L'Autre Quotidien (Cotonou)

Bénin: Il faut reformer le changement et non changer le changement!

Par Nestor Sianhodé, Professeur de Philosophie et Ecrivain

13 Novembre 2009


opinion

C'est à gorge déployée, les poumons au vent et les corps raides de militantisme plus que de patriotisme qu'on rythme la belle sirène censée durer un temps, mais que maint gardien veut bien voir aller au-delà.

L'allégorie n'est certes pas parfaite, mais en observateur attentif, on a déjà compris ce qui se cache derrière ces images et ces symboles. En effet, l'étrange sirène c'est le changement ; le Temple c'est le Bénin ; les gardiens c'est les Béninois ; le refrain c'est le principe du changement ; les couplets ce sont les actes et les choix du changement ; ce matin-là c'est le 6 avril 2006 et les deux tours de scrutin qui l'ont précédé Aussi suffit-il de remplir les blancs pour comprendre le titre de la présente réflexion qui se veut, plus qu'une simple exclamation, la conclusion d'une longue réflexion motivée par un constat. Oui ! Plutôt que de vouloir changer le Changement, il faut travailler à le réformer. Et voici pourquoi.

Ce que dit l'histoire sur le changement

Qu'on retourne dans tous les sens l'histoire récente de notre pays, et on verra que le changement a toujours été un leitmotiv pour tous les Béninois. Non pas que ces derniers soient un peuple particulièrement frondeur ou rebelle au présent, mais parce que nous sommes un peuple plutôt exigent, plutôt intelligent et patient, qui pense qu'il peut chaque fois aller un peu plus loin, faire un peu plus d'effort, dans la voie de son progrès et de son affirmation dans le concert des nations.

Nous n'avons pas la gloire étanche de l'héroïsme en Afrique, mais nous avons une certaine identité édifiée par l'histoire et la géographie, qui nous permet d'être Africains et en même temps Béninois, c'est-à-dire l'une des rares nations sur le continent qui fût capable, ces cinquante dernières années, d'interroger en trois mois dix-sept ans de révolution marxiste-léniniste et de trouver la réponse pacifique en dix jours ! Ce qui n'empêche pas, loin de là, que les dernières mutations intervenues en 2006 soient l'expression d'une certaine audace, voire d'une capacité à régénérer le destin. Le changement m'apparaît donc, sous cet angle, comme le résultat d'une longue parturition, l'aboutissement d'un processus historique qui n'a pas commencé le 06 avril 2006 mais beaucoup plus tôt, c'est-à- dire plus loin dans notre histoire, aussi loin que l'on remonte aux instants ultimes de la colonisation.

Ce qui dans le changement surprit même les Béninois, c'est cette soudaine volonté populaire, ce violent désir de nous égaler nous-mêmes, d'être enfin à notre image, de devenir nos rêves. C'est cette impression forte, trop forte, que nous avons déjà trop attendu, que nous avons été déjà trop retardés par trop de circonstances accessoires, diverses et répétitives. Tant de temps passé dans le refoulement d'un bien-être ardemment désiré, toujours promis et jamais obtenu crée forcément un élan fougueux, une fougue débordante, une euphorie qui parfois frise la folie. Alors, ce n'est pas en tant que yayiste qu'on doit défendre le changement, mais en tant que Béninois. Lorsqu'on a été modeste acteur de l'ombre, mais acteur quand même, de mars 1996, mars 2001 et mars 2006, on ne peut que regarder le changement avec un regard très critique, mais objectif et prudent. Et à l'occasion, c'est comme l'a reconnu Stefan Zweig : c'est dans la démesure des critiques justifiées contre le changement que nous prenons la mesure extrême du changement. Par conséquent, je considère le yayisme et les yayistes comme une erreur du changement, un fourvoiement et une déviation de l'élan du changement. Et là j'en viens aux dangers de ces trois dernières années.

Quand on regarde bien les différentes positions politiques qui s'expriment sous le changement depuis 2006, deux grandes tendances dominent l'échiquier national : ceux qui pensent que le changement va très bien et ceux qui pensent que le changement va très mal. Entre ces deux positions majoritaires au sein de la classe politique, existent pourtant et à mi-chemin l'une de l'autre, deux autres positions, à savoir d'une part que le changement va bien et, d'autre part, que le changement va mal. On pose par hypothèse que les positions du « Ça va très bien » et du « Ça va très mal » sont les deux extrêmes qui se livrent depuis plus de trois ans une lutte sans merci et surtout à mort- mort politique s'entend. Quand parle la voix du militantisme plutôt que celle du patriotisme, il y a toujours un décalage avec la réalité, un gouffre qui en éloigne.

