premier ; le subterfuge consiste chaque fois à ajouter une phrase au texte du premier roman, à se servir de synonymes ça et là, à remplacer des périphrases par des substantifs.... La principale originalité du deuxième auteur est de changer les noms des personnages: Essomba, le protagoniste devient Essimo; Moulen, un autre personnage de Ngang'hi devient Koubaskou chez Leudja.

Une oeuvre inscrite sur les listes officielles de l'enseignement secondaire

Au demeurant, cette histoire d'adaptation serait un banal fait divers de braquage comme il s'en produit régulièrement dans nos cités si le second roman n'était inscrit sur les listes officielles des oeuvres au programme de l'enseignement secondaire au Cameroun. Quand les élèves des classes de seconde seront informés de ce fait divers, une image permettra de leur résumer toute l'histoire de ce braquage éditorial : on a changé le nom de père d'un enfant sur son acte de naissance pour lui avoir offert de nouveaux habits. Le comble c'est que le nouveau père pourrait ne même pas avoir une existence réelle et n'être qu'un nom fictif qui permet de passer à la caisse. De nombreux élèves de classe de seconde envoient en effet, depuis quelque temps, de vains SOS de détresse pour avoir des informations biobibliographiques sur Leudja Alex. Tout ce qu'on sait de lui jusqu'à présent, c'est qu'il est l'auteur d'une «Sélection de quelques meilleurs contes» inscrits au programme officiel de classe de 6ème pour l'année scolaire en cours.

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