San Finna (Ouagadougou)

Burkina Faso: Marie Ndiaye - Le Goncourt 2009 qui aurait pu lui échapper

Marie N'Diaye, c'est cette écrivaine déjà bien connue pour avoir écrit « Rosie Carpe » qui lui fit remporter le Prix Femina en 2001. Elle sera dorénavant encore plus connue puisque lauréate du Goncourt 2009 pour son ouvrage « Trois femmes puissantes ». Voilà donc une jeune franco-sénégalaise auréolée du plus prestigieux des Prix littéraires.

Une chose est sûre : si elle a eu ce Prix, c'est qu'elle le méritait, et là-dessus, on n'en trouve pas qui s'inscrivent en faux contre son mérite. A 18 ans, elle publie son premier roman, "Quant au riche avenir" (1985) et abandonne rapidement ses études pour se consacrer à l'écriture. Elle enchaîne depuis romans et recueils de nouvelles. Une vingtaine en 23 ans, dont "Comédie classique" (1988), "La femme changée en bûche" (1989), "La sorcière" (1996)...

Marie NDIAYE

Mais quelque part, on peut dire que si cette écrivaine prolifique n'avait pas résidé en France et surtout si elle s'était trouvée notamment dans un de ces pays du Tiers Monde où règne une démocratie de façade, un Prix du genre Goncourt aurait pu lui passer sous le nez, malgré tout son talent.

Pourquoi, nous demanderez-vous ?

Eh bien, parce qu'au mois d'août 2009, alors qu'elle résidait en France, Marie N'Diaye a eu des propos durs à l'endroit de certains responsables politiques et même du chef de l'Etat. Dans une interview, elle trouvait « monstrueuse » la France de Nicolas Sarkozy, ajoutant : « Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux ». C'est son droit le plus absolu de le penser et de le dire mais reconnaissons qu'en Afrique et même dans certains pays européens, on n'aurait pas gratté longtemps pour trouver de la diffamation ou de l'injure à chef d'Etat dans cette sortie. Des pressions de toutes parts seraient venues pour influencer le jury d'un quelconque Prix littéraire à décerner, afin de la disqualifier. Mais de cela, il n'en a rien été en France. Les personnes incriminées n'ont pas estimé devoir poser quelque réserve que ce soit à la sélection de la jeune femme pour ce Prix Goncourt.

Seules quelques voix, après la remise du Prix, se sont élevées contre les propos de Marie N'Diaye. Sont de celles-là le député UMP Eric Raoult qui, au lieu de faire un raffut du diable pour imposer un imbécile et impensable « devoir de réserve » aux bénéficiaires du Goncourt, aurait mieux de tout simplement féliciter la France pour sa neutralité dans la délivrance des Prix. En ne le faisant pas, il devait s'attendre à ce que toute la communauté littéraire et les partis politiques d'opposition lui tombent dessus à bras raccourcis. Et c'est ce qu'ils ont fait : Martine Aubry demande des excuses, le PC est aussi monté au créneau fustigeant Mr Raoult. Bernard Pivot, membre de l'Académie Goncourt, lui-même apporte sa contribution au dossier : «Le devoir de réserve des Prix Goncourt n'a jamais existé, n'existe pas et n'existera jamais. Ce serait bien mal connaître les écrivains que de croire qu'il existe».

Eric Raoult aurait aussi été plus avisé, pour tenter de reprendre la main à la suite de sa bévue, de rétorquer par exemple, à Marie N'Diaye (qui a dit sur RTL «Le droit de réserve ne s'applique qu'aux fonctionnaires de l'Etat, et je ne suis absolument pas employée de l'Etat en ayant obtenu le Goncourt»), qu'elle se trompait. Il aurait pu à cet effet utilement reprendre les propos d'Éric Fassin : «Ce qui est inscrit dans le statut des fonctionnaires, ce n'est nullement l'obligation de réserve, mais au contraire la liberté d'opinion... Nous avons choisi en 1983 la conception du fonctionnaire-citoyen en lui reconnaissant, en raison même de sa vocation à servir l'intérêt général et de la responsabilité qui lui incombe à ce titre, la plénitude des droits du citoyen». Mais Eric Raoult n'a même pas su faire cela, et il paie maintenant, la queue entre les jambes, le prix de ses habituelles déclarations à l'emporte-pièce qui font toujours des « flops ». Le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand, sollicité par Marie N'Diaye pour un arbitrage dans l'affaire, et qui a déclaré préférer se tenir à équidistance, a en fait refusé implicitement de blâmer directement ou indirectement l'écrivaine. L'UMP n'a pas estimé devoir soutenir le député de son propre bord dans sa croisade, et même Nicolas Sarkozy, à l'occasion d'un discours sur l'identité le jeudi dernier, a rappelé à quel point la France était une terre de liberté où on pouvait dire tout ce qu'on voulait, sans problème. Une façon peut-être de recadrer le député qui, depuis, a essayé de mettre un peu d'eau dans son vin.

En guise de conclusion, on peut dire que si la démocratie, les droits de l'Homme, les libertés, notamment celle de la Presse, sont parfois un peu malmenés dans l'Hexagone, la France reste quand même la France, ce pays où on n'interfère pas à tout va, et l'on comprend pourquoi combien d'écrivains et écrivaines étrangers s'y sont installés, qui y ont trouvé bonheur et réussite. Ils sont très nombreux à avoir obtenu de multiples Prix littéraires qu'ils n'auraient sans doute jamais espéré avoir dans leurs pays d'origine. Il ne faut pas aussi l'oublier !


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