Fraternité Matin (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Document administratif et d'identification / Eric Poby - « Notre passeport des meilleurs au monde»

Propos recueillis par Ghislaine ATTA

10 Novembre 2009


interview

Abidjan — Etape nécessaire vers plus de sécurité pour les uns, effet de mode ou outil d'inquisition pour les autres, le passeport biométrique est de mise en Côte d'Ivoire depuis maintenant un an.

Eric Poby, directeur général de la Société nationale d'édition de documents administratifs et d'identification (Snedai) fait le point sur l'état d'avancement des travaux de sa structure, les grandes dates, l'exploitation des données biométriques et la situation des ivoiriens de l'étranger.Lors de la récente visite à la Snedai, du chef de la délégation de l'Union européenne en Côte d'Ivoire, il a été relevé que la fréquentation des sites d'enrôlement était encore plutôt timide...

Craignez-vous d'éventuels retards dans l'enrôlement des ivoiriens pour le passeport biométrique ?

Nous avons reçu la visite de M. Michel Arrion, qui était venu se rendre compte des réalités en ce qui concerne l'établissement du passeport biométrique en Côte d'ivoire, et également constater l'amélioration technologique qui avait été apportée au passeport ivoirien. Il faut dire que ce projet vise à donner à la Côte d'ivoire un passeport d'une qualité équivalente à tout ce qui se fait en matière de biométrie partout dans le monde. Et je suis aujourd'hui très fier de vous annoncer que notre passeport est l'un des meilleurs au monde.

Effectivement en lançant ce projet, les statistiques que nous avions eues, c'était qu'il y avait environ 720 000 passeports ivoiriens en circulation. Donc l'Etat a décidé de donner une période transitoire de dix-huit mois à tous les ivoiriens pour se doter des nouveaux passeports biométriques. Bien évidemment, vous connaissez nos concitoyens. Dans la plupart des cas, c'est vraiment dans les derniers instants que nous nous précipitons pour aller établir nos documents administratifs. On l'a vu avec l'identification pour la carte nationale d'identité, on l'a vu avec le permis de conduire qui a connu deux ou trois reports... donc je pense que c'est dans les habitudes des ivoiriens. Malheureusement en ce qui concerne le passeport, étant donné que c'est un document de voyage qui doit être utilisé, bien sûr, en partant de son pays d'origine pur aller vers des destinations externes, nous étions obligés d'informer l'ensemble des pays de la mise en place du passeport biométrique, et de les tenir informés du délai de la période transitoire qui je le rappelle a été fixée à dix-huit mois.

Donc qui prenait fin officiellement le 31 janvier 2010. Mais lors de l'atelier bilan qui s'est tenu le 11 novembre dernier, l'Etat a repoussé la date au 1er avril prochain. Passée cette date, il sera, non pas difficile, mais impossible de se rendre dans un pays étranger sans avoir le passeport biométrique. Pour l'heure, Il y a encore beaucoup de passeports ancienne version qui continuent de circuler, et nous voulons autant que possible éviter le trop plein de personnes qu'inévitablement nous allons connaître dans les derniers instants de validité de l'ancien passeport.

Comment vous y prendrez vous, justement, pour contenir cet afflux de personnes ?

En tant qu'opérateur technique, nous avons pris toutes les dispositions pour pouvoir accueillir tout éventuel afflux de compatriotes. Nos sites ont été conçus pour faire seize voire vingt heures de travail par jour en fonction de la nécessité. Et les capacités actuelles de production sont de 1000 à 1500 passeport par jour. Or, nous sommes très loin de ces chiffres-là, puisqu'à ce jour nous n'en produisons que cinq cent (500). C'est pour dire que nous pouvons faire trois fois plus.

Et pourtant, l'on compte actuellement, en moyenne, un seul site d'enrôlement par continent pour les ivoiriens de l'étranger. Comment ferez-vous pour qu'ils puissent se faire enrôler à temps ?