Les dangers qui guettent le changement

On peut dire, en effet, que si les uns et les autres ne se trompent pas sur leur conviction politique qui est avérée, ils ne peuvent pourtant pas dire la vérité. Leur foi est trop grande et la réalité leur apparaît trop en perspective pour qu'ils aient une vue et une appréciation justes de ce qui se passe. Viennent ensuite, les deux positions médianes, que sont les tenants du « Ça va bien » et les défenseurs du « Ça va mal ». Les premiers sont attirés vers le changement parce qu'ils estiment que c'est en étant près des thuriféraires, sans être thuriféraires eux-mêmes, que l'action politique peut avoir un sens et une raison d'être. Quand parle la voix de l'opportunisme et des intérêts politiques calculés, il y a nécessairement un refus délibéré de voir la réalité en face, un désir de surfer sur la politique. Les tenants du «Ça va bien» le font si bien que c'est chez eux que l'on retrouve très souvent les ennemis cachés du changement. Enfin, quant à ceux qui pensent que le changement va mal, ils sont au contraire tirés vers les tenants de la position du « Ça va très mal », mais leur résistance de principe et l'honnêteté proverbiale qui les caractérise les amènent à imposer une certaine distance qui pourtant présente un inconvénient : ils sont détestés et combattus de part et d'autre par les tenants des trois autres tendances. En effet, quand parle la voix de l'éthique et du principe d'honneur, la sympathie ou la complicité est ce qui sourit le moins.

Ainsi s'est forgée depuis 2006 au Bénin la tétralogie politique dont le changement est désormais la cible et le point de mire. C'est elle qui fait et défait l'actualité nationale. Les dangers qui guettent le changement sont donc de quatre ordres. Le premier est suscité et entretenu par tous ceux qui font du changement un objet de foi moyenâgeuse, un talisman auquel il faut croire sans rechigner, sous peine de bannissement. Le second est savamment forgé par les opportunistes du changement, ces "scientifiques de la politique politicienne", artisans de la vingt-cinquième heure, et qui, n'ayant pas de conviction particulière, sont passés maîtres dans le mercenariat politique : ils étaient là hier, ils sont là aujourd'hui et ils sont sûrs d'être encore là demain.

Le troisième danger, c'est l'attitude consciente ou inconsciente de ceux qui estiment que sans eux le changement, même le plus pur, ne se fera point et qui s'activent sur le terrain pour qu'il en soit ainsi. Pour eux aussi, c'est une question de principe, à la différence que chez eux la critique n'est assortie d'aucune proposition, en quelque sorte la guerre sans cause, le flambeau sans devoir. Le quatrième et dernier danger qui menace le changement, c'est le manque de courage et de foi qui pourrait pousser la minorité qui a choisi de faire la politique selon l'éthique et le principe d'honneur à abandonner le combat au profit d'un des trois autres camps, et ce, d'autant plus qu'elle aura plus d'une circonstance atténuante. La question se pose : De ces quatre positions ou tendances qui sont quatre menaces potentielles pour le changement, laquelle aujourd'hui est le moindre mal et traduit le mieux les attentes des Béninois au regard de l'impératif que constitue l'action de veille politique vis-à-vis du changement et l'imminence de l'échéance 2011 ?

Le moindre danger pour les Béninois

Pour répondre à la question, un petit exercice de logique politique sera utile. D'abord, ce qui va très bien est « Très bien », ce qui va très mal est « Très Mal », ce qui va bien est « Bien » et ce qui va mal est « Mal ». Ensuite, considérons que ce que désire la majorité des Béninois aujourd'hui, c'est que leurs conditions se trouvent améliorées par le changement, ce qui est loin d'être le cas en 2009. AMELIORER LA VIE DES BENINOIS, disons-nous ! Or, des quatre tendances ainsi passées en revue avec leur menace respective, laquelle est susceptible de conduire le changement vers cet objectif ? La réponse à cette question subsidiaire passe par quatre constats que nous pouvons exprimer de la manière suivante :

(1) On ne peut améliorer ce qui est « Très bien », sinon le dénaturer.

(2) On ne peut améliorer ce qui est « Très mal », sauf le changer.

(3) On peut améliorer ce qui est « Bien », pas le corriger.

(4) On ne peut améliorer ce qui est « Mal », mais le corriger.

Au regard de ces quatre assertions logiques, il est facile de tirer une première conclusion décisive : la tendance du « Bien » seule peut être améliorée, c'est-à-dire qu'elle est la seule apparemment qui pourrait permettre d'améliorer le changement. Mais ici un problème surgit : il ne s'agit pas d'améliorer le changement mais d'améliorer la vie des Béninois ; mieux on ne peut pas confier la mission qui consiste à améliorer le changement à ceux qui aujourd'hui répondent de cette tendance sur l'échiquier politique national.

