Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Appel aux Présidents Wade et Camara pour le dénouement de la tragédie guinéenne

Professeur Lansiné Kaba

12 Novembre 2009


Les Guinéens se recueillent et pensent comment ils pourraient dénouer la crise et rendre leur existence normale.

Le carnage du 28 septembre au Stade du même nom à Conakry confirma, en effet, que la Guinée patauge encore dans la boue qui encombre, depuis de longues années, son évolution et cause le désarroi et l'amertume. Comment peut-on concevoir l'explosion d'une telle tragédie après les répressions sanglantes de 2006 et 2007 ? Comment les soldats pouvaient-ils encore se permettre des bévues, dont la gravité et l'ampleur menacent leur propre place dans l'histoire et surtout l'avenir de la nation ? Manquent-ils de bon jugement à ce point ? L'événement est déconcertant.

Les gens qui croyaient à la bonne volonté du président Moussa Dadis Camara et de sa junte ont des raisons d'être déçus et le peuple de Guinée d'être désillusionné. L'inaction du chef de l'Etat guinéen, de ses seconds et de ses subordonnés militaires au moment du massacre témoigne d'une dureté de coeur et d'une indifférence inimaginables de la part de gens qu'on considère normaux et qui, de surcroît, ont la lourde responsabilité de régir le pays. Ce genre de machiavélisme convient mal dans l'exercice concret du pouvoir. Les Guinéens sont à la quête d'une solution. Bien sûr, ils s'en remettent encore à Dieu pour que l'eau ne déborde pas du vase. La calamité requiert de la part du capitaine et de son équipe un effort de réflexion et d'abnégation et beaucoup de patriotisme. D'autant plus qu'elle a affecté les chances de leur avenir politique. Quoi qu'il advienne, la junte et les Guinéens doivent faire sortir la Guinée du marasme et du discrédit.

Comme dans une guerre, l'hécatombe a enfanté un nouveau contexte et une donnée particulièrement favorable aujourd'hui au changement. D'autant plus que personne ne se permettra d'être dupe désormais. Les membres de la junte ne peuvent pas rester 'grisés d'impunité' et le monde n'admettra plus que 'la justice reste endormie'. La Guinée est en deuil ; le peuple mérite des condoléances, puisque la nation a été blessée et humiliée. Des condoléances particulières vont aux familles des victimes ainsi qu'aux blessés. Le combat pour honorer la mémoire de ces récentes victimes et des anciennes de la longue et pénible histoire guinéenne va continuer. Il est urgent que les grands amis de la Guinée fassent entendre leurs voix, individuellement et collectivement.

En effet, à présent, pointe à l'horizon une lueur d'espoir qui pourra contribuer à tourner la page vers le dénouement de cette crise dangereuse pour la Guinée et la sous-région. Le président Blaise Compaoré et la Cedeao aident déjà. Les Guinéens les félicitent pour leurs initiatives et les remercient de leurs bons services. Ils s'interrogent, cependant, sur le silence du Pr Abdoulaye Wade, président du Sénégal. Ce dernier est connu pour l'intérêt qu'il porte aux problèmes guinéens depuis longtemps et récemment pendant les crises de 2007 et 2008. Il est également connu pour les relations particulières qu'il semble avoir tissées avec des Guinéens de diverses persuasions politiques, y compris entre autres, le capitaine Dadis Camara, MM. Alpha Condé, Cellou Dalein Diallo, Lansana Kouyaté, Sidya Touré et Aboubacar Somparé. De telles relations, mises diplomatiquement au service du facilitateur de la Cedeao, le président Blaise Compaoré, pourraient servir à faire entendre raison aux frères adversaires de Conakry. Car toute négociation requiert qu'au moment stratégique, les parties répondent à quelques pressions et mettent de l'eau dans leurs vins pour arriver à un accord souhaitable.

Malgré les controverses que certains des propos du leader sénégalais avaient suscitées, il n'y a pas longtemps, il pourrait encore aider. Les Guinéens lui en sauraient gré. D'autant plus qu'on note un mouvement encourageant dans les rencontres de Ouagadougou. Fort heureusement, personne n'y parle de forces d'intervention ou d'interposition. La Guinée n'en a pas besoin à ce stade.

Elle a plutôt besoin de force de caractère et de convictions patriotiques. Force est de reconnaître qu'à ses citoyens, hommes et femmes, et à eux en premier lieu, incombe l'impératif de s'asseoir et de se regarder, de se parler avec sérénité et fraternité, de se donner la main et de se pardonner. Le mal est fait, les victimes ont payé chèrement et noblement de leur vie leur attachement au projet de progrès de leur patrie. Nul n'oubliera leur dévouement, leurs sacrifices et aussi la leçon sacrée et solennelle qu'ils ont léguée. La leçon rappelle et demande que les vivants, pour leur honneur et dignité de citoyens et de croyants, pardonnent afin de vivre et de construire leur nation. Dieu a donné l'exemple du pardon aux premières heures de l'histoire de l'humanité pour faire de la terre l'habitat des êtres humains. Les Prophètes Jésus Christ et Mouhammad (Psl) ont suivi ce bel exemple dans leurs traditions de sagesse et de bonté pour établir la fraternité et la civilité.

Dans cet esprit, pour éviter les bancs des accusés à la Cour internationale de justice, le capitaine Camara et ses collègues doivent, sans tarder, entamer le dialogue sur la transition avec les diverses parties de l'opinion nationale guinéenne, c'est-à-dire les représentants de la société civile, des partis, des syndicats et du Conseil des Sages afin de rétablir la confiance et la concorde. Ce dialogue national est possible, indispensable et incontournable, puisque l'intérêt du pays l'exige.

Cela suggère que les officiers guinéens, suivant l'exemple honorable de leurs pairs du Sénégal, se consacrent à la rééducation des troupes. Il s'agit de transformer les tendances destructrices militaires en forces de reconstruction au service de la démocratie et de l'unité. L'armée guinéenne, pour son honneur et sa dignité, doit devenir une institution républicaine reconnaissant la primauté du commandement civil et vouée à la défense du droit et de l'ordre. Le président Wade peut faire comprendre au président Camara, son homologue et aussi, il convient de le rappeler, son 'fils', que le Cndd doit s'atteler à cette oeuvre grandiose de réforme et à l'organisation des élections libres et transparentes. Un tel dévouement sera, pour les chefs de la junte guinéenne, la condition du pardon puisque les traditions guinéennes font l'éloge de la magnanimité plutôt que de la revanche. Ces réformes pourraient aider la Guinée à rentrer dans le concert des Etats normaux et à créer les conditions pour son épanouissement économique et social.

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