Initialement quand nous avons passé le contrat avec l'Etat de Côte d'ivoire, il était question d'installer en dehors de la Côte d'ivoire, un site par continent. Donc, Paris avait été choisi pour l'Europe, Washington pour le contient américain, Johannesburg pour le reste de l'Afrique et Pékin pour l'Asie. Mais nos compatriotes de l'étranger ont fait comprendre à l'Etat de Côte d'ivoire qu'on ne part pas de l'Inde à la Chine comme on partirait d'Abidjan à San Pedro ! Donc l'Etat nous a interpellés sur la nécessité de nous installer dans toutes les ambassades de Côte d'ivoire dans le monde (40, ndlr). Et donc nous avons répondu favorablement à cette demande de l'Etat. Nous avons fait des propositions qui ont été acceptées et nous avons entamé le déploiement du projet passeport dans l'ensemble des ambassades de Côte d'Ivoire dans le monde. Les ivoiriens de la diaspora peuvent vraiment être rassurés. Nous sommes déjà entrés en contact avec l'ensemble des ambassades de Côte d'ivoire, et nous avons fait un planning de déploiement. Je peux vous dire aujourd'hui que, outre Paris et Washington, le site de Bruxelles est fonctionnel, le site de Rome a démarré dès lundi (9 novembre, ndlr), de même que le site de Pretoria et de Pékin. Donc dans la foulée de ces quatre sites additionnels, nous ouvrirons les sites de Berlin, Madrid, New Delhi... En tout cas, avant le 1er avril 2010, l'ensemble des représentations diplomatiques de Côte d'ivoire seront dotées du système de production de passeports biométriques.

Le travail à abattre est important...tout cela sera-t-il vraiment possible dans les délais?

Oui, ce sera possible. Notre intervention par ambassade se fait en deux semaines : vous avez d'abord le déploiement du matériel, ensuite, vous avez la formation des agents consulaires, et vous avez, enfin, l'assistance au démarrage. Nous avons déjà fait les travaux dans la moitié des ambassades. Mais, il faut dire aussi que le temps de réaction des ambassades a été relativement long. Mais en tout cas nous ferons tout, nous mettrons toute notre énergie à respecter cette date du 1er avril 2010. Nous pouvons démultiplier les équipes. Dès que les ambassades seront prêtes, nous allons former une dizaine d'informaticiens. Une installation prenant deux semaines, avec un informaticien par ambassade à raison de deux ambassades par mois, cela nous fait une vingtaine d'ambassades en un mois. Ce qui signifie qu'en deux mois, nous avons fini les quarante. Tout dépend maintenant du délai avec lequel les infrastructures seront mises à disposition.

Pour en revenir au passeport biométrique lui-même, certains ivoiriens y voient un moyen de livrer des données stratégiques aux "ennemis" de la Côte d'ivoire. Qu'en dites-vous ?

Souvent il y a des critiques qui sont faites sans rentrer dans le fond des choses. Dans tout le processus d'établissement du passeport biométrique, la police nationale est au cà "ur des activités. C'est-à-dire que pour que quelqu'un se fasse enrôler, ce sont des policiers qui sont sur le site et qui contrôlent les dossiers. Une fois que les personnes sont enrôlées, c'est encore la police qui valide dans le système électronique la production du passeport. Un fois que le passeport est produit, les données biographiques et biométriques de l'individu sont cryptées et entrés dans une base de données qui appartient à l'Etat de Côte d'ivoire. Donc, pour que ces données se retrouvent aux mains de tiers, c'est que l'Etat de Côte d'ivoire aura décidé de le donner à des tiers. Sinon, ce sont des données cryptées qui n'appartiennent qu'à l'Etat de Côte d'ivoire. Donc, ce genre d'affirmation n'est pas fondé.

L'opérateur technique n'a donc aucun regard...

Ah, mais non ! La convention de concession est très claire là-dessus : cette base de données est la propriété de l'Etat de Côte d'Ivoire. Seul l'Etat de Côte d'ivoire peut la donner, éventuellement je le dis s'il le souhaite (c'est de son pouvoir régalien), à un tiers ou pas. Donc la Snedai en tant que concessionnaire n'a même pas accès à cette base de données.

