Barry Saidou Alcény
11 Novembre 2009
Après avoir fourbi ses armes avec les courts métrages et s'être fait une réputation dans l'écriture des scénarios, Guy Désiré Yaméogo nous offre, avec « Danse sacrée à Yaka », son premier long métrage. C'est un film oscillant entre comédie de mÅ"urs, polar et fantastique. Mais l'intérêt du film réside dans l'ambiguïté que le film entretient entre théâtralité et cinéma et surtout le jeu de fausses pistes, farces et attrapes dans lequel le film entraîne le spectateur.
"Danse sacrée à Yaka" tourne autour de l'élucidation de la mort mystérieuse de Christian, un Fançais dans le studio d'une jeune danseuse, Binéta.
Un tandem de policiers mal assortis, Malick (Smarty), un jeune inspecteur aussi prompt à dégainer son colt qu'à courir les soubrettes et Gérard (Rasmané Ouédraogo), un vieux brigadier, chauffeur rétif, mène l'enquête, nous balade entre ville et village et nous fait rencontrer une galerie de personnages assez loufoques tels l'entrepreneur véreux qui menace de représailles ceux qui veulent mettre le nez dans ses combines et la géomancienne (Blandine Yaméogo) qui reproche à sa cliente Bineta (Sita Ouédraogo) de lui cacher des choses, comme si son rôle de pythie n'était pas de révéler ce qui est scellé !
Une belle et jeune journaliste s'intéresse à l'affaire et mène, de son côté, sa petite enquête. Petit à petit, par des flashs-back qui nous ramènent des pans importants du passé de Bineta, le puzzle se met en place et le mystère s'éclaircit : on découvre que l'assassin est un mort ! On apprend que Bineta était promise au vieux Baldé. Ayant fugué en ville pour échapper au mariage forcé, une union « in absentia » sera célébrée devant le fétiche du village.
Aussi, à la mort de Baldé, devrait-elle exécuter la danse des morts pour libérer l'âme de celui-ci. Ce qu'elle refusera et condamnera l'âme du défunt à errer parmi les vivants et à s'attaquer aux prétendants de sa jeune et belle veuve. A cette histoire centrale viennent se greffer aussi les thèmes de la liberté de la presse, de l'impunité et des détournements dans les marchés publics.
Une célébration de la théâtralité
« Danse sacrée à Yaka » fait la part belle à la théâtralité. Point par faiblesse comme certains films qui sont un tissu de saynètes mais on y sent, à notre avis, une volonté assumée d'interroger la part de la théâtralité dans le cinéma ou la « cinémacité », selon Woro T. Justin. Passons sur le casting qui fait la part belle aux comédiens de théâtre.
Le tribut au théâtre se retrouve dans le fait que le film de Guy Désiré Yaméogo est très dialogué. D'ailleurs, le changement de plans est souvent assujetti à la fin d'une tirade d'un personnage. De sorte qu'il est perceptible que les comédiens de théâtre (Lazare Minoungou) sont plus à l'aise que ceux du cinéma (Rasmané Ouédraogo) et les non-professionnels.
De Smarty, comédien amateur, qui abuse de la fonction phatique à travers ses multiples « Toi, dis-moi », on finit par en être agacé. De même l'usage de plans-séquences par le réalisateur, même s'il témoigne d'une grande maîtrise au cinéma, est l'usage courant dans la captation du théâtre pour épouser le point de vue du spectateur.
En outre, les clins d'Å"il au théâtre sont présents dans l'ancrage toponymique du film. Très souvent la caméra insiste sur des indices pour nous faire reconnaître l'Espace Gambidi et le CITO.
Un piège pour cinéphile
Mais ce qui fait vraiment le grand intérêt de ce film, c'est que son énonciation tient compte d'un certain spectateur ayant une culture cinématographique moyenne dont il déjoue les attentes, anticipe les appréhensions dans un perpétuel chassé-croisé. Et le spectateur se sent piégé dans une intrigue labyrinthique qui joue avec lui « au chat et à la souris ».
Construit comme un film d'enquête, le spectateur s'attend à ce que le tandem de policiers ou la journaliste lui ramènent des indices qui mèneront au coupable. Fi ! Les enquêteurs seront dessaisis de l'enquête avant qu'ils n'en démêlent l'éheveau, la géomancienne ne devine rien, et la journaliste le trimbale sur une fausse piste. C'est à travers des flashs-back sur le passé de Bineta que la lanterne du spectateur va s'éclairer.
Par ailleurs, quand Bineta s'arc-boute sur ses principes de féministe en refusant d'aller au village pour exécuter la danse des morts, le spectateur se dit qu'il n'y a plus d'issue à la crise. Et contre toute attente, le Deus ex machina apparaît en la personne de la sÅ"ur de Christian qui convainc Bineta de retourner à Yaka exécuter la danse sacrée.
Sacrée danse qui donne son nom au film et que, autre superbe pirouette à la barbe du spectateur... ce dernier ne verra pas à l'écran. Pensant alors que tout est réglé avec l'exécution de cette danse, on s'attend à un happy end avec la consolidation de l'histoire d'amour entre Bineta et Malick, surtout qu'elle va avec des fleurs le voir sur son lit d'hôpital.
Et patatras ! Voilà que la mégère d'amie de Malick rapplique là-bas avec son enfant, compromettant sérieusement cette idylle naissante. Même la fin ouverte du film est un pied-de-nez fait au spectateur. A la place du happy end espéré, il voit le frère du défunt débarquer chez Bineta avec des bagages et une détermination à toute épreuve de s'y incruster.
Bineta serait devenue son épouse par la loi du lévirat. Toujours dribblé dans ses pronostics, le spectateur en quittant la salle a un doute ! Et si toute cette affaire n'a été qu'un montage du frère de Baldé pour avoir Bineta. Ne serait-ce pas lui l'assassin ? se demande-t-il. Question qui demeurera sans réponse, mais qui fixera ce film dans l'esprit du cinéphile comme une écharde.
Guy Désiré Yaméogo aurait pu, avec ce premier long métrage, répondre à nos attentes de cinéphiles paresseux en nous offrant un film facile, c'est-à-dire un film pareil à ces pastilles à la menthe que l'on suçote pépère durant une heure et des miettes. Il a fait le choix d'un film qui bouscule le spectateur dans ses habitudes, l'installe au milieu d'un maelström d'interrogations, faisant bouger les lignes de ses attentes et l'obligeant à la chasse au sens. Preuve que le film à petit budget ne doit pas se contenter d'être un long fleuve tranquille mais peut, à travers une énonciation ambitieuse, rendre sa vision dynamique. Belle leçon de cinéma qui annonce une filmographie audacieuse.
Toutefois, la seule surprise que nous n'ayons pas savourée est la découverte d'un film burkinabè entièrement en français ; même les villageois parlent la langue de Rivarol. D'ailleurs, beaucoup de nos films récents ont fait ce choix en vue de gagner une large audience, le sous-titrage se révélant très coûteux. Pourtant, il est triste de constater que nos films ne parlent plus nos langues. Mais ceci est une autre affaire...
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