Abidjan — SEM Pierre Kipré, ambassadeur de Côte d'Ivoire près la République de France et professeur titulaire d'histoire, à la faveur de la cérémonie de dédicace de son ouvrage « Cote d'Ivoire : la formation d'un peuple » jeudi, à la bibliothèque nationale en a profité pour revisiter l'histoire de l'évolution socio- politique de la Côte d'Ivoire et de ses relations avec la France.
Vous avez évoqué la légitimité historique de Félix Houphouët-Boigny dans votre ouvrage. Qu'en est-il de celle des autres hautes personnalités politiques ? Quel regard portez-vous sur celle-ci ?
Je voudrais en regardant droit dans les yeux de mon « papa», le ministre Bernard Dadié, l'ami et le compagnon fidèle de mon père, me rappeler cette pensée de Edgard Ford « Reste toi-même » et lui dire « Merci d'être resté toi-même, Papa ». Avoir la légitimité historique, c'est réussir à travers le temps, à poser des actes significatifs dans ta communauté, à mener un combat en faveur de l'évolution politique et démocratique de la communauté. Et comme Félix Houphouët-Boigny, Bernard Dadié, s'est battu pour la dignité de l'Ivoirien et de l'Africain. Cela s'est vu, cela s'est su et cela il l'a ressenti dans sa chair. Tu as été témoin et acteur actif de la difficile marche de la formation du peuple de Côte d'Ivoire. Merci d'être resté toi-même. Henri Konan Bédié, de par la constitution dont les dispositions n'avaient pas été modifiées notamment, en son article 11, a succédé à Félix Houphouët-Boigny à sa mort en décembre 1993. Il avait la légitimité juridique, mais avait -il la légitimité historique ?
Pour nous les historiens de l'Ecole des Annales, c'est peu probable, si je m'en réfère à la définition que j'ai donnée plus haut de la légitimité historique. Ministre de l'Economie et des Finances, avec la politique des Chaînes PAC, pour encourager les Ivoiriens à l'entreprenariat, on peut accorder à Henri Konan Bédié, une certaine légitimité historique. Malheureusement dans un régime de parti unique où tout partait du Président et revenait au Président de la république, il faut chercher la marge d'autonomie du ministre de l'Economie et des Finances. On peut dire de Laurent Gbagbo qu'il a une légitimité historique, en analysant son parcours politique. Depuis l'opposant qu'il a été et les victoires démocratiques qu'il a remportées jusqu'à la résistance qu'il a mené contre l'impérialisme et notamment la France depuis cette guerre de septembre 2002. Et qui réhabilite aujourd'hui la Côte d'Ivoire et l'Afrique. Au point que le Président Français Nicolas Sarkozy, propose la révision des accords militaires et de coopération.
Pourquoi réfutez-vous la notion d'autochtonie ?
Nous entendons souvent que les Akans sont venus du Ghana et que les Krou sont venus du Libéria. Ce sont des logiques géopolitiques inacceptables. La Côte d'Ivoire et le Ghana ont une date de création. Moi, j'ai cherché les origines des Krou au Libéria, je n'ai pas trouvé. Dans la région sud du Burkina Faso (Oro daro), il existe six villages où on parle une langue qui ressemble au Wè. Les fondateurs de Marabadiassa (1867/80) sont des djerman du Niger. Certains spécialistes datent les traces de présence humaine dans l'espace ivoirien depuis le paléolithique moyen, c'est-à-dire entre 120.000 et 18.000 ans avant Jesus-Christ. A ces peuples considérés comme les premiers habitants sont venus s'ajouter d'autres dont les mouvements sont plus connus des historiens. Il s'agit des vagues des migrants du 11ème au 15ème siècle, ceux des 15ème et 16ème siècles et enfin ceux des 17ème et 18ème siècles, ces derniers identifiés comme étant venus de l'actuel Ghana, tandis que les premiers sont connus pour être descendus du nord suite aux soubresauts intervenus dans les grands états médiévaux du Soudan occidental, particulièrement du puissant empire du Mali.
Pourquoi la Côte d'Ivoire est la belle fille de la France en 1920 et quel le contexte de la signature de l'accord de coopération ?