De nombreuses informations sont enregistrées, et une telle source d'informations va forcément attiser les convoitises. De quelle manière garantirez-vous la sécurité des informations enregistrées ?

Nous avons construit un centre de personnalisation (permettez-moi de ne pas situer l'endroit), où nous avons notre base de données, avec un contrôle d'accès aussi bien physique que logique. En effet, l'endroit où se trouve cette base de données est sécurisé, les personnes qui y ont accès sont identifiées et sont connues. Ensuite il y a une sécurité logique. C'est-à-dire que pour pouvoir accéder à une donnée, il faut trois à quatre mots de passe différents. Donc pour qu'une information puisse sortir frauduleusement, il faut qu'il y ait une collusion, que toutes les parties impliquées dans le processus soient d'accord pour dire que cette information peut être transmise à X ou Y.

Qui détient les codes ?

Dans la phase actuelle c'est nous qui administrons cette base de données-là, bien évidemment, ce sont nos techniciens, nos informaticiens avec des systèmes de sécurité différents qui ont accès à cette base de données. Bien évidemment, au terme de la période de concession, tous les systèmes seront aux mains de l'Etat, qui décidera éventuellement de ce qu'il veut faire de cette base de données. Mais retenez bien que tout le processus se fait sous le contrôle de l'Etat de Côte d'ivoire. Ces données sont la propriété de l'Etat de Côte d'ivoire, donc sont mises à la disposition du Ministère de l'Intérieur via les services qui s'occupent du passeport. Il s'agit en l'occurrence de la Sodepas (Sous direction de la police de l'air et des frontières) qui s'occupe de l'aspect administratif, et de la Ddsi (direction des systèmes d'information) de la police nationale de Côte d'ivoire qui s'occupe de l'aspect informatique. Donc c'est ce dernier service technique qui est en charge de l'autorisation de la production des passeports biométriques.

Comment s'effectuera concrètement la transmission des données à l'Etat ?

Il faut savoir que le marché que nous avons obtenu avec l'Etat de Côte d'Ivoire est un B.O.T. (build, operate and transfert). Ce qui signifie que nous construisons les infrastructures en tant que concessionnaire, nous exploitons ces infrastructures durant la durée de la convention qui a été fixée à 15 ans, et à la fin de cette concession, nous transférons l'ensemble des infrastructures et des moyens qui ont été mis en à "uvre par le concessionnaire, de façon gracieuse à l'Etat. C'est le principe. Ainsi, trois ans avant la fin de la concession, nous devons préparer ce qu'on appelle un plan de transfert. Nous allons faire un programme, avec formation des agents de l'Etat sur l'administration et la gestion de la base de données, de telle sorte qu'à la date de la fin de concession, l'Etat soit à même de prendre en charge l'ensemble des opérations. Un an ou deux avant la fin de cette concession, ce seront les agents de l'Etat déjà, qui feront la plupart des opérations, de telle sorte que, naturellement, à la fin de la concession, ils soient en mesure de réaliser ces opérations.

Tournons-nous à présent vers les postes frontières qui sont les portes de sortie du pays. A quand leur dotation en matériel de lecture des informations biométriques ?

C'est une très bonne question. Comprenez que tant que nous sommes dans la période transitoire, si nous installons des bornes de lecture, pour lire exclusivement les passeports biométriques, nous allons catégoriser les voyageurs. Alors que nous savons très bien que les anciens passeports ont encore cours. Néanmoins, nous avons commencé l'opération pilote. Nous avons déjà fait venir des bornes de lectures qui sont à Abidjan, et que nous allons installer dans certains boxes au niveau de l'aéroport d'Abidjan, pour que ceux qui détiennent déjà le passeport biométrique puissent passer par ces bornes et bénéficier des avantages qu'apporte la biométrie : effectuer des formalités de façon plus accélérée et plus facile, puisque le passeport biométrique contient une puce qui peut être lue à distance par l'équipement mis en place. Donc, dès que vous arrivez, la puce est lue, et vos empreintes, votre photo apparaissent ; vous n'avez qu'à mettre votre doigt pour être reconnu, et on sait que c'est bien vous.