En effet, nous avons vu que les tenants du « Ça va bien » ne sont rien d'autre que des « ennemis cachés du changement », des « opportunistes du changement », des « "scientifiques de la politique politicienne", artisans de la vingt cinquième heure, et qui, n'ayant pas de conviction particulière, sont passés maîtres dans le mercenariat politique ». il faut donc admettre que la véritable réponse tant aux conditions des Béninois que par rapport à l'action de veille vis-à-vis du changement ne viendra pas de ceux qui chantent que le changement va bien, tout simplement parce que, pour eux, tout est toujours bien et tout sera toujours bien. L'AMELIORATION DE LA VIE DES BENINOIS NE PASSE DONC PAS PAR UNE AMELIORATION DU CHANGEMENT. La tendance et la menace du « Bien » étant éliminées, restent à interroger les trois autres tendances, à savoir celles du « Très bien », du « Très mal » et du « Mal ».

Certes, nous n'avons pas oublié l'évidence selon laquelle on ne peut améliorer ce qui est déjà très bien, sauf à le dénaturer, tout comme il serait difficile voire impossible d'améliorer ce qui est très mal, sauf à le changer. Or, nous sommes d'accord depuis le début que tous les Béninois veulent le changement, auquel ils ont aspiré pendant toutes ces années, toutes tendances confondues. il s'ensuit logiquement qu'il ne faut ni « dénaturer » ni « changer » le changement. Cette conséquence est d'autant plus plausible que les Béninois ne sont pas prêts d'accepter un changement dogmatique ni que certains états-majors politiques torpillent systématiquement le changement, tout juste parce qu'ils croient que le seul changement qui vaille au Bénin est celui qui les verra eux aux devants de la scène. Si donc on veut être conséquent, il reste une seule tendance, trois étant éliminées : il s'agit de la tendance selon laquelle le changement va mal et qui est prônée par une minorité qualifiée d'acteurs politiques qui estiment qu'il faut être objectif et sincère avec le changement. Or, souvenons-nous de ce que dit cette tendance : elle dit qu'on ne peut améliorer ce qui est « Mal » ou ce qui est mauvais. A l'examen, tout le monde sera d'avis pour reconnaître que si un devoir ou un exercice est mal fait, il ne s'agit pas de l'améliorer, mais plutôt de le corriger.

CORRIGER LE CHANGEMENT !

voilà donc ce que proposent aux Béninois les tenants de la tendance du « Ça va mal » qui devrait logiquement et politiquement s'imposer à l'étape actuelle comme le moindre danger, la moindre menace qui puisse peser sur le changement. Ainsi, AMELIORER LA VIE DES BENINOIS, C'EST CORRIGER LE CHANGEMENT. Mais que faut-il corriger dans le changement ? dira- t-on. On m'excusera de laisser cette question incidente flotter provisoirement dans l'air pour répondre directement à une autre qui paraît prioritaire dans l'ordre des questionnements : Comment corriger le changement ? Comment corriger le changement il n'y a qu'une manière de corriger le changement qu'indiquent le bon sens et la volonté populaire, c'est lui ôter ce qui aujourd'hui lui porte préjudice et ombrage, c'est-à-dire lui rendre son sens véritable en lui restituant ses prémisses et ses prémices. Or cette action n'a qu'un seul nom : REFORME. Corriger c'est donc réformer, et réformer c'est corriger.

Ainsi donc, la tâche essentielle la plus patriotique qui incombe aux Béninois, dans le contexte actuel où tous les regards sont fixés sur notre pays, c'est d'aider les forces politiques et citoyennes à réunir toutes les conditions objectives pour une réforme en profondeur du changement qui maintienne le cap du changement et qui ne brise pas l'élan national pris en 2006. En un mot, il faut réécrire les couplets militants du changement, sans changer son refrain patriotique. Nous l'aurons démontré avec force détails : Ceux qui professent l'amélioration du changement le font pour leurs propres intérêts égoïstes. Ceux qui croient que le changement tel qui est conduit aujourd'hui est une panacée sont des fous ; demain ils ne seront pas responsables, bien vite ils se désolidariseront de tout et abandonneront les populations à leur sort.

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L'histoire de notre pays en compte bien des exemples patents que j'invite humblement à revisiter. Enfin, ceux qui, du haut de leur piédestal politique, argumentent et proclament la fin définitive et sans négociation de l'histoire du changement, pour la plupart parce qu'on les a déjà vus faire, de la manière que nous savons, ont plutôt intérêt à abandonner leurs rancoeurs et rancunes pour rejoindre la minorité de plus en plus qualifiée qui, aujourd'hui, représente l'avenir de ce pays. Car, ce qui serait un leurre et un autre danger pour le Bénin, c'est de croire que cette minorité, même qualifiée, peut à elle seule porter l'idéal national qu'incarne le changement. C'est ensemble, dans le consensus retrouvé, que le changement peut être sauvé mais pas à n'importe quel prix. Autant dire : Compromis, oui ! Mais lorsqu'il est possible. Compromission, non ! car ce ne serait pas conforme avec l'esprit et les principes du changement. Ensemble donc, corrigeons et réformons le changement. C'est la solution qui découle du parcours politique de ce pays. C'est la solution qui colle à son histoire. C'est la solution qui respecte l'esprit de la Conférence Nationale de février 1990. C'est la solution qui se dégage pour 2011.

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