La Côte d'Ivoire offre une belle façade maritime et la France veut y reproduire son modèle de développement pour en faire la vitrine de l'Afrique occidentale française parce que le Sénégalais déclinait. La Côte d'Ivoire est un carrefour et ses populations sont accueillantes du fait des mécanismes sociaux qu'elles ont développés. Les peuples aux origines diverses qui se sont retrouvés dans cet espace ivoirien, se sont engagés dans des relations elles-mêmes diverses dont les brassages, des alliances multiples, des relations de commerce, en même temps qu'ils devaient faire face à la présence des Européens déjà sur les côtes depuis le 15è siècle. La colonisation a permis à Félix Houphouët-Boigny de prendre conscience de la nécessité d'aller à l'indépendance. La situation géopolitique Est-Ouest amènent les pays à se battre pour échapper soit à l'ogre capitaliste, soit à l'ours soviétique. La France signe l'Accord de coopération avec le Mali avant son indépendance. La Communauté franco-Africaine est mal en point. Félix Houphouët-Boigny dit aux Français : Allons à l'indépendance d'abord et ensuite on verra pour l'accord de coopération. Voilà pourquoi, nous signons en Avril 1961.
De Gaulle avait dit aux colonies « Sortez de la communauté si vous optez pour l'indépendance ?». Mais la Côte d'Ivoire a eu du mal à couper le cordon ombilical ?
Houphouët-Boigny était un défenseur exclusif et même l'un des concepteurs de la Communauté. Alors qu'il était député, il a proposé dans l'un de ses discours le concept de la communauté franco-africaine. A la fin de la 2ème guerre mondiale, la Côte d'Ivoire apparaît comme la véritable vitrine de l'Afrique francophone. Houphouët dit oui à l'indépendance, mais calque le développement de la Côte d'Ivoire sur la France. La France expérimente tous ces projets économiques et commerciaux en Côte d'Ivoire en s'appuyant sur les termes de l'accord de coopération d'Avril 1961. Je dois dire que le traité diplomatique a des dimensions cachées. Ce traité n'a jamais été sur la table des députés français pour être discuté et voté. Il n'a jamais donc été promulgué. Tous les accords annexes sont demeurés secrets. L'annexe 2 des accords de défense, stipule que dans la Côte d'Ivoire indépendante, toutes les richesses énergétiques, minières qui seront découvertes tout comme les matières premières agricoles devront être en priorité vendues à la France puis aux autres partenaires avec la permission de la France. Ce document juridique organise le pouvoir de Félix Houphouët-Boigny. L'accord de défense est le socle de la coopération ivoiro-française.
Comment analysez-vous cette coopération militaire qui nous semble un marché de dupes, vu que la Côte d'Ivoire a connu en décembre 1999 et en septembre 2002, deux ruptures politiques brutales, sans que l'on ne réalise le caractère opérationnel de cet accord de défense ?
Sous le pouvoir de Félix Houphouët-Bogny, la présence de la force française, le BIMA était dissuasive. Il faut relever que selon les termes de l'accord, se sont les français qui apprécient les situations de leurs interventions même si le pays leur demande d'actionner l'accord de défense. Ils sont intervenus en 1962 et en 1964 pour sauver Senghor devant Mamadou Dia et Léon Mba devant Obam. Pendant le coup d'Etat de 1999, le pouvoir du Président Bédié a-t-il fait appel à la France ? En 2002, à la suite de l'attaque armée, le Président Gbagbo a demandé à la France d'actionner l'accord de défense, mais on lui a opposé un refus poli. Les français ont trouvé que le conflit était une crise ivoiro-ivoirienne. L'accord n'est pas opérationnel parce qu'il n'existe pas de disposition qui vise à sa mise en oeuvre automatique.
La volonté de Sarkozy de renégocier les accords de coopération militaires, mérite-t-elle intérêt ?
Avril 1961 et le contexte international actuel qui n'est plus régulé par les exigences de la guerre froide, ont obligé le Président français à pencher pour la saine appréciation des réalités du moment. Les intérêts de la Côte d'Ivoire ne sont pas bien promus à travers ces accords de coopération et j'en veux pour preuve le traitement fait aux ivoiriens candidats à l'immigration en France et même aux opérateurs économiques. Moi, l'ambassadeur de notre pays en France, j'ai exigé en retour, en plus du passeport biométrique, le visa biométrique. Si un français est candidat au voyage en côte d'Ivoire, si je le juge suspect, je lui refuse le visa.
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