Nul système n'étant infaillible, quelles dispositions avez-vous pris pour contrecarrer les faussaires ?

On dit toujours que le risque zéro n'existe pas. Mais le niveau de sécurité qu'il y a dans notre passeport aujourd'hui est tel que pour pouvoir le falsifier, il faut disposer de moyens que seuls des Etats ou des organisations criminelles d'un certain niveau peuvent posséder. Donc il sera extrêmement difficile à des tiers de frauder le système. Surtout que, avec la mise en place des bornes de lecture, même si on arrive à produire un document faux, si vous n'êtes pas inscrit dans notre base de données nationale, vous serez détecté. C'est l'objectif ultime de la biométrie. C'est de faire en sorte que les polices d'un pays tiers se retrouvant avec le passeport d'un autre pays, soient à même de dire que ce passeport est bon ou non. La première manière de dire que le passeport est vrai ou faux, c'est de vérifier que la personne qui est physiquement devant vous est bien celle qui figure dans la puce contenue dans le passeport. Le deuxième élément, c'est de s'assurer que cette personne soit reconnue dans la base de données du pays d'origine. A ce niveau, tous ceux qui ne sont pas dans la base de données du pays d'origine, seront immédiatement considérés comme des détenteurs de faux passeports.

La question du passeport biométrique a posé un grand débat dans certains pays dits développés. A preuve, tous n'ont pas encore adhéré à la technologie biométrique. La côte d'Ivoire aurait-elle eu plus de vision que d'autres?

Oui, et je pense d'ailleurs qu'il y a trois personnalités de l'Etat qu'il faut féliciter pour ce projet. Tout d'abord, il y a le Président de la République qui y a cru et qui a accepté de signer le décret portant instauration du passeport biométrique et qui a de fait permis à la Snedai de fonctionner et de conduire ce projet. Ensuite il y a le Premier Ministre, qui, en sa qualité de chef du gouvernement, a accepté de soumettre cette question au président et au conseil des ministres. Enfin, le ministre de l'Intérieur, qui a été l'initiateur dudit projet. Je pense que cela mérite d'être connu de l'ensemble des ivoiriens. Ce sont ces trois visions qui ont permis à la Côte d'ivoire de se doter de ce passeport biométrique. Mais ces visions découlaient d'un constat : le passeport était de plus en plus décrié dans le monde. Parce que, à tort ou à raison, la Côte d'Ivoire avait été accusée d'offrir trop facilement son passeport à des ressortissants étrangers. On a le triste exemple de personnes détentrices de passeports ivoiriens, qui à des frontières en Europe ou aux Etats unis, se sont fait refouler parce qu'il y avait des doutes sur l'authenticité de leurs documents. D'un autre côté, les problèmes d'identité sont actuellement très importants et sensibles à la fois. Aussi, l'Etat ivoirien a-t-il voulu de manière incontestable pouvoir attribuer le passeport à des ivoiriens qui ont le droit d'en avoir. C'est ce double objectif-là qui a été atteint par la mise en place de ce passeport biométrique. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, la procédure d'obtention du passeport a été améliorée avec des contrôles plus importants à toutes les étapes au niveau des documents dans la forme comme dans le fond, et ensuite la procédure d'établissement technique a été renforcée avec un passeport qui contient des normes de sécurité très élevées, et la mise en place d'une base de données fiables.

C'est vraiment cela le plus important, et je tiens à remercier une fois de plus l'Etat de Côte d'ivoire pour cette vision, qui a permis à notre pays de se doter d'un outil d'identification ultra moderne, et qui est reconnu aujourd'hui dans le monde entier, comme étant l'un des meilleurs passeports